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Full text of "Les soldats de la guerre. Gaspard.: Gaspard"

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ii,i^iT,Goo<^le 



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ii,i^iT,Goo<^le 



ii,i^iT,Goo<^le 



ii,i^iT,Goo<^le 



LES SOLDATS DE LA GUERRE 



GASPARD 



ii,i^iT,Goo<^le 



DU MÊME AUTEUR 



MADAME BONHEUR 

(Bbrhard GnAESBT, éditeur) 1 volume, 3 fr. bO 

LA PARCE DE LA 90RB0NNB 

(RiTiÈRE, éditeur) l brochure, fr. 75 

LES JUSTICES DE PAIX, on LES VINGT FAÇONS DE 
JUGER DANS PARIS, avec une couverture de Jbai* 
Lbfort. (FAtARD, éditeur) 3 fr. M 

PARIS, SA FAUNE ET SES MŒURS : L'HOTEL DES 
VENTES, avec les dessins de Jraj( Lbfort. (G. Oudin, 
éditeur) 3 fr. 50 



Copyright by Btni Ben,jtmin, iSiS. 

r,.;--<iv,Go(><^[c 



I RENÉ BENJAMIN 



LES SOLDATS DE LA GUERRE 



GASPARD 



PARIS 
ARTHÈME FAYARD & C", ÉDITEURS 



18-50, ROB DU SAINT-GOTHARD 



■ ,Go(v^[c 



Il a été tiré de cet ouvrage : 

r BZBMPLAIRBB MUMÉROTâS SUR 



ii,i^iT,Go(><^[c 



GASPARD 



C'était la grande semaine d'Août 1914, où 
chaque ville de chaque province offrit un régi- 
ment à la France. A...., chef-lieu de terre nor- 
maDde, eut le sien, comme les autres, à assem- 
bler et à équiper. 

Ses maisons et leurs habitants n'ont pourtant 
rien de guerrier. Race avant tout pratique. Vous 
lisez clairement dans tous les yeux que deux et 
deux font quatre, dans certains le regret que 
deux et deux ne fassent cinq. Mais dans aucun 
vous ne voyez briller le désir vibrant de sonner 
la charge. Les casernes se cachent; on ne les 
trouve pas seul : il faut qu'un soldat vous mène. 
La première est un antique couvent, dans un 
cul-de-sac. Et la seconde, du siècle dernier, est 
dans un autre cul-de-sac. Quand les quartiers 
sont consignés, que les rues sont vides, les gens 



chez eux, — l'été, vers deux heures, — lorsque 
la ville sonmole et que les nuages glissent len- 
tement, on aurait peine à croire que de A.,,, il 
pût sortir un vrai régiment, solide et discipliné, 
qui marche en cadence, avec un bruit de baïon- 
nettes et de souliers ferrés. 

Et pourtant, ce miracle s'est accompli. 

On vit d'abord les boutiquiers sur leurs portes. 
M. Romarin, ie coiffeur de la Grand' Rue, sortit 
le premier. Le bras en l'air, comme s'il agitait 
un drapeau, il lit signe h l'épicier, M. Glopurte, 
qu'il partait. M. Glopurte partait aussi, mais 
moins ardent que le coiffeur, î! préféra se réser- 
ver. Sait-on jamais? On venait de coller sur les 
murs une consolation du Président de la Répu- 
blique : n Citoyens, la mobilisation n'est pas la 
guerre... » 

— Non ! C'est histoire de secouer ses puces, 
dit avec un rire méchant le premier clerc d'avoué 
de Maître Farce qui, lui, semblait nerveux. 

Il traversait la place d'Armes, sortant du Palais 
de Justice, et il venait de rencontrer M, Fosse, 
le marchand de nouveautés. 

— Ça vous sourit, à vous, d'aller vous faire 
estourbir? 

M. Fosse, un peu pâle, avait la gorge sèche. Il 
balbutia : 

— Dame, que voulez-vous... 

D,ni,ii"iT,Go(><^[c 



Ces quatre hommes, sans s'en douter, repré- 
sentaient assez bien quatre formes de pensées, 
qui étaient les plus répandues à cette heure dra- 
matique dans les cerveaux de À 

L'un, juvénile et flambant, criait : n Vive la 
France ! » Il pensait à des Alsaciennes de cartes 
postales, et il avait ime mèche blonde qui dansait 
sur son front. 

M. Ciopurte, lui, était chauve et maigre : crâne 
plus lisse que se^ bougies ; corps plus sec que ses 
balais. Il dévisageait la Guerre comme une nou- 
velle pratique et, en calculateur, il s'arrangeait 
d'avance avec elle. M. Cloporte, c'était l'espé- 
rance muette au seuil d'une épicerie. , 

Chez le premier clerc, au contraire, écroule- 
ment général. Un vrai cœur-château de cartes. 
Seulement, il s'ébrojjait, ricanait, cherchait du 
secours; et, trouvant M. Fosse, il songeait, les 
nerfs crispés, à sa vendeuse Mademoiselle Ro- 
mance, qui commençait de lui accorder des rendez- 
vous le dimanche, sur les bords de la rivière. Il 
se disait fébrilement : « Adieu les amours!... 
Guerre... batailles... la mort... » Si jeune! Il en 
avait des frissons. 

Tandis que M. Fosse, lui, nourrissait un senti- 
ment du devoir contre lequel il n'y avait pas à se 
rebiffer. Né d'un percepteur, d'un homme qui 
avait usé sa vie à vérifier des additions, pour 

I,;-,I,G0(V^[C 



M. Fosse, une date fatale c'était un compte qui 
tombe juste. « Deux Août : mobilisation », cela 
s'imposait h lui et il en pâlissait, mais sans acri- 
monie. 

La moitié de A.... pensait comme ces quatre 
hommes; l'autre moitié ne pensait pas. 

N'importe : la soirée était belle. Le soleil bais- 
sant, les toits devenaient roses. Un rayonnement 
heureux caressait Içs maisons. Le bleu du ciel, 
en s'allégeant, donnait des ailes à la soirée; et il 
y avait des promesses dans la tiédeur de l'air. 

Le lendemain, on vit s'en venir les gars des 
champs. En carrioles, par le train, sur des vélos, 
à pied, — tous les jeunes hommes des fermes & 
dix lieues à la ronde. Ils marchaient pesamment, 
et ils sentaient l'étable. Leur baluchon dans un 
mouchoir, souliers à clous, pantalons-damiers, 
chapeaux mous, gilets à manches. C'étaient les 
K terreux », une toute autre race que les gens de 
petite ville. Ils avaient laissé leurs pommiers, 
leurs bestiaux et leurs femmes, et ils s'en venaient 
gourds et surpris, mais de se revoir les éveillait : 

— Tia ! r gars Pinceloup ! Ah ! c' te vieille 
vache ! 

— Ça va, mon gars? Tu viens t' faire tuer? 

— Dame, ça s' peut ben. Personne sait ren. 

— Ça sent pas bon pour la fanfare. 

— C'est pus la chasse ; on est gibier. 

D,ni,ii"iT,Go(><^[c 



— Gibier, mon gars, les aut' aussi. 

— Oh, ça c'est sûr. L' mieux c'est de s'en foute I 

— D'autant que tout ça vaut point l'amour. 

— Eune tite fille ben pommelée, qu'on en ait 
plein les mains. 

— T'occupe pas. Par là-bas on trouvera ben 
d' quoi faire ! 

Et ils riaient, navigant d'un trottoir à l'autre, 
dans les rues trop étroites pour leurs pieds cam- 
pagnards. Solides, ils représentaient une force. 
A...., en les recevant, prenait du caractère. On 
comprenait soudain la dureté du pavé. Chef-lieu 
de province musclée et têtue, préfecture loin de 
la entière, bien portante, en bon air, sans fièvre 
mais sans génie, prudente, méfiante, et comptant 
tout son monde, homme par homme, pour pou- 
voir se plaindre au retour de ce qui manquerait. 

Le beau temps de la veille s'était corsé et il 
faisait un soleil vigoureux qui coloriait de petits 
nuages ronds, sans poésie. 

Mais dans la nuit le vent changea brusque- 
ment, et une averse drue tomba sur la ville. Elle 
s'éveilla pourtant sous le ciel bleu. Il ne dura pas. 
De nouveau, toute une bandé de petites nuées 
rapides s'en vinrent crever en trombes rageuses 
dont l'eau séchait, sitôt tombée. Le ciel se fai- 
sait noir et redoutable : il inondait les rues. Puis 
le soleil, énorme et généreux, fondait les nuages 



■ ,Go(v^[c 



pour que les toits se reflètent dans les mares. On 
□e savait si le temps riait ou pleurait. Matinée 
nerveuse, de colères et de rayonnements. Sou- 
dain, on apprit que le train des Parisiens venait 
d'entrer en gare. 

Les Normands ricanèrent : 

— Un Parigot et un Parigot, ça vaut jamais 
deux gars des champs 1 

On eût pu croire qu'ils avaient quelque crainte 
ou de l'envie. 

Dès que le train eut stoppé, on entendit une 
acclamation. Enthousiaste ou ironique ? Salut 
joyeux ou bonjour nargueur? 

Le chef de gare rddait sur le quai. Le premier 
homme qui sauta k terre s'en vint & lui : 

— Alors, ^camarade syndiqué, ça boulotte dans 
ton port de mer ? 

L'autre essaya de rire, fit une grimace et se 
coula dans son bureau. II ne vit qu'un Parisien. 

Ils étaient sept à huit cents, du quartier Mont- 
parnasse, avenue du Maine, rue de la Gaîté, qui 
s'en venaient chercher les gars du Perche, matois 
mais un peu lents, car les Parisiens sont les clai- 
rons d'un régiment : ce sont eux qui mettent en 
route et puis qui marquent le pas. 

Ceux-là, on les eût crus dix mille, tant ils tour- 
naient, tant ils parlaient. Ils parlaient à la gare, 
aux rues, aux nuages, forçant leur voix : 

I,;-,I,G0(V^[C 



— Bonjour, c'vieux A.... 1 On se r' trouve, ma 
vieille branche ! 

Et un gros marchand de vins, sur la place du 
Chemin-de-Fer, agitait sa serviette et répondait 
de sa porte : 

— Les vlà donc, les poteaux, et ils sont un peu 
là ! Alors, le XIV* est toujours à sa place ? 

Ils accouraient vers lui : 

— Quoi ? T' es d' Pantruche ? Non, mais sans 
blague?... 

— Un peu, mon neveu ! J'ai resté dix ans dans 
la rue d' la Gaîté. 

— D' la Gaîté, comme Gaspard? Ben, tu connais 
Gaspard ? 

— Ça s' peut bien. Qui qu' c'est-il ? 

— Gaspard ! Eh 1&, Gaspard ! Où qu'il s' cache 
c' fourneau-là?... 

Et en attendant qu'il parût, ils se présentèrent 
quinze pour faire son portrait et conter ses 
exploits. 

i< Voilà ; on type crevant, avec un blair su 
l'côté. Une balle crevante. Il était dans le même 
wagon comme eux : toute la nuit ou s'était crevé I » 

— Ah, dis donc ! iit le marchand de vins, et 
qu'est-ce qu'il fout d' son métier? 

« Voilà : marchand d'escargots, l'avait d'abord 
été aux-z-Ualles, et pis débardeur, et pis tout. 
Ail ! un poilu I » 

D,ni,ii"iT,Goo<^le 



— Ah, ah, dis donc ! lit le marchand de vins, 
"mais j' veux le conne^tre, moi, c't oiseau-là. 

ToUS^é&laient, sauf lui. 

Ouvrit', bourgeois, des casquettes, des cha- 
peaux, le grand Rocton, le tapissier, et Moreau, 
le machiniste, qui montrait aux copains un petit 
bonhomme court et rond, coiffé d'un 'canotier trop 
étroit pour sa tête, et disait: 

— Tu vois çui-Ià... c't un journalisse. 11 loge 
avenue du Maine. Un type à la hauteur, et pis qui 
sait causer. 

Tous les autres demandaient : 

— Comment qu' c'est-il son jiom ? 

— Gaspard le sait : c't un copain à Gaspard. 
Toujours Gaspard. D'ailleurs, le journaliste le 

cherchait aussi. Il rentra dans la gare et il aperçut 
Gaspard aux prises avec un employé. Ce dernier 
avait trouvé blessant pour la Compagnie que Gas- 
, pard, qui débarquait, chantât sur l'air du « Petit 
Navire » : // est cocu, le chef de gare!..., et il 
avait remarqué tout haut : « Voilà bien le régi- 
ment 1 Dès que les Français ils deviennent soldats, 
ils se conduisent comme des dégoûtants ! » 

— Comme des quoi?... Répète-le! Veux-tu que 
j'te bouffe les foies? avait dit Gaspard. 

Et depuis cinq minutes c'était une dégelée d'in- 
jures et de menaces. 

— C'est-il pasque t' as une cassiette et un galon? 



ii,i^iT,Goo<^le 



Moi j'en ai jamais voulu des galons! Alors faut 
pas nous en faire un plat avec ton chemin de fer 
& roulettes, qui met douze heures pour s'amener 
d' Pantruche ! . . . J' causerai du chef de gare, si ça 
me plait d'en causer ; et si tu veux pas qu'on dise 
qu'il est cocu, c'est p't-étre que c'est par toi, 
comprends-tu! Alors ferme ca, fumier d' lapin!... 
Nous, on va s' batte, nous on va s' tuer. Toi, avec 
ta cassiette, tu continueras à faire des trous dans 
les billets. Tais-toi, tiens, tais-toi 1... 

— Allons, allons, Gaspard, dit le journaliste, 
qui s'approchait. 

— T' arrives h. point, Burette, emmène-moi : 
j' ferais du vilain ! 

Ils sortirent ensemble. 

Sur la place, une clameur les accueillit. 

— Le v'ià déj& ! Mais n' te presse pas I 

— De quoi? fit Gaspard. Qu'est-ce qu'ils ont 
ces tourtes-là? 

Il cracha avec colère, et il lança : 

— Pourquoi qu' c'est qu'ils m'attendent? Eh, 
marchez donc! J' rattrape toujours. — Berlin? 
Tout droit, sans se r'toumer ! 

Et ses yeux verts luisaient comme ceux d'un 
loup. 

Puis, soudain, il éclata de rire. Il fouillait dans 
sa poche, et montraîtà Burette, le journaliste : 

— J'y ai chauffé sa trompette & l'aut' outil. 

I,;-,I,G0(V^[C 



Dis (ioDC, déjà rboni de la guerre I Ah, poteau, 
t'en ta.is pas : on va s' payer des bosses ! 

C'était bien Paris faisant irruption dans la 
petite province. 

Une pierre ricochant sur une mare, un mirliton 
se moquant d'une grosse caisse, un épouvantail 
au-dessus d'un champ de choax. C'était l'esprit 
populaire qui disait : « Ne m'oubliez pas dans vos 
bagages ! » C'était l'amour-propre du pays, quel- 
quefois fanfaron, plus souvent débrouillard, ja- 
mais à plat, mais rebondissant, le geste drôle 
dans la bataille, le grand coup d'aile de la vic- 
toire. C'était, — pour commencer la guerre, — le 
mot de la fin, qui s'essayait. 

Ce Gaspard était grand, comme il faut être 
pour faire la nique aux petits et se mesurer avec 
les autres. Des mains d'homme qui ne travaille 
pas de la tête, mais une tête k savoir se servir 
de ses mains. Lèvres humides, oeil fureteur, che- 
veux rebelles, un brin de moustache satisfaite, 
et surtout un nez comique, un long nez tordu 
mais honnête, ne reniÛant que d'une narine mais 
de la bonne, si bien qu'il semblait que c'était le 
front, curieux et remuant, qui laissait pendre ce 
nez à gauche, pour pécher dans le cœur des idées 
et des mots. 

Le premier clerc de Maître Farce, qui se tenait 
près de la gare, regarda passer Gaspard avec un 



ii,i^iT,Goo<^le 



18 



étonnement qui l'immobilisa. Il se sentait en- 
traîné, quoique défiant. 11 pensait avec quelque 
estime : « Celui-là ne doit s'épater de rien. » 
Mais il se disait avec inquiétude : <( C'est un ou- 
vrier : il n'a pas de cravate. » L'esclave du papier 
timbré jugeait le peuple en liberté ; l'étude de 
petite ville contemplait le faubourg de la capitale. 

— Eh, toi, le « monsieur », tu prends aussi 
un billet pour Berlin ? cria Gaspard. 

Il tressaillit: 

— Bien sûr 1 

Et soudain, il ent envie de le suivre, et de 
gagner son amitié. 

Un de plus : Gaspard n'était ni gêné, ni 
content ; il ne s'aperçut même pas que l'autre se 
joignait à son cortège. Il avançait dans A.... 
comme un homme familier avec les maisons et 
les rues. Vieilles connaissances : il était déjà, venu 
trois fois dans ce « trou », essayer son « dégui- 
sement de guerre », et il avait l'air de dire dou- 
cement : « Allons, la province, c'est nous : va 
&lloir se grouiller. » 

Au coin de la rue Saint-Éloi, il entendit : 

— Tiens, mon homme débrouillard ! 
Il tourna la tête : 

— Mon capitaine I... Ah, mon capitaine I... 
Gomment qn' vous allez, mon capitaine ? 

— Et toi î 



ii,i^iT,Goo<^le 



— Moi, ça va... Alors, ça y est?... On leur-z-y 
fout la pile? 

— Avec l'aide de Gtispard. 

— En c' cas, y a du bon. Gaspard s'engage ! On 
paye toujours un sou par jour ? Bath, c' tnic-là : 
on s' fera des rentes I 

11 avait de la joie plein les yeux de revoir 
son capitaine. Il pensait : « C't un bon vieux, 
qu' aime qu'on ait des godasses à sa mesure, et 
qui goûte la soupe el' premier. » Heureux d'a- 
vance, il offrit tout de suite ses services : 

— Mon capitaine,... dites voir... si y a du 
boulot, y suis I& pour un coup. 

Le capitaine répondit : 

— Tu vas m'babiller ma compagnie. 

— Ça colle ! Où sont les frusques ? 

— On va te montrer. Viens avec moi. 
Gaspard était flatté. 11 marchait maintenant à 

obié du capitaine. Tous deux de Paris, n'est-ce 
pas, on se comprenait... Quand ils passèrent la 
grille du quartier, l'homme de garde présenta les 
armes, et Gaspard eut un sourire négligent. 

Dans un coin de la caserne, le capitaine montra 
tout un groupe d'hommes mêlés. Il dit : « Voilà 
les nôtres. » 11 y avait des provinciaux, des cam- 
pagnards, des Parisiens. Deux jours après, grâce 
& Gaspard, il y avait une compagnie de soldats. 

Il commença, avec un bon du capitaine et trois 

D,ni,ii"iT,GoO<^[c I 



17 



charrettes réquisitionnées, par toucher tout le 
foumimeut. 

On vidait les magasins par les fenêtres, des 
g;li^iëres plongeant sur les voitures. Gaspard, 
pour « faire vite », n'avait choisi que des Pari- 
gots : ils s'exécutèrent avec une ardeur enragée. 
Capotes et pantalons, les képis, sacs et cuirs, et 
surtout les marmites avec leur bruit de fer-blanc, 
partaient au dehors, à la volée, et s'écroulaient 
dans les charrettes. Par le poids, les brancards 
se soulevaient, et la sangle des chevaux les écra- 
sait au ventre. 

Gaspard encourageait : 

— Approchez, m'sieurs dames, prenez l'article 
en mains ! 

Et Burette, qui transportait des piles d'effets, 
reprenait : « C'est pas cher ! » 

Il avait une bonne face avenante ce journa- 
liste, un peu poupine, avec des yeux d'enfant 
qui admiraient Gaspard. U faisait chorus: 

— Ah, les Alboches, ils veulent la guerre ? Eh 
bien, on va la leur faire voir la guerre !'Et puis, 
bien nippés, bien chaussés, bien armés I Et allez 
donc, emplissez les voitures ! Ah, les cochons 1 

— Ça m' change pas de mon métier, disait Mo- 
reau, le machiniste du Châtelet. J'ai assez fait des 
pièces à féerie. J' connais les remue-ménage : 
en scène pour le un 1 



ii,i^iT,Goo<^le 



-.- Moi, j'attends l' ballet, dit Gaspard, et c'est 
Dous qu'on dansera avec les p' tites Allemandes. 

— Et moi? demanda Burette. 

— Toi, t' seras de l'Apothéose ! 

Un rire général répondit, et trois piles de bon- 
nets de coton filèrent par la fenêtre en culbutant, 
comme s'ils se tordaient aussi. 

— Bonnets de nuit? En été? dit Moreau. Pas 
la peine! 

— S'pèce d'andouille, fit Gaspard, et pour 
passer le café? 

C'était fini. Magasin vide ; les planches nues ; 
tout railé. 11 prit la pancarte qui portait le nu- 
méro de la compagnie, et il la pendit & la fenêtre 
après avoir écrit dessus : A louer, — en meublé. 

Quand tout fut porté & la compagnie, il orga- 
nisa son magasin, avec une prestesse et une in- 
géniosité qui étourdirent le capitaine, homme à 
l'àme tranquille et à la cervelle minutieuse. 

— Qu' mon capitaine s' fasse pas d' mousse, 
dit Gaspard, mais qu'il m'envoie les bon'hommes 
un & un, et en ordre ! 

Le capitaine s'exécuta. Alors, la chemise bouf- 
fant à la ceinture, dépoitraillé, et mains aus 
hanches, Gaspard faisait : 

— Eniîle çal Et t' dépêche. Ben, ça va? Oui, 
t'es beau ! 

— Un peu court... risquait l'homme. 

D,ni,ii"iT,Goo<^le 



— Un peu court !... De c' temps-ci? Tu sues 
déjà pas d'trop? 

Le suivant se présentait ;- 

— Essaye vite! Et du nerf!... Épatant! Sur 
mesure ! 

— Un peu long... risquait l'homme. 

— Unpeulong!... Et quand viendra la fratche, 
monsieur en r'demandera ? 

Il n'y a que pour Burette qu'il changea de ton. 
C'est Burette qui disait : 

— Ça va, je t'assure, ça va... 

— Tais-toi, t'y connais rien, t'es journalisse, 
toi, tu sais pas. Moi je veux t' nipper à mon idée, 
pasque t'es un copain, et un copain pas fier, 
quoiqu'tu soyes bachelier... J't'ai reniflé, com- 
prends-tu, et j' sais comment qu'tu causes. 

— Mais comment voudrais-tti... 

— Enfile voir.,. Pas si vite... Ça colle pas.,. 
Ote-moi ça. 

— Tu ne vas pas tout retourner?... 

— J' ferai c' que j'ai k faire ! J' te dis qu' t'es 
un copain : donc, j' me conduis comme un copain. 
C'est pas paaqu'y a la guerre que l'sentiment fout le 
camp... Prends c'falzar-là; t'es bathavec... Moi, 
quand j'ai des copainâ, c'est sacré, comme ma 
vieille et mon gosse... Tiens, essaye c'te capote... 
Ma femme aussi, quoi, j' la gobe bien, mais ma 
vieille, c' te pauv' vieille . . . Âfa , on rigole comme ça, 

I,;-,I,G0(V^[C 



oa fait des blagues... avant-hier, poteau, c' que 
j'ai eu r cœur dans les talons ! . . . Enlève ça : c'est 
trop grand... Quand j'ai pris mon salé et que j'te 
l'embrassais, et qu'il faisait : « Mon pépé, ti t'en 
vas, dis, pépé? » Ab! j' me suis dit... Tiens, v'ià 
ta taille, enfile pour voir... J' me suis dît : « Nom 
de nom, j' voudrais encore être socialîsse ! » 

11 s'était assis soudain sur un tas de vêtements 
et regardait le plancher, en hochant la tête. 
11 y eut un silence. Burette reprit lentement : 

— Même socialiste, tu ne te serais pas défilé. 
Gaspard se mit à rire : 

— Dame, y a pus mèche! Où se débiner? 
V là. CCS cochons qu'entrent en Belgique !... Ben, 
elle va, ta capote. De quoi qu' tu plains?... T'as 
pas de képi? Tiens, prends çui-là... Ta femme h 
toi ça l'a retournée d' te voir partir? 

— Tu penses... 

— Elle est mignonne, ta femme ? 

— On ne fait pas mieux. 

— Veinard I La mienne c'est pas qu'elle est 
jolie... mais elle est propre. L' gosse il est tenu, 
vieux, on croirait un gosse d'esposition. 

— Bravo!... Et... tu es marié? 

— Marié?... J' suis pas marié à la mairerie... 
mais j' suis marié... dans mon idée. 

— Oui, et alors... ce n'est pas plus rigolo de 
partir? 

D,ni,ii"iT,Go(><^[c 



— Tu parles, fiston ! 

— Surtout en cette saison, où les femmes ont 
des corsages transparents. 

— Ah, dis donc ! 

— Et que c'est fameux, le soir, de prendre un 
apéritif à la glace. 

— Non, ah non... parle pas d' ça ! J' déserte !... 
Tiens, l'est cinq heures. Décampons : on va 
bouffer. J'te paye à bouffer. 

Et ils sortirent. 

Ils prirent par la Grand' Rue, qui grimpe vers 
la Préfecture, et de loin ils aperçurent la chaussée 
montante, pleine de soldats. L'épicier Clopurte, 
lui-même, méditait devant sa porte, en uniforme, 
et la lumière très douce de cette soirée d'été, 
atténuant les tons neufs des pantalons et des 
capotes, il ne restait, pour les yeux, que la gaîté 
des couleurs vives, à la française, qui donnait à 
ce coin de ville paisible l'air de vivre une fête 
nationale. Devant la Préfecture, on s'écrasait pour 
une dépêche. Un curé, au premier rang, proposa 
de lire à ceux qui ne voyaient pas. On applaudit ; 
on fit silence ; et il commença d'une voix vibrante, 
roulant de gros yexix dans une face rose et encore 
jeune, qui faisait paraître étrange un dos de tête 
et des tempes couvertes de cheveux tout blancs, 
blancs comme neige, et si légers qu'ils s'agitaient 
pendant cette lecture émouvanie : « L'Allemagne 

D,ni,ii"iT,Goo<^le 



avait déclaré la guerre à la Belgique. Alors l'An- 
gleterre déclarait la guerre à l'Allemagiie. Et le 
Tsar avait embrassé l'ambassadeur de France I » 
Quand il se tut, on applaudit de nouveau. 

Et on se regardait... en pouffant. Ce n'était 
qu'un cri : « Ils sont fous I Enragés 1 Tout le 
monde à dos ! Qu'est-ce qu'ils pensent faire? » 

Gaspard dit : 

— Viens bouffer. J' te dis qu'ils sont piqués ! 
Burette était radieux. 

— 11 y en a pour un mois ! On va les tenir tout 
de suite ! De tous les côtés ! Dans trois semaines 
ils demanderont grd.ce I 

— Ah, fit Gaspard, ^a va être la bonne vie ! 
Et en se tordant, ils allèrent jusqu'à la place 

du Cbemin-de-Fer, où Burette, qui était gourmet, 
connaissait un petit restaurant tenu par une 
ancienne cuisinière ayant vingt ans de fourneau 
chez des bourgeois cossus. 

Ils y trouvèrent un soldat de la compagnie, que 
Gaspard avait habillé, et un gros boucher de 
Vaugirard, dont le ventre n'avait voulu rentrer 
dans aucune capote. Ce dernier se leva, lança sa 
casquette et s'exclama : 

— Des copains! L'était temps : j'avais déjà 
r cafard. 

Le fait est que l'autre convive n'avait pas l'air 
folichon. 



ii,i^iT,Goo<^[c 



— Comment qu' tu t'appelles ? dit Gaspard à 
ce dernier. 

— Hommage. 

— Où qu' t'as péché c' nom-là ? Qu'est-ce tu 
fous dans le civil ? 

— Gérant d'immeubles. 

— T'es pas dégoûté!... Et pourquoi qu' tu fais 
c'te trombine aujourd'hui? Y a quelqu'un d' mort 
chez toi ? 

— Ça ne va pas... Je ne me sens pas bien. 

— D'où ça? 

— J'ai de l'endocardite. 

— D' l'endo quoi ?,.. 

— Je ne pourrai jamais faire campagne... 

— Ben, reste dans ta vouate, mon vieux, dit 
Gaspard, on t'enverra des cartes. 

Et se tournant vers le gros : 

— Quoi c'est qu'on bouffe 7 

— Un potage à la fleur des pois, dit le bou- 
cher. 

Ce boucher était remarquable. Cne tète bes- 
tiale, énorme, irrésistible. Le nez épaté tenait 
du museau de bœuf; ses petits yeux, mal fendus 
dans la graisse, faisaient songer & ceux d'un 
porc ; les joues charnues, tendues, n'avaient rien 
d'un visage ; aucune espèce de front, les derniers 
cheveux formant sourcils ; pas l'ombre d'un 
menton, car la bouche se perdait dans le cou. 



ii,i^iT,Goo<^le 



À la réflexion, ce devait être un homme,^ mais d. le 
regarder simplement, c'était «n monstre étran- 
gement farce. Qui aurait cru que ce fût un tueur 
et qu'il passait sa vie à donner la mort?... 11 était 
bavard, roublard, paillard. Il savait faire des 
yeux blancs, rouler sa langue, remuer les oreilles. 
Gaspard n'était pas là depuis deux minutes 
qu'éclatant, les coudes sur la table, il répétait : 

— L' est pilant, mon vieux, c' mec-!à ! 
L'autre était habitué au succès. Il chatouilla 

d'abord la bonne : 

— Comment qu' c'est-il votre nom? Prudence? 
Ëh, gentillet ! C'est comme ça d'abord qu'on 
m'avait appelé. Pendant un an on a cru qu' j'étais 
une fille... 

Et soudain d'une voix de basse : « J'étais si 
tendre et si mignon ! » 

La bonne riait eu devenant rouge. Burette lui- 
même était heureux. Bonne ou autre, Burette 
était toujours heureux près d'une femme, et il 
se frisait la moustache avec satisfaction. Puis, il 
aimait à se mettre à table. Il regardait la buée 
du potage, le pain frais, le cidre doux, et il dit : 
H Allons, mangeons, et ne parlons pas de la 
guerre. » 

— La guerre ? Ht le boucher qui s'emplissait 
la bouche de veau. On verra même pas les Ai- 
boches I 



ii,i^iT,Goo<^[c 



Burette approuvait presque. Mais k Gaspard 
cette parole parut excessive. Il fit avec sérieux: 

— Sur quelles raisons qu' tu te bases pour dire 
c'te chose-là? 

Le boucher cligna des yeux : 

— Sur quelles raisons? Tu sais-t-il lire? 

— Un peu, mon neveu. 

— Ben lis, mon oncle' Lis c'qu' y a marqué 
su les journaux ! A Berlin ils ont d'jà la frousse. 
A Vienne ils sont en digue-digue... Et Guillaume, 
t'en fais pas, il a pus ses moustaches en bataille 1 

Le temps de saucer largement son assiette, de 
se bourrer les joues, d'avaler tout à la fois, puis 
il reprit pour conclure : 

— D'ailleurs, j' leur-z-y ferai voir mon cail- 
lou... 

Il âta gravement son képi, et découvrit un 
crftne si ras tondu, qu'il n'y avait plus là qu'un 
espoir de cheveux, mais sur son ordre le coiffeur 
avait laissé une simple petite mèche frisotante 
et impayable, qui sautait comme une plume au 
moindre hochement de tête. L'effet était admi- 
rable, et Gaspard s'abandonna à l'idée que l'en- 
nemi s'en arrêterait net. Il riait, riait, tapant la 
table, avec des glouglous dans la gorge. 

— Non, non... mais l'est pilant c' mec-là!... 
Dis donc, vieux ? 

— Eh? 



ii,i^iT,Goo<^le 



— Tu t' mets avec nous, hein ! T' es un co- 
pain: on est qu'des copains. Avec Burette, c'est 
un joumalisse, un bon copain. 

— Pas mèche, fit gravement le boucher, j'suis 
à la viande. 

Gaspard en devint presque mélancolique. It se 
grattait la tète, murmurant: « Ça... ahl ça c'e^t. 
pas d' veine ! » 

On- ne l'entendit plus rire du dîner. 

En rentrant se coucher, il gro^ait. 

Un sergent-major passa, dans les chambres, 
demander l'adresse des familles, en cas de décès. 
Il eut un haut-le-cœur. 

— Ah ça... ça me dégoûte! Non, c'est pas des 
manières... J'vcux bien m' faire tuer, j' veux 
pas qu'on m'en parle... Si j'me r'tenais pas, 
j' leur fouterais un faux renseignement, pasque 
ça... ah, ça, j' trouve ça cochon! 

- Heureusement, les nuits d'août sont courtes, 
et tes idées noires des hommes ne résistent guère 
à un lever de soleil éclatant, qui met d'abord le 
ciel en feu, puis qui lance à la terre tous ses 
rayons ensemble, qui s'impose, qui ne laisse pas 
libre une seule fenêtre, qui vient chercher le 
dormeur sur sa paille, l'éblouit paupières bais- 
sées, lui sonne un réveil en fanfare, illuminant 
toutes ses idées, et qui, d'une cour de quartier 
morne et vide, où chacun parmi tous soupire 



■ ,Go(v^[c 



17 



d'être seul, — loi, le soleil, d'un coup, fait une 
vaste tache de lumière où l'on se découvre une 
ombre tîdèle à qui se confier. 

Le régiment mi-constitué, mi-équipé, mi- 
éveillé, était descendu sur un appel de tambour, 
et soudain te soleil le doubla, en allongeant à 
terre les silhouettes falotes de ces hommes, qui 
prenaient confiance dans ce bain de jour si bien- 
veillant et prometteur. 

On formait des sections, des escouades ; les cama- 
rades s'appelaient : « Eh, gars, viens-t'en par là, 
qu'on Eoye ensemble, dis, pour bouffer 1 » Groupes 
de Normands et de Parisiens : les premiers, 
comploteurs et craignant d'être vus; les autres 
fimfarons, tout heureux qu'on les voie. Et les ser- 
gents disaient, moitié rechignant, moitié cédant : 

— Allez-vous TOUS placer, qu'on prenne vos 
noms, bon Dieu ! 

De son magasin, Gaspard cria : 

— Moi, j'suis avec Burette.- Burette est mon 
copain ! 

Et Burette, joyeusement, répondit: 

— On mourra sur la brèche ensemble : sois 
tranquille I 

Puis, les sergents furent affectés et les hommes 
de chaque demi-section, aussitôt qu'ils avaient 
vu leur chef, chuchotaient entre eu-x : 

— Ah, c'est d' la veine d' tomber comme ça 1 



ii,i^iT,Goo<^le 



— Tu r connais, toi, çui-Ià ? 

— Ah vieux, ça c'est un bath ! 

— Et pis un rigolo ! 

— Et pis un qui s'en fout ! . . . C'est pas comme 
l'aut', là-bas I , 

Et alors, ils regardaient avec une satisfaction 
apitoyée les voisins, qui leur rendaient ce regard 
condescendant, persuadés aussi de tenir la' chance 
unique. 

Sur tous les capitaines on pensait pareille- 
ment. Chaque compagnie avait le meilleur; mais 
la 24"", au dire de Gaspard, était servie comme 
pas une. Quand il avait dit : « Puche », il avait 
dit te Bon Dieu. 

— C'est pas un bonhomme à foute son pied 
dans les marmites. La soupe d'abord. Ah, avec 
Poche on va faire du travail I 

Avec lui aussi on en faisait. 11 donnait dans son 
magasin des trousses, des cravates, des pattes 
d'épaule, des écussons, des lacets, des flanelles, 
des couvre-nuques, des crochets pour les cuirs. 
Puis, il sortait dans la cour avec des sacs de 
café en grains, de sucre en poudre, de biscuits, 
de conserves, de pansements. Il faisait former 
les rangs et il passait, le front en sueur : 

— Tes pattes! Allons, tes pattes! Encore un 
qui s' doute pas qu' les Alboches ils arrivent ! 

— Où ça qu'ils arrivent? 



ii,i^iT,Goo<^le 



— Chez ta bourgeoise !... Et pis grouille-toi I... 
U était déjà, populaire. On sentait un meneur 

et une poigne. 

Soulignant chacun de ses actes d'un mot de 
large hon sens, il était en vingt-quatre heures 
devenu le conseil et le confident d'une compa- 
gnie. Son rôle pratique se doublait d'un effet 
moral. Aux geign^ds, il disait : 

— Ah, bébé, nous rase pas avec tes boniments ! 
On t'emmène à la campagne, et on va t' faire 
bouffer la cuistance à Gaspard. 

Mais il n'aimait pas les parleurs, les encom- 
brants, et les stratèges dans le secret de tout : 

— Avale ta langue : ca t' nourrira ! Pis tu cau- 
seras si t' sais causer, quand qu' t' auras travaillé. 
On t' paye un sou par jour, pas pour des prunes. 
Crève d'abord des Pruscots. Un sou, c'est l'prix 
du cent ! 

Quelqu'un venait se plaindre : <■< i 'ai un képi trop 
petit... » — « Suis-moi voir. » Et il le remettait 
aux mains du coiffeur : « Ordre du capitaine : 
tondreras c' poilu-làqu'ala citrouille trop grosse. " 

Au moment de la revue du départ, le cheval 
du commandant se dressait tout le temps sur ses 
pattes de derrière. Gaspard vint : il lui parla dans 
l'oreille : « Pégase... voyons, Pégase!... n La 
béte, flattée, se calma. 

Le drapeau ne voulait pas sortir de sa gaine. 

D,ni,ii"iT,Goo<^le 



Il est vrai qu'il était aux mains d'un tout petit 
sous-lieutenant, un prétexte de porte-drapeau, 
comme ils devraient être tous, pour qu'on ne voie 
que les trois couleurs avec les franges d'or. Mais 
pour cela, il faut le déployer, et c'est encore 
Gaspard qui vint au secours du sous-lieutenant. 
Tenant ferme la hampe, il protestait furieux : 
« Ah, r chameau ! Sait-il pas qu' c'est la 
guerre?... » Et sa poig:Qe en vint & bout. 

Bref, quand on se mit en route, tous les 
hommes, jusqu'aux Normands les plus enuor- 
mandés, se fussent trouvés heureux de marcher 
à côté de lui. Mais il fut implacable : 

— La rue d' la Gaîté d'abord ! 

11 disait ça avec orgueil, et il la voyait en la 
nommant, sa rue de la Galté, derrière la gare 
Montparnasse, avec ses bars, ses music-halls, 
ses boutiques de mangeaille. C'est là que tout le 
quartier parle, s'amuse et se nourrit. Plus grouil- 
lante que la rue de Belleville, elle sent les frites 
comme la rue Montorgueil. Le soir, elle s'aveugle 
de lumières et s'étourdit de phonographes. 

Gaspard, marchand d'escargots de la rue de la 
Galté, répéta avec émotion : 

— Allons... les mecs ed' la rue !... 

Et c'est Moreau, le machiniste, qui s'avança le 
premier, avec l'air d'un oflicier d'ordonnance se 
rangeant à la droite de son chef. 

D,ni,ii"iT,Go(><^[c 



Burette vint se mettre à gauche. Gaspard le 
dévisagea ; 

— Toi t' es pas d' la nie, mais t' es un copain, 
alors ça va. Et maintenant, h Berlin : donne 
l'adresse au Colo ! 

On s'était comptas quatre. Les officiers sif- 
flaient. Le régiment se mit en branle. 

Deux mille hommes dans ce petit chef-lieu 
demi-mort et banal, — il se trouvait tout à coup 
deux mille hommes, dont la capote portait le 
même chiffre, l'épaule la même arme, dont le 
visage posait la même question : k Alors?.-. 
On y va ? » Et ils se répondaient entre eux : 
« On y va ! », — trois mots qui signifiaient l'élan 
des uns, et cachaient le serrement de coeur des 
autres. 

Ce qui fait l'étrange beauté d'un régiment qui 
part, c'est d'abord l'uniforme, cette première dis- 
cipline qui éclate aux yeux. Mais sous des képis 
pareils, la pensée elle aussi s'égalise, et il semble 
à chacun que c'est le pas de la Fatalité qu'il 
emboîte, dès qu'on commande ; « En avant... 
marche ! » et que les sergents vous comptent ; 
H Un!... Deux!....» Que deviennent alors les 
amours, les intérêts, les peurs, dans cette mise 
en route générale, où la cadence du corps emporte 
les idées ? 

Les enfants et les femmes aiment voir passer 

D,ni,ii"iT,Goo<^le 



des soldats, mais les hommes n'aiment pas moins 
être des soldats qui passent. Les voilà pris dans 
une foule qui remue. Sont-ils portés? Donnent- 
ils àe l'élan ? Ils ne savent ; ils ne s'appartiennent 
pas. Ils ne pensent plus « Je » ; ils sont devenus 
« Nous », et le cœur se gonfle, comme leur 
énergie se tend, — Ceux qui n'ont pas servi, qui 
n'ont pas traversé une ville, sac au dos, ignorent 
une des plus fortes sensations que l'homme puisse 
avoir, de n'être dans la machine sociale qu'un 
tout petit rouage, très dépendant. Mais c'est une 
servitude qui donne de l'orgueil, car elle exalte 
en chacun une valeur nationale. Un homme armé, 
qui marche au pas, se découvre une force et une 
mission. II n'agit plus pour son compte ; il devient 
un symbole ; son uniforme est aux couleurs du 
pays, et il sent bien que c'est une grande chose 
qu'un régiment qui part. 

Lorsque celui-ci s'ébranla, un soldat sans armes 
s'approcha de Burette et de Gaspard : 

— Au revoir, messieurs... Bonne chance! 
C'était M. Hommage, le gérant d'immeubles 

k l'endocardite, qui avait obtenu du major de 
moisir au dépôt. Burette, bonhomme, lui fit au 
revoir, mais il ne put s'empêcher de dire à Gas- 
pard : 

— Te rappelles-tu, aux derniers dix-sept 
jom-B?... Que la guerre éclate, affirmais-tu, les 

D,ni,ii"iT,Go(><^[c 



33 



proprios pourront se pocher; il y a leur galette 
qu'ils préserveront. Moi, bougerai pas : rien & 
défendre... Eh bien, Gaspard... c'est toi qui 
bouges, et ce proprio qui reste ! 

— Attends... attends voir, dit Gaspard, ma 
combine était fausse I Moi, ayant rien, j'ai rien 
à perdre. Donc, j 'hésite pas ; j' cours me cogner I 
Mais lai, 1' client, tient à ses sous. Vaut mieux 
qu'on r laisse; l'a quéque chose à garder! 

En une minute, son bon sens simple et robuste 
avait adapté k la guerre une théorie de paix. 

Ils passèrent la grille du quartier. Les tambours 
battirent ; les clairons sonnèrent ; et l'on vit le 
régiment s'avancer par les rues. 

11 faisait un après-midi adorable, d'une tiédeur 
vivante, et il courut comme un frisson dans l'air, 
trahissant tout l'émoi de la ville. 

Les boutiquières sortaient, des fleurs dans les 
mains; Gaspard tendait les siennes, et il criait 
aux femmes : 

— Quand nous r'viendrons, c' qu'on s'embras- 
sera ! 

La nouvelle courait que cent mille Allemands 
venaient de tomber devant Liège. Cent mille ! 
11 semblait qu'il n'en restât plus. Les hommes 
faisaient des pas énormes. 

— L' train pour Berlin ! L' train pour Berlin t 
Quand ils l'aperçurent, quel cri 1 



ii,i^iT,Goo<^le 



u 



La place de la Gare était boire de monde. On 
avait couru pour les voir passer ; on se pressait 
maintenant pour les voir partir. — Dimanche. 
Les femmes avaient leurs corsages clairs, leurs 
souliers neufs, leurs chapeaus h. fleurs. Ou voyait 
la femme de M. Fosse, M"' Romance, M"' Clo- 
purte, la Colonelle. 

— Ah, c'est embêtant, dit Burette, de ne pas 
avoir aussi sa petite femme là-dedans ! 

Qaspard dit ; « Console-loi en zyeutant les 
autres ». H n'y manquait pas. Il Faisait des signes 
à celles qu'il voyait. 

Le colonel, raide, nerveux, arpentait le quat, 
comme s'il voulait habituer ses chaussures à la 
marche, et sa femme, une forte personne avec 
une poitrine comme en ont les Victoires, passait 
au-dessus de la barrière des roses à un capitaine 
aux yeux galants, qu'elle regardait derrière son 
face-à-maiu. 

EnÛn, on fit embarquer les hommes. — Ils 
étaient massés par groupes, comptés d'avance. Us 
n'avaient qu'à monter dans le wagon dont on ieUr 
avait désigné le numéro. Et, en cinq minutes, le 
régiment disparut dans ces petites cases noires et 
brunes qui allaient rouler deux mille hommes 
jusqu'à la frontière. On ne voyait plus que les 
tètaa qui se pressaient dans les ouvertures, et les 
portes étaient remplies par les gradés, sergents 



ii,i^iT,Go(><^[c 



ou caporaux, qui voulaient voir et être vus les 
derniers. 

Cependant, on apercevait Gaspard, Burette et 
Moreau, quoiqu'ils n'eussent aucun galon sur les 
manches. A leur wagon, c'étaient les gradés qui 
se tenaient derrière. 

A trois heures juste, le convoi se mit en route. 
Acclamations mêlées : » Hourra ! Hourra ! A 
Berlin !.,. A bas Guillaume !.., Au revoir les 
amis... Bonsoir la grosse Monde !... A Berlin!.. 
Beiiiu i » Les civils répondaient : n Etonne 
chance I Bon courage ! Tuec-en beaucoup J Re- 
venez-nous vite! » 

Et la calonelle, qui regardait toujours derrière 
son £ace-&-main, lançait encore des fleurs, qu'un 
lieutenant attrapait au vol en grimpant dans son 
compartiment. 

Lb machine EiHlait, sifflait : adieu vibrant à la 
Normandie. Le chef de gare était sur le quai, 
agitant son dmpeau. — Soudain, une voix go- 
guenarde lança sur l'air du « Petit Navire » : 
// €U eocu, le chef de gan!... 

C'était Gaspard... qui partait se battre. 



ii,i^iT,Goo<^le 



Les trains à bestiaux I Quoi ie plus médiocre 
et quoi de plus morne 1 il fallait la guerre pour 
les voir s'animer soudain, et devenir ce que la 
France avait de plus passionnant. — Les femmes, 
aux passages à niveau, les acclamaient. EUles 
riaient de lire sur le bois des wagons ; Train de 
plaisir pour Berlin. Les soldats de crier : " Bon- 
jour Marie!... Ça va Margot? » Elles agitaient 
leurs mouchoirs, lançaient des fleurs ; et les ré- 
giments en route pour la frontière traversaient 
des provinces françaises, qui semblaient en fête. 

Gaspard, fiurette et Moreau ont conscience de 
ne s'être jamais » payé une telle bosse. » 

Afin de respirer, de voir et de descendre au 
moindre arrêt, ils avaient pris possession de la 
porte dans leur voiture à bétail, et rien ni per- 
sonne ne les en délogea. A chaque plainte Gas- 
pard répondait : 

D,ni,ii"iT,Go(><^[c 



— Tu vas pas nous bourrer l' mou ! Si ça t' plaît 
pas, Ya't' plaindre au capiston et parle-z-y d' Gas- 
pard : tu verras c' qu'il va t' passer!... Pasque 
Gaspard, il a fait du boulot, pendant qu' toi tu 
r'gardais les hirondelles. Alors, il m' sembe qu' j 'ai 
le droit d' voyager comme ça m'plattd' voyager... 
Gaspard et toi, ça&it deux, comprends-tu... Faut 
pas confondre autour avec alentour, ni un tirant 
d' botte avec une femme enceinte. 

— Ben, et les deux autres ? grognait le plai- 
gnant. 

— Les aut', c'est^ mes copains ; pis ça fait le 
compte I Et ferme nous ça... sans blague, s'il est 
culotté comme culot çui-là ! G't un Normand, 
un croquant, un cul terreux ; ça possède que d'ia 
bouse de vache, du fumier d' poule et des crottes 
ed' lapin, et ça voudrait la place d'un joumalisse 
et d'un machinisse ! Ah, c'est malheureux de 
voir ça ! 

— Écoute... écoute, disait Burette conciliant, 
je pourrais, pour quelques minutes... 

— Tu vas rester là, hurlait Gaspard, ou t' es 
pus mon copain 1 

— Parfaitement! disait Moreau, quand on est 
copain... on est copain. 

— Pis, j'ai la pépie ! concluait Gaspard. 
Assis sur le plancher du wagon, jambes pen- 
dantes au dehors, il n'avait qu'à se laisser glisser, 



,i--^iT, Google 



38 



dès que le train stoppait. Les camarades criaient 
parfois : 

— On n'a pas donné de signal 1 Le colo va te 
foute dedans ! 

— Pour pouvoir m'espliquer, j' vas toujours 
m' rafraîchir ! 

Sans équipement, sans sa capote, la chemise 
ouverte sur sa poitrine velue, remontant son 
pantalon qui lui tombait des hanches, avec une 
demi-douzaine de bidons lui pendant à l'épaule, 
il sautait sur le ballast, de traverse en traverse, 
courait aux barrières, aux maisons, secouait les 
portes, frappait dur, criait fort, repartait avec 
toute sa ferblanterie et remontait, furieux, disant: 

— J'marchepusl Si y a pas d' flotte, j' marche 
pus! 

Mais le train remarchait pour lui. Nouvel 
arrêt. De nouveau reparti. On l'excitait de loin, 
puis il disparaissait, tel un rat dans un trou. 
Burette se faisait des cheveux : " Il va rater son 
train... » Jamais. Sitôt que le convoi s'ébranlait, 
de droite ou de gauche on voyait ressurgir Gas- 
pard, une fois sur deux le torse tout trempé. 

Ses yeux brillaient. Il rigolait. 

— Je m' suis foutu d'ssous une fontaine. Àh, 
si c'est bath 1 

Et il tendait les bidons ruisselants. 
Burette dit une fois, l'œil voluptueux : 



ii,i^iT,Goo<^le 



— C'est un bon bock, moi, qu'il me faudrait. 
Gaspard le regarda, 

— Tiens, tu m' plais, Aglaé ! 

11 n'avait pas dit (a, qu'on s'enfonça sous le 
hall d'une grande gare. A contre-voie, ouvrant 
l'autre porte du wagon, Gaspard, sur le quai, 
aperçut juste un petit fût de bifere. H y a des mi- 
racles dans la vie... Ma fni, il lui parut qu'il 
n'était à personne: pas de nom ni d'adresse. 11 
appela; «Moreaul... Moreau, boule-toi par là. » 
Le jour tombait ; aucun officier ; Us le roulèrent 
jusque dans le train. 

M. Fosse, qui était sergent, protesta : 

— Gaspard... ça, non, ça... c'est un vol, 

— Un vol, fit Gaspard, tiens, ça m'étonne pus 
que tu soyes gradé. Y a qu'un gradé pour vous 
servir d' ces boniments à la graisse d'oie 1 

Et avec sa baïonnette il cognait dur sur le 
tonneau pour le débonder. 

— Un vol 1 Su le réseau d' l'État ! L'État, qui 
qu' c'est? C'est nous. Donc, je voyage su not' ré- 
seau et si j' trouve ça, c't à nous... Les potes, 
passez vos quarts ! 

Burette passa le sien, comme les autres, s'ex- 
coaant auprès de M. Fosse. 

— A la guerre ! . . . U va y avoir un tel gâchis ! 

— Bave donc pus I dit Gaspard. Bois ça, re- 
prends-en, pis t'occupe pas ! 



ii,i^iT,Goo<^le 



Il y en avait trois litres pour chacun. Heureu- 
sement, un grand tiers se perdit sur le plancher. 
Les hommes avaient les pieds dans la mousse. 
C'était la vie large et abondante, la « vraie 
nouba. » 

Une seule inquiétude leur venait par moments. 
Où allait-on? Dans l'Est? Dans le Nord? Tous 
disaient : dans le Nord. Alors, ce fut dans l'Est. 
On tourna - Paris ; on traverf^a la banlieue de 
Cbampigny. 

De gros territoriaux gardaient les ponts. On 
leur criait : « Salut Grégoire ! Ça colle ? T'en 
fais pas. C't k toi c' ventre-là? » 

Puis, on cassait la croûte ; on se partageait des 
sardines, des teufs durs, du saucisson, du choco- 
lat ; et on s'assoupissait, balottés par le train, 
calés tant bien que mal les uns contre les autres, 
ronQant, hoquetant, s'éveillant et julrant dans 
cette mauvaise cage k bestiaux, dont le bois cra- 
quait, dont le fer grinçait, et dont on eût dit que 
les quatre roues se dispersaient à chaque arrêt 
brutal du train. 

Au bout de vingt-quatre heures, on entra dans 
la gare de Reims. 

— Est-ce qu'ils vont pas bientdt nous des- 
cendre ! dit Moreau... On va tout d' même pas se 
baftr' maintenant : on est réserve, on est pères de 
famille... Alors les Jeunes, quoi qu'ils foutent? 

D,ni,ii"iT,Go(><^[c 



41 



— Ça, fit le tranquille Burette, c'est un rai- 
sonnement enfantin. 

— Vraiment? 

Moreau haussait les épaules, vexé. 

— Comment qu' tu signes, toi, dans les jour- 
naux? 

— Je signe : Socrate. 

— Socrate, ah, c' t' allure !.,. Ben, tu ferais 
mieux d' signer Trufaillou. Pasque, conaprends- 
tu, qiiand on est journalisse, faut dire des choses 
sensées, ou alors on s' fout de l'opinion. 

— Aussi, je répète : nous serons demain à la 
frontière. 

On y fut le soir même. 

Moreau lâcha : « C'est c' Socrate qui nous porte 
malheur. » 

— Ah, ça va bien ! répliqua du coup Gaspard, 
en se redressant. On croirait jamais qu' t' es d' la 
rue de la Gaîté !... T'as donc du sang d' mau- 
viette I... Pisqu'ony va, quoi, on y va. Moi, j'aime 
mieux les voir, et qu' ça soit fini. L' premier 
Alboche que j' poisse, t'occupe pas, j'y demande 
pas s'il est député ni s'il a des recommandations. 
J' serai pas long & t'en faire du boudin 1 

C'est avec ce mot valeureux qu'il mit le pied 
sur la terre lorraine. 

Mais sa phrase n'eut pas le sort qu'elle méri- 
tait. — U faisait nuit. Dans l'ombre un officier 



■ ,Go(v^[c 



grogna : « Silence, sacré nom I Ce n'est pas le 
moment de rigoler, ou on va se faire zigouiller 
comme des lapins ! » 

— Zigouiller... murmura Moreau. Alors ça y 
est... ils sont là... on est bons comme la romaine ! 

Une stupeur pesa brusquement sur ce régi- 
ment engourdi déjà par un jour et demi de 
wagons à bestiaux. Il débarquait à une heure 
mystérieuse, sur un quai sans lanternes, dans 
une campagne inconnue, dont on savait seulement 
qu'elle était « la frontière ». Les hommes, bouche 
bée, levaient la tête vers le ciel immense. Étoiles 
lointaines et bien faiblardes. On entendait un 
vent étrange dans de hauts peupliers ; et pour 
les yeux saisis, l'horizon semblait une ligne noire, 
fermé par une colline droite, qui formait un mur 
à la plaine, derrière quoi... l'on se figurait l'en- 
nemi. 

Sans bruit, on se mit en route. On passa 
une rivière, d'où s'élevait une buée douteuse, 
sur un pont miné et gardé. On le suivit, deux 
par deux, avec précaution. Cette fois, c'était bien 
la guerre, la tragique guerre... M. Fosse marchait, 
raide : il commençait à accomplir son devoir. 
Les Normands marchaient, mous : leur prudence 
s'inquiétait. Burette songeait à sa femme : onze 
heures du soir, l'heure de l'embrasser plus ten- 
drement et de se mettre au lit... Et Gaspard 



ii,i^iT,Go(><^[c 



s'en allait de son pas balancé de grand Parisien, 
se disant seulement : 

— Où qu'on nous mène ? Qu'est qu' c'est 
qu' tout ça? . 

Le régiment traversa deux villages organisés 
pour la défense, de vieilles charrettes barricadant 
h demi la route. Des patrouilles de dragons, les 
hommes tout secoués sur leurs bêtes au galop, 
débouchaient tout & coup d'un chemin creux ou 
d'un champ. Les fantassins se garaient, pestaient, 
dédoublaient les rangs, puis couraient avec un 
bruit de gamelles pour rattraper la colonne. 

Moreau ronchonna : 

— Que cauchemar ces frères-là, avec leurs 
bourrins ! 

Puis, la fatigue tua les idées. Après trois heures 
d'une marche rapide et presque haletante, par 
une nuit molle, ces hommes ne songeaient plus 
à l'ennemi invisible, mais seulement k leurs 
pieds, k leurs reins, et au bonheur de s'arrêter. 

— C'est pas possibe, dit Gaspard qui traînait 
la patte, ils sont tous foutus le camp. On va-t-étre 
à Berlin d'main matin. 

— Serais-tu fatigué ? demanda le capitaine 
Puche. 

— Moi?... Oh, c'est pas que je soye fatigué... 
J'dis ça... quoi, c'est pour dire. 

Mais quand, au petit jour, on fît halte enfin 



ii,i^iT,Goo<^le 



dans un village et qu'on enfourna chaque com- 
pagnie dans une grange, Gaspard tomba le nez 
sur la paille, à plat ventre, n'importe où, avec 
sac, fusil, équipement, sans répondre aux autres 
qui l'injuriaient : 

— Y a pus d' place. Tu peux pas ranger ta 
panoplie. Tu parles d'un outil... C cochon-liL, il 
s'en fout : le v'ià déjà qui ronfle ! 

Jusqu'à Burette qui était furieux de ne pas 
avoir ses aises : 

— Il a ramassé toute la paille ! Et il a mon 
bonnet de nuit! 11 me dégoûte 1 Je me couche 
sur son dos 1 

L'autre s'en moquait bien. 11 rêvait de ses 
escargots et de la rue de la Gaité avec des soupirs 
profonds, coupés de phrases courtes : 

— C'est du p'tit gris... du p'tit... du p'tit gris. 
Au bout de deux heures : debout. Ordre du 

colonel. 

— L' colonel, qu'est ça peut m' foute, le co- 
lonel? dit Gaspard. 

— L' premier qui m' dérange, dit Moreau, j'y 
balance mon saint-frusquin d'ssus la gueule. 

— On est déjà assez mal pieuté, fit Burette, on 
ferait mieux de nous apporter un chocolat. 

— Ah, la la... ça au vingtième sièque ! dit 
Gaspard. 

M. Fosse, de la paille plein les cheveux, les 



ii,i^iT,Go(><^[c 



4S 



yeux bouffis, la voix p&teuse, affirma quaod même 
en titubant : 

— Voyons, soyez raisonnables... Il faudrait 
faire du café... Gaspard... 

— Gaspard, il roupille ! 

— Ça m'étonne de vous, Gaspard... pour un 
Parisien. 

— Ah, cause pas d' Paris! Sais-tu seulement 
c' que c'est qu' Paris ? A Paris, quand on dort, on 
est jamais poissé. A Paris on a pas des gradés su 
l'poil. A Paris... enfin, on est à Paris, tandis 
qu'ici qu'on est traité comme des veaux: c'est 
pas r moment d' causer d' Paris ! 

— Quelle mentalité !... Mais nous sommes en 
guerre, sacrebleu! 

— M'en fous... j'roupille ! 

— Fixe ! 

Le capitaine passait son nez dans la p(Hl«. 

— Gaspard est ici 1 

— Présent!... Voilà! 

— Jecompte sur toi, dis donc, pour un bon café. 

— Mon capitaine, ça va ! 

— Tu m'en apporteras un quart. 

— Compris. 

— Et un BU lieutenant. 

— Vous en faites pas ; y aura l' compte. 
Le capitaine disparut. M. Fosse remarqua : 

— Quand c'est le capitaine... 



■ ,Go(v^[c 



GtLSpMtt le regarda sous le nez. 

— Tu vas tout d' même pas comparer. Lui, 
r est poli ; il sait tous dire les choses. 

— Oui, il vous a flatté en vous demandant un 
quart 

— Tu crois peut-êt'e que toi, si tu m'avais 
demandé... 

— Je ne dis pas moi... 

— Non, pasque les galons, comprends-tu, ça 
m'impressionne pas. 

— Allons, suffit! dit M. Fosse. Ne m'énervez 
pins, ou je TOUS fous dedans ! 

— Sans blague, tu vas pas maintenant la faire 
à l'influence... 

— Faites votre café ! 

— Tu parles pas à un gOsse... 

— Faites votre café ! 

— J'suis père de famille, moi; pis j'écosse 
quëque chose comme boulot. 

— Assez !... 

M. Fosse sortit, les yeux fous, en serrant les 
poings. Gaspard regarda Moreau : 

— L'est piqué c' mec-là! C'est quand même 
malheureux d' partir faire la guerre avec des 
mecs piqués ! 

Burette s'étirait ; 

— As-tu du bon sucre, au moins, pour ton 
café? Quelle marque? 

D,ni,ii"iT,Goo<^le 



— Tiens, la fine gueule ! 

— Et de l'eau-de-vie ? Y a-t-il de l'eau-de-vie 
dans ce patelin-là ? Est-ce que tu as tu des 
indigènes ? 

— On va esplofer. 
Gaspard sortait. Burette cria : 

— Si tu trouves aussi une petite femme mi- 
gnonne... 

— J'ia garde! 

Gaspard fit sou café. Deux heures après il fit 
la soupe ; le soir il fit le rata. Et le lendemain 
il recommença le tout. 

Le régiment campait à cent mètres de la Meuse, 
dans un pauvre village lorrain à toits presque 
plats, dont les tuiles rouges paraissaient assem- 
blées, tant bien que mal, par des mains de misé- 
reux maladroits. Les maisons, le long de la route, 
étaient posées au petit bonheur. Le clocher de 
l'église chavirait, — une église de dessin d'en- 
fant. Il y avait des fumiers épais devant les portés. 
Et l'aspect de tout était minable et poignant en 
ces heures d'angoisse, où l'approche de malheurs 
nouveaiut faisait revivre pour l'esprit tout ce 
que cette terre avait enduré déjà. Pays éternel- 
lement victime de ia guerre, qui subit l'inva- 
sion comme un autre l'orage, et qui ne s'étonne 
mfime plus, lorsque Tennemi en armes est 
annoncé. Il est reconstruit h&tivement, comme 

■ D,ni,ii"iT,Goo<^le 



pour s'écrouler sans douleur à la première se- 
cousse. Les visages sont dors et résignés. Et les 
soldats qui sortent de provinces aux destinées 
heureuses, ne comprennent pas que cette rudesse 
de l'habitant vient de sa souffrance, bien plus que 
d'une animosité. 

Gaspard qui, d'une porte à l'autre, avait qué- 
mandé du beurre, des oignons, une brochette, 
une <' castrole », revint furieux, maugréant : « Des 
chameaux, tous des chameaux! C que ça m' dé- 
goûte d'aller m' faire crever pour des tourtes 
comme ça! » 

Seulement, c'est à sa marmite qu'il dut confier 
sou amertume, car les camarades, avec le capi- 
taine, étaient partis sur les bords de la rivière 
faire tranquiUement l'exercice, comme un jour 
de paix. 

L'ordre était général pour le régiment ; mais le 
capitaine Puche avait une manière si paisible de 
le faire exécuter, qu'on lui doit ici une parenthèse 
pour présenter sa curieuse personne. 

Le colonel et les autres officiers avaient, depuis 
cinq jours, la bouche vibrante et toujours prête 
h quelque , allocution patriotique. Lui, pas encore 
une fois, n'avait parlé de la guerre. Il y allait 
sans trouble ; mais l'événement ne lui suggérait 
aucune phrase enflammée: il n'était pas avocat; 
il était capitaine ; c'est-à-dire que, d'abord, avant 

D,ni,ii"iT,Go(><^[c 



de songer à la bataille, qui était pour lui comme 
pour ses hommes, l'inconnu, il pensait : « Mon 
premier devoir est de m' occuper de leur nourri- 
ture et de leur entraînement. » Il ne disait donc 
pas: «Soldats... la Patrie... la Gloire... le Dra- 
peau... le Sacrifice... le Sang versé... » Non; il 
disait : « Mes enfants, avez-vous du philopode? 
Les pommes de terre sont-elles cuites? Tous les 
hommes ont-ils touché leurs vivres de réserve ? » 

Cette sollicitude, d'ailleurs, n'était pas com- 
prise. Le peuple français est amateur de discours 
un peu ronflants. Ce chef, & la conscience méti- 
culeuse, toujours occupé de détails terre à terre, 
ne satisfaisait pas, chez ses deux cent cinquante 
soldats, le goût du panache, que les Parisiens 
surtout ont dans la moelle des os. 11 les fatiguait 
par ses questions. Et eux ne voyaient pas le 
bien-fondé de ce contrôle et de ces attentions. 

Quand à quelques kilomètres de l'ennemi, il 
commanda des exercices avec la même lenteur 
minutieuse que si la guerre n'était qu'une hypo- 
thèse lointaine, il se heurta à une mauvaise hu- 
meur têtue. Les hommes ronchonnaient : 

— AfaI salut!... On n'est pas ici pour faire le 
Jacques?... Pourquoi aussi qu'il nous ferait pas 
astiquer nos boutons ! 

On n'avait pas touché de tripoli : sans cela il y 
eût songé... Car l'astiquage, pour le capitaine 
/ * 

D,ni,ii"iT,Goo<^le 



Puche, était une des formes de la discipline, un 
des moyens les plus sûrs d'assouplir sa troupe, 
et de l'habituer à obéir, toujours. Chaque fois 
qu'il la ramenait au cantonnement, il disait en 
descendant de cheval: « Nettoyage des effets et 
des cuirs : je passerai moi-même me rendre 
compte. » Et l'ordre était donné sur un ton de 
bonhomie sérieuse. 

La guerre ne changeait rien à cet homme sin- 
gulier. Il restait en Lorraine ce qu'ilétait chez 
lui, dans le quartier provincial de l'Ecole Mili- 
taire, recopiant le soir des états de chemises ou 
de chaussures, sous sa suspension. Echantillon 
de bourgeoisie moyenne mais vertueuse, qui fait 
l'été des confitures pour l'hiver, et qui, toujours 
pratique, continue, pendant les plus grandes 
heures, à croire à l'importance de toutes les pe- 
tites choses. Ces soucis d'apparence mesquine 
révoltent les esprits exaltés ; ils ne comprennent 
pas l'utilité et la force d'un officier-fonctionnaire, 
restant strictement à sa place et à sa tâche, sans 
s'absorber/dans des pensées qui paraissent plus 
hautes et plus larges, mais... qui ne sont peut^ 
être que divagations. La Guerre, la Vie, la Mort, 
fort beaux sujets qu'il est prudent de laisser aux 
civils : ils ont le temps d'y rêver. Un capitaine 
n'a pas de loisirs. 11 doit veiller sur « l'ordinaire » 
des hommes. Les ventres et les pieds, voilà son 



ii,i^iT,Go(><^[c 



premier soio. L'étrangeté du destin, t'effroyable 
aventure qu'est l'existence & certaines heures, 
Vimmense point d'interrogation que la guerre 
eloue devant l'esprit, tout cela regarde des phi- 
losophes... non mobilisés. Le livret militaire avec 
son fascicule rouge, est une défense de s'attarder 
sur des problèmes sans solution. Le soldat agit : 
il ne pense pas. Dès qu'il pense, l'ennemi lui 
saute aux épaules. Le premier acte de la guerre, 
c'est un éleîgnoir sur l'imagination. Le capitaine 
Puche, qui en semblait dénué, était un chef pré- . 
cieuz. 

Aucun de ses hommes, même Burette, ne 
s'en aperçut les premiers jours. Gaspard, qui 
pourtant n'allait pas îi la manœuvre, puisqu'il ne 
quittait plus ses feux, avait, dans son langage de 
faubourien, déBni l'emploi du temps de la com- 
pagnie par deux mots méprisants : « Exercices 
byzantins ! » et il voulait dire à. la fois « vieux 
jeu » et (' loufoques ». Puis il expliquait : 

— Dans c' métier-là, faut pas essayer d' com- 
prendre. Us nous possèdent et nous aut', on est 
qu' des matricules I 

— Ahl faisait Moreau, tu vas fort! 
Romarin, le garçon coiffeur de A..., reprenait 

nerveusement : 

— Moi, je suis ici pour me battre et je de- 
mande & me batbe ! 



ii,i^iT,Goo<^le 



L'épicier Glopurte, lui, ne bronchait pas. 

Quelquefois le gars Pinceloup, qui avait une 
balle rougeaude de campagnard cuit au soleil, 
disait, les mains aux poches, en balançant son 
gros corps maladroit : 

— On les verra p't'être seulement point, les 
Alboches. 

— Non, et ta sœur? disait Gaspard. 

— Mon gars, y a pas d' ma sœur ; nous aut' 
on est réserve. 

— Continue: tu m'intéresses! 

— Si l'active, ell' faisait ben son boulot... 

— Pauv'e pochetée ! D'où qu' tu sors ? T'es 
échappé d'un vase de Chine? 

— J' suis pas pus bête equ' toi, mon gars ! 

— C'est pas q' t'es bête, c'est qu' t'es mar- 
teau I 

— Quand même, on est là d'puis cinqjours; et 
eux ils sont foutus le camp ; pourquoi qu'ils l' sont 
foutus. . . 

— D' quel patelin qu' t'es? dit Gaspard? 

— D' Pin-la-Garenne, mon gars. 

— Combien qu' ça coûte, par là, la graine 
d'innocents? 

Le sellent Fosse entra dans la grange, en cou- 
rant : 

— On part ! Il faut êtr prêt dans un quart 
d'heure. 

D,ni,ii"iT,GoO<^[c 



53 



— Où qu'on va ? demanda Moreau. 

— On y va, cette fois ça y est ! Numérotez vos 
abatis ! 

— Sans blague ! cria Gaspard. T'en es sûr? 

— Le colonel l'audit devant moi à Puche. 

— Ah les poteaux ! Ça c'est la vie ! 

11 s'était jeté sur Pinceloup, et il le fessait de 
toutes ses forces : 

— Eh ben, mon gars, t'avais du flair î 
Pinceloup était devenu pâle. L'épicier Clopurte 

aussi. Romarin rayonnait. Gaspard fit valser Bu- 
rette : 

— Et toi, t'entends donc pSs? 

— Si, si, j'enteudsl 

— Et t'es pas content? 

— Je suis content! 

— Alors faut rigoler, mon copain I On va voir 
si l'Alboche c'est tout lard ou cochon I 

Et dans la façon dont il chargea son sac en fai- 
sant : « Oust, Azor, & nous deux 1 » il y avait tant 
d'allégresse, que les plus mous eurent de la 
honte. Il les Sxait de ses yeux luisants, et il disait, 
la lèvre humide : 

— On va enfin pouvoir s' cogner, sans qu' les 
flics îl^ aient rien à voiri 

Le régiment partit. 

11 faisait un bon temps vif, avec de petits 
coups de vent qui donnaient du jarret à cette 



ii,i^iT,Goo<^le 



colonne de troupes fraîches, toutes neuves, au 
premier jour de leurs misères. Gaspard, en mar- 
chant, fumait, parlait, chantait, mangeait. De 
temps en temps on le voyait avec deux fusils : 
Moreau secouait un prunier. Il rapportait des 
prunes dans son képi. Vingt mains se tendaient, 
vingi bouches s'ouvraient, et on recrachait tout 
sur la route : ce n'était pas mûr : « Pouah ! Salo- 
perie ! 1) Deux minutes plus tard, Moreau portait 
deux sacs : Gaspard s'était coulé dans une ferme. 
II reparaissait en sueur, les houffées de sa pipe 
plus pressées que jamais, et, reprenant sou ba- 
gage, il montrait aux amis : 

— Du beurre, voui, du vrai beurre ! Pis qui 
sent pas : colle ton nez d'ssus. Et ça... et ça... 
devine?... D' la bleue, Ferdinand, c'est d' la 
bleue ! 

— Ah dis donc, faisait Moreau, tout comme 
avenue du Maine ! 

C'était si bien comme avenue du Maine, qu'on 
rencontra des autobus de'Paris, une file de douze, 
tout un convoi de ravitaillement. Gaspard s'in- 
quiéta de t( l'arrêt facultatif. » Moreau imitait 
une grosse dame : " Conducteur, soyez poli I » 
Même les campagnards qui se rappelaient des 
voyages dans la capitale — l'Exposition ou le 
mariage d'un parent — s'égayaient à retrouver 
des souvenirs dans la bouche de ces blagueurs 

D,ni,ii"iT,Go(><^[c 



de Parigots. Et on oubliait le poids du sac et les 
montées. 

L'entrain était même revenu à Pinceloup et \ 
Clopurte, car on n'avait pas l'air d'attaquer sou- 
vent l'ennemi. La campagne était sereine, toute 
au beau temps qui l'animait. Collines molles et 
vallonnements larges, dans lesquels le régiment 
s'enfonçait sans effort, pour regrimper avec un 
re&ain de cbauBOn, que Gaspard, nez en l'air, 
lançait aux nuages ; 

Paraît qu'la cantinière, 
A de tous les cotée, 
Par devant, par derrière. 
Des tas de grains d' beauté. 

Elle ea a des pieds jusqu'aux seins ; 
On raconte un tas de machina ; 
Vous n'y qui qui 
Vous n'y com com 
Vous n'y comprenez rien. 

Tout à coup, — il venait de terminer le cou- 
plet — l'air fut ébranlé comme par un coup de 
gong sourd, lointain et formidable, dont l'écho 
parnt un grondement de la terre. Il n'y eut 
qu'une voix : « Ah... le canon ! » 

Gaspard renifla; d'un coup de rein il remonta 
son sac, dont la marmite et la pelle brinqueba- 
lèrent, et il fit de sa voix traînante : 



ii,i^iT,Goo<^le 



— Bong ! Et allez-z-y ! Ça leur leur-z-y fait 
toujours un marron su 1' coin de l'œil ! 

Ce mot fut un succès. On avait beau marcher 
depuis six heures, les hommes étaient gaillards, 
bavards, joyeux. D'ailleurs, une nouvelle admi- 
rable courait les rangs : la révolution venait d'é- 
clater en Allemagne... oui, la révolution. Alors, 
ils se tapaient les coudes : « Ah I dis donc ! », 
mais ils n'étaient pas surpris, car depuis le 2 août 
la chose était prévue. Est-ce qu'un peuple ne se 
retourne pas toujours contre ses chefs, quand il 
voit tant de voisins lui tomber sur le dos ? 

— L' copain Burette l'avait dit, remarqua Gas- 
pard, et un type qui sait les choses. 

— C'était forcé, fit tranquillement Burette, 
!a face épanouie et le képi sur l'oreille. Dans les 
journaux, tout le monde le savait. La coalition 
contre l'Allemagne, c'est pour elle, au bout d'ua 
mois, la guerre intérieure, la banqueroute ou la 
famine. 

— Parfaitement, dit Gaspard, et ils en sont p' t' 
être à bouffer leurs semelles de bottes à la croque 
au sel ! 

Le capitaine longeait la colonne sur son che- 
val. 

— Mon capitaine... y a la révolution en Alle- 
magne? 

Puche répondit simplement : « On le dit n et 

D,ni,ii"iT,Go(><^[c 



il n'expliqua rien de plus, parce que sa bête 
éacrrée le secouait en se cabrant. 

— Allons, Cocotte... ma petite Cocotte... 
Gaspard se mit h rire : 

— L' piston, il s'en fait toujours pasi 

Une heure après on atteignit un village. Arrêt : 
cantonnement ; on n'entendait plus du tout le 
canon. 

— J' lai ben dit, déclara Pinceloup, les Al- 
bocbes on les verra point. 

Le fait est que ce nouveau village lorrain sem- 
blait paisible et loin des batailles. Il était pauvre 
comme le premier, avec des murs fendus de lé- 
zardes et des fumiers sur la route, mais il faisait 
une journée d'été si bienveillante pour la misère, 
que le dénûment de toutes ces bicoques semblait 
plus curieux que pitoyable. 

— Où qu'on est ? demanda Gaspard à une 
vieille femme, qui, d'une clé rouillée, essayait 
d'ouvrir sa grange pour la compagnie. 

— On est... on est chez nous, pardi ! grogna 
la vieille. 

— Mais... est-on loin d'chez eux? 

— D'ici à Metz, ça fait huit lieues. 

— Huit lieues ! Oh, y a du bon... on est ré- 
serve, faut pas s'en faire... Les copains, eh les co- 
pains, on va toujours s' taper la cerise avec une 
bonne soupe mitonnée ! 

D,ni,ii"iT,Goo<^le 



Sitdt qu'on s'arrêtait quelque part, Gaspard 
jetait dans un coin sac et fusil. Il disait : « J' ba- 
lance mon bazar. Burette, veille dessus. » Et il 
courait n chercher le frichti. )> 

Ce soir-l&, il voulut lui-même aller à la distri- 
bution de viande, pour être servi honnêtement. 
A A..,., n'avait-il pas dtné avec le boucher; c'é- 
tait un poteau. 

Les chariots de ravitaillement se trouvaient 
massés sur la place de l'église, et dans une voi- 
ture à claire-voie, où étaient suspendus d'é- 
normes quartiers de bœuf, oq apercevait le 
monstre-hercule à la tête rasée, avec sa petite 
mèche dansante, qui faisait rire tous les hommes 
accourus. Il apparaissait et disparaissait entre 
des cuisses sanguinolentes, des épaules et des 
carcasses. Les manches troussées sur ses biceps, 
il soulevait, pesait, raccrochait. Et il plongeait, 
fouillait, s'enfonçait dans l'intérieur des bètes 
ouvertes; puis, il les dépeçait avec couteaux et 
scies, et parmi ces paquets de chair morte, il 
avait l'air de se livrer à un carnage pour rire, le 
geste mou, les yeux farceurs, essuyant du bras 
le bout de son nez ruisselant. 

— Pour moi, dit Gaspard, tâche equ'ça soye 
pépëre. Une entrecôte, pis qui s' pose là.1 

Le boucher le regardait avec malice : 

— M'sieu est-il chargé d' la cuistance ? 

D,ni,ii"iT,Go(><^[c 



so 



— Un peu, dit Gaspard, les aut' veulent pas en 
foute une datte 1 

Et il le disait avec orgueil, car il savait bien 
que dans une compagnie il y a deux hommes im- 
portants : celui qui la mène et celui qui fait la 
soupe ; capitaine et cuisinier, piston et cuistot. 
Lui, il était le cuistot. 

La guerre, pour le soldat, pour l'homme qui 
«sert»), au sens le plus esclave du mot, c'est 
surtout une longue suite d'épreuves pour le corps, 
la marche avec tout un bagage sur les reins, les 
veilles, les suées, le froid, toutes les peines et la 
faim surtout, la faim qui est la grande ennemie 
avec la mort. Mais à la mort on ne songe même 
plus quand les courroies du sac étouffent la poi- 
trine, ou quand les pieds semblent enflés et plus 
pesants que les godillots. D'ailleurs, la mort, par- 
fois, tue d'un coup, sans souffrance, tandis que la 
faim vous talonne une armée pendant des jours et 
des jours. Elle ne terrorise ni n'anéantit. Elle 
angoisse, elle affole : et quand elle tient ses 
hommes et qu'elle en fait des loques ou des fauves, 
il n'y a plus d'obus qui comptent et l'ennemi n'est 
qu'un petit péril. Aussi, quel homme précieux, 
l'homme qui fait manger, l'homme de la soupe 
chaude, grfLce à quii on lutte avec la fatigue, on 
dompte le sommeil, on trouve un mot de blague, 
OD a... les larmes aux yeux de bonheur. 



ii,i^iT,Goo<^le 



Gaspard sentait tout cela, et dans son amour- 
propre de Parisien si heureux d'être indispen- 
sable et un peu vanté, tout de suite, de lui-même, 
il s'était mis au fricot : 

— Ayez pas peur, J'vous ferai ça k l'oseille. 
Rien, dans la vie, ne le disposait à la cuisine. 

Il était débrouillard, mais l'habitude d'acheter 
et de préparer des escargots ne l'aidait nulle- 
ment k faire la soupe. La sienne fut une « lavasse » 
déplorable. Gaspard était l'homme-jus. Sa viande 
fondit: il noya l'escouade. Pourtant, il y avait 
de la fierté dans sa voix, quand il déclarait : 
« C'est cuit. Bouffez ! » Et les hommes qui sa- 
vaient qu'un cuistot est sensible, n'étaient pas 
chiches de compliments. La bouche pleine, ils 
s'arrêtaient de m&cher pour dire : « Ch'estbath... » 

— Bein, faisait Gaspard, j' sais m' débrouiller; 
j'ai trouvé du beurre et des oignons. J' crois qu'y 
a c' qu'il faut, pis qu' c'est foutu. 

Et les autres, s'inondant l'estomac de leurs 
cuillerées d'eau chaude, reprenaient: 

— Pour ça oui... quant à ça... ah, ça... tu sais 
y faire. 

— Il ne manque, dit Burette, qu'un petit verre 
de vin d'Espagne. 

11 était voluptueusement allongé dans la paille, 
pieds nus et remuant les doigts pour se délasser. 
11 regardait la grange immense, avec ses murs 

D,ni,ii"iT,GoO<^[c 



poussiéreux, ses poutres Termoulues et ses toiles 
d'araignée si épaisses que quelques-unes avaient 
un air de vieilles quenouilles pendant du toit. — 
Il y avait des coins et des recoins, des trous noirs 
comme des nids sinistres, et du foin par paquets, 
pële-mèle, embaumant, entêtant, tout un champ 
ratissé qu'on avait tassé là. — La uuit tombait. 
On avait poussé le grand portail ; il n'entrait plus 
qu'un filet de lumière mouvante sur les hommes, 
dont les têtes, dans l'ombre, prenaient des formes 
étranges. Dans le fond, certains déjà ronflaient. 
Gaspard reprit sa chanson : 

Parait qu' la cantinière, 

A de tous les côtés, 

Par devant, par derrière. 

Des tas de grains d' beauté... 

La compagnie s'endormit en riant. 

Le lendemain matin, il pleuvait. 

— Allons, fit Gaspard en s'étirant, l'embête- 
ment qui commence! Avec c'te flotte-là, où que 
j'vais faire mon frichti? 

Burette grogna eu se mettant sur ses pieds. 

— Oh! mes reins... saloperie... moi, je ne 
couche plus comme ça. Il me faut un lit. C'est 
déjà suflisant de ne pas avoir sa femme. 

« Bong ! » Le canon recommençait. Moreau dit : 

— On doit être en train tî' leur prendre Metz. 



ii,i^iT,Goo<^[c 



88 



— Metz ou pas Metz, dit Gaspard, où que j'vais 
foire mon frichti 7 

— Tu nous poisses avec ton frichti, dit Ro- 
marin qui prêtait l'oreille. 

— J' te... comment tu dis ça... J' te poisse? 
Ben, mon bonhomme, tu peux toujours, comme 
hier, me d'mander un morceau sans gras. J' t'au- 
rai & l'œil, toi. Âbl j'ie poisse, non mais c' culot I 

— Allons, dit Burette, pas de dispute. Vous 
feriez mieux da me trouver des œufs frais. 

11 se frottait le ventre. 

— J'ai faim, 

11 prit Gaspard par le bras. 

— Viens visiter les poulaillers. 
Gaspard, dans le village, recommença: 

— C'est mon frichti qui m' turlupine... 

— Tu n'as, dit Burette, qu'à te mettre ici, der- 
rière l'église, sous cet auvent qui ne sert ft rien. 

— Faudrait pas aussi que 1' curé il s'aviserait 
de m' dire qu' ça y plaît pas. 

— Le curé est brave homme, comme tous les 
curés. 

— Oh ça, là-dessus, faut pas m'en faire un 
plat, dit Gaspard. Les curés j' les connais, com- 
prends-tu. J'y ai goûté, pis j' les digère pas. 

— Qu'est-ce qu'ils t'ont fait? dit Burette... 
mais en me racontant ce qu'ils t'ont fait, ne perds 
pas de vue que je cherche un poulailler. 



ii,i^iT,Goo<^le 



— Des poulaillers, 1' en pleut! Tiens, une tite 
boite gentille, on va taper là-nedans. 

Il cogna & la porte et repiit : 

— Les curés, c'est des types & galette: j'sais 
c' qu'y a dans leurs troncs. A douze ans, vieux, 
quand ma vieille elle m'a fait faire ma commu- 
nion. . . 

— Cogne plus fort I dit Burette. 

— Eh là, y a donc personne? Àh 1 dans c'pate- 
lin-l&, z'auraient besoin d' venir faire un tour à 
Pantroche... Bong!... Encore le canon! Tu parles 
d'une vie, c' que ça m' dégoûte... mais pas en- 
core tant que les curés !... À douze ans, vieux, 
j' m'amenais au catéchisse avec des baleines ed' 
corset, où qu'y avait de la glu ; pis alors on pd- 
cbait dans leurs tirelires. Àh I si y avait quèque 
chose comme sous !... Seulement, quand on était 
pincé, fallait voir c' que 1' suisse il nous tassait ! 

A ces mots, la porte de la maison s'ouvrit, et le 
curé du village lui-même apparut sur le seuil. 

— Bonjour, messieurs... Qu'est-ce Qu'il vous 
faut? 

Gaspard en recula de stupeur. 
Burette dit : 

-~- Excusez-nous, monsieur le curé, nous cher- 
chons des œufs. 

— Il m'en reste. Entrez donc. 

C'était un grand prêtre lorrain, à larges pieds, 



ii,i^iT,Goo<^[c 



carré d'épaules, le teint liâlé et le regard dur, 
mais accueillant quand même, et qu'on sentait 
plein de vie. Il dit : 

— Vous accepterez bien du même coup un 
verre de vin. 

Le nez de Gaspard en remuait de surprise. Il 
bredouilla : 

— ... Dame ça... m'sieur 1' curé sait c' que 
c'est... 

— Et s'il vous faut du tabac, dit le curé, du 
chocolat, des crayons, du papier, vous n'avez 
qu'& faire votre commande. Avec ma bicyclette 
je vais à Verdun tantôt. 

— Ah ça... ça... c' t' épatant, fit Gaspard, pasque 
le fait est qu'on trouve pus rien... J' veux bien 
du chocolat,... pis du foin pour ma pipe... Ah, 
hein. Burette, ça c't' épatant ! 

— Et vous aurez tout ce soir, dit le curé. Seu- 
lement, après, il faudra entrer en Allemagne. 

— Et comment ! Pis si on peut leur chiper 
leur Guillaume... 

Le curé dit : 

— Pouh! Qu'est-ce que vous en feriez ? 

— Oh ! dit Gaspard, c'est pas pour 1' faire em- 
pailler, ni r monter en épingue à cravate, mais 
r tenir comme ça, pis y dire dans les yeux : « Cra- 
pule, va, vieille crapule; tu t'reods-t-il compte de 
c' que t'as fait ? » 



ii,i^iT,Go(><^[c 



On refrappait & la portç. C'était Moreau, tout 
essonfDé. 

— J' vous avais vu filer. Tout d' suite en 
tenue ! On décampe encore ! 

— Allons, dit Burette, pas le temps de gober 
un œuf! 

— Oh ! ils commencent à nous courir su l'ha- 
ricot! dit Gaspard. 

— C'est la guerre ! fit le curé eu riant. Je re- 
grette pour le chocolat et le foin. 

— C'est pas vot' faute, dit Gaspard. Sale 
métier! (Il vida son verre d'un trait.) Là-nedans, 
r plaisir, c'est d'embêter les gens. 

Et ils grommelaient tous trois en retournant 
vers leur grange. 

— On n'était pourtant pas mal, disait Moreau. 

— J'ai assez trotté hier, disait Burette. 

— Ah, pis... pis, disait Gaspard, on allait 
s' mettre quèque chose dans la lampe, pasque 
t' sais, vieux, 1' curé, l'était bath ! Pour un curé, 
ça c't un curé ! 

En chargeant son sac, en se mettant en route, 
après deux kilomètres, il en parlait encore. 

— Moi, j'en ai connu des curés, mais des curés 
comme c' curé-là, ça,' il m'en bouche une surface! 

— Tuesjeune, dit Burette; donne-moi du tabac. 
1) reprit, sortant sa blague, qui était une vessie 

de mouton avec un cordonnet vert : 

I,;-,I,G0(V^[C 



— J' dis pas qu' tons les curés iU soyent des 
mauvais gars, mais dis c,' que j'ai tu, eom.- 
prends-tu. 

— Oui, t'es beau, dit Burette. Donne-moi une 
feuiiie de papi«t à cigarettes. 

— Pis avec ça ? 

— Une allnraetie. 

— Alors, t'as apporté qu'ta gueule pouroracher? 

— Et mes ouïes pour t'entendre. Continue. 

— J 'ai rien à continuer. J' dis qu' ce curé-ïà 
c'est du prêtre ; 'c'est pas d' la saloperie. Il sait 
offrir un verre. Sans compter. . . que j' Tai bo trop 
vite et que j' suis encOTe à sec. 

Aussi, quand on passait d«vaat une maison et 
qu'une femme paraissait sur la porte, il «riait : 

— Eh, la p'tite mère, ri<^ pour la gorg« ? 
L'autre regardait sans répondre. Un enfant ac~ 

courait dans ses jupes. Gaspard lançait : 

— Bonjour, la fleur. Fais risette À papa. 

La pluie avait cessé. Mais les routes, en une 
nuit, étaient devenues de la boue collante sous 
les roues des voitures, des charrois, des caissons 
qui défilaient toujours, forçant les hommes à se 
tasser sur les bords et même dans les fossés. 
— fiong 1 Le canoh se rapprochait. Des coups 
plus fréquents. Pinceloup ne disait rien. Gasr 
pard déclara : « C'te fois, on court les voir. J' vas 
demander au piston, » 

D,ni,ii"iT,Go(><^[c 



H revint en riant. Le capitaine avait répondu : 
« Aujourd'hui> «hique howame maof era sa boîte 
de singe. » 

— Un vrai type, dit Burette. Quand nous serons 
sons les baUe^, i\ demandera encore ; « Est-ce' 
que cbaque escouade a ses brosses b ciragie ? n 

— Avec tout ça, dit Moreau, on imt pas »oa- 
vent la pause. 

— Et la révolution en Allemagne n^est pas 
ooBSrmée, soupira te argent Fosse, q;ai était 
éreiaté let lugubre. 

La pluie recommença^ la boue s'épaissit. Le 
pays était plus mamelonné, avec des descentes 
brusques où les sacs meurtrissaient les dos, et des 
grivHpettes plus 4»res où tes jambes peinaient 
feptte. 

— Oh, ça m* va pus c' truc-là, dit Gaspard. 
Quand on tourne k dos & la Toar Eiffel, moi 
j' m'embête ! ' 

— On tour^oe a»mi le dos & «a femme, dit Bu- 
rette. 

— Les ch(\veux commenoeBt à, m' baver, dit 
Moreau. 

— Crense une betterave, dit Gaspard, pis fous- 
toi -^danis ! 

On eBtealdit des coups de sifflet. Un arrêt brus- 
que ; un lemoas ; «on s'écraea dans le fossé ; on 
forma les faisceaux. 

I,;-,I,G0(V^[C. 



— Alignez-vous, grommelaient les sergents. 

— La ferme I répondait Gaspard. 

Et sous la pluie fine, le r^iment fumait, ré- 
pandant une odeur de cuirs et de laine mouillée. 

Le temps de vider un fond de bidon, de se lancer 
quelques injures : « Naturellement I Toi t'as rien, 
jamais rien, faut toujours qu'on t' fournisse ! » 
Et la colonne repartit. 

Le capitaine Puche marchait à pied, à côté de 
sa compagnie, mais tout en marchant, il donnait 
des conseils pratiques sur la manière d'ouvrir les 
boites de singe avec un fort couteau : u N'en 
ouvrir qu'une pour deux ; quand c'est ouvert ça 
ne se garde pas, etc., etc.. » 

— Oil c'est qu'on va? demandaient les hommes. 

— Nous nous rapprochons, dit le capitaine, 
nous sommes soutiens de l'active. 

— Alors, on va se battre aujourd'hui ? dit 
. Romarin, les yeux brillants. 

— Je ne sais pas, fit le capitaine Puche. En 
tous cas je tépète : vous avez droit à une boite 
de singe par homme. 

On y avait droit, mais il manquait le temps 
pour la vider à son aise. Sitôt qu'à un arrêt Gas- 
pard avait réussi à en ouvrir une, un coup de 
sifflet aigu faisait se redresser les hommes, et il 
fallait s'emplir le bec en marchant, ce qui assoîf- 
fait d'étrange façon. 

I,;-,I,G0(V^[C 



Vers le soir, il ne pleuvait plus. Le ciel s'était 
ouvert ei le soleil moatré, et il se couchait au- 
dessus des collines droites de l'hori/on, sanglant 
et merveilleux, donnant & la campagne inondée 
un air sauvage, comme la guerre. On faisait la 
bfite de somme depuis une dizaine d'heures, et 
Moreau boitaillait. La nuit vint sans qu'on ralen- 
tit. Chacun avait fini sa boule et allait silencieu- 
sement, le cou tiré, la tôte basse, relevant le sac 
d'un effort tous les cent m&tres. 

Pas de lune. La plupart avançaient, les yeux 
clos, donnant du nez sur la gamelle de l'homme 
qui marchait devant. 

Vers minuit — au bout de quinze heures — 
Gaspard lui-même, la gorge sèche et les pieds en 
compote, sentit une fatigue plus forte que sa 
verve. Alors, il commença à grogner : 

— Pourquoi qu'on nous dît rien de c' qu'on 
fait? Pourquoi qu'on nous traite comme des 
veaux? J' les en préviens: j' vas tout plaquer! 

Les, c'était l'Etat-major, les généraux, la France. 
Et il ajouta : 

— A quoi qu' ça r'ssembe de patouiller comme 
ça ? Quand j' veux poisser un bonhomme, j' l'at- 
tends au coin d'une rue ; j' tricote pas des pieds 
foute la nuit ! 

Des voix presque haineuses l'approuvèrent. 
Les hommes étaient à bout ; mais le capitaine 

D,ni,ii"iT,Goo<^le 



Puche, qui avait entenctu, demanda en se glissant 
le long des rangs : * 

— Gaspard, toi et Moreau, je parie que vous 
ët«8 les moins éreintés. 

— -Oh ! ça... dame, ça... ça s' peut, dit Gaspard. 
Et il se redressait. 

~ [^li bien, vous allez partir avec le fourrier 
nous préparer une bonne soupe k dix kilomètres 
d'ici. Le régiment ralentit. 

— -Une soupe?,., oh! çacoUe... bon, ça colle. 
Poussant Moreau du bras, il sortait déjh de la 

colonne pour la devancer. 
-— Et si on trouve des huitres, on les prend? 

— Prends-les. 11 y a du boni : la compa^ie 
les paye. 

Il ne trouva pas d'buîtres, mais au petit jour, 
un canard égaré près d'une ferme. Il se jeta 
dessus et le porta sur son bras durant plus d'une 
heure, le caressant et disant à Moreau : « C'est 
mon caQar...ade de combat. » Puis, dans le 
champ où il reçut l'ordre de s'arrêter, il lui tordit 
le cou et l'accommoda. 

Il alla au bois, il déterra des pommes de terre, 
il trouva de la « flotte », de « la légume » et un 
abri pour faire tirer son feu. Grâce à Gaspard, 
quand la compagnie arriva, la Faim se mit à 
table et la Fatigue s'évanouit. 

Ah \ on ne remarqua pas, cette fois, que les 

D,ni,ii"iT,Go(><^[c 



patates nageaient dans trop de jas. Quoiqu'il ne 
sentit rien, c'était du bon jus chaud, avec des 
morceaux de choses nourrissantes, uu régal pour 
toutes ces houcbes avides. 

Gaspard avait de la joie rien qu'à les regarder. 

Riais ce ne fut qu'un court répit. Sitôt lestés, 
tandis que plusieurs déjà s'endormaiesl, nez sur 
la terre, le long de la route, l'ordre arriva de 
reboucler les sacs : on repartait tout de 9uitei> 
Alors, ils se précipitèrent sur la marmite dont 
Gaspard avait dit ; « Ça, c'est V ca(é ! » et ils 
tendaient leurs quarts, se disputant entre eux. 

— Servez-vous ! cria Gaspard. 
U rebouclait son sac. 

Pais il vint à son tour, et il ne trouva que la 
marmite vide et renversée. 

— Àh, les chameaux ! Ils ont tout bu ! 

Brusquement, il entra dans une fureur dange- 
reuse. Il Quoi, on avait tout chauffé, sans y en 
laisser... à lui... lui qu'avait fricoté, et pas encore 
poBé ses fesses! » Mor«au essaya de l'apaiser; 
un lieatenant s'en mdla ; rien n'y fit. Il déclara 
qu'il ne se battrait pas, qu'il aimait mieux de- 
venir boche, et qu'il allait se faire « porter pftie. » 

On repartit. 11 traînait les pieds et il avait des 
soubresauts de colère. 

Temps chaud, pesant; l'air semblait mort; rien 
ne bougeait plus, — quand soudain les gronde- 

D,ni,ii"iT,Goo<^le 



ments du canon recommencèrent, précipités. Les 
hommes étaient abrutis de fatigue, mais ils sen- 
taient leur poitrine un peu angoissée. Cett« fois, 
c'était bien la bataille qui s'annonçait pour eux. 
— On traversa une plaine de blé, on longea des 
bois, on côtoya tout un village qui parut vide et 
mort, et on aperçut, à un tournant, la route qui, 
lentement, tout droit, grimpait vers une crête 
pointue. Qu'est-ce que le régiment allait voir de 
là-haut? 

Grand Dieu! il vit... ah! les cœurs se serrèrent 
et presque s'arrêtèrent, et il monta d'abord de ce 
troupeau d'hommes comme une rumeur d'effare- 
ment et de désolation ; car brusquement, le ré- 
giment venait d'avoir la première vision poignante 
de la guerre : l'horizon tout en flammes. 

Les Allemands étaient là. Cette ligne de feu, 
c'était eux. Ils faisaient flamber les villages. 

L'âme de Gaspard sauta. Il décida de rester 
Français. / 

Puis, en avançant toujours, tous les yeux rivés 
sur cet immense spectacle d'horreur, on com- 
mença de croiser la flle interminable et lugubre 
de tous ceux qui se sauvaient, bétes et gens : 
femmes, enfants, vieillards, entassés dans de 
mauvaises charrettes, pressant du fouet de vieux 
chevaux dont l'armée n'avait pas voulu. 

Dans l'affreux désarroi du départ, à cette'minute 



ii,i^iT,Go(><^[c 



73 



déchirante où tout semble précieux, ils avaient 
jeté pèle-mâle des bardes et de la literie sur les 
Toitures, et leurs visages d'angoisse émergeaient 
des ballots entassés. — Gaspard serra les poings : 

— Ah! les sales brutes!... J'en rapporterai 
d' la peau, voui d' la peau ! 

La route se resserra. Le régiment fit balte pour 
laisser s'écouler ce troupeau humain gémissant et 
affolé. Infirmes, femmes enceintes, des chiens, 
des veaux qu'on avait attachés, qu'on tirait, 
qu'on poussait, qui meuglaient. 

Les cheveux dans les yeux, une femme sanglo- 
tait, qui, dans la confusion de ia fuite, avait 
perdu un enfant sur trois, et les deux autres, 
pendus A ses jupes, pleuraient éperdument. Gas- 
pard dit à l'aîné : 

— Pourquoi qu' tu gueules, p'tit gars? 

— Y a Clémentine qui s'a perdue.... 

— C'est ta tite sœur? Ben, on f la rappor- 
tera ta tite sœur ! Tu vois bien qu'on y va, nous 
aut', et on est des poilus !... Pis, y a les Russes, 
de l'aut' c6té... 

11 prononça ce mot « Russes », d'un ton si 
admirable, si chaud, si convaincu, que les larmes 
de l'enfant s'arrêtèrent. Elles s'arrêtèrent aussi, 
parce qu'il sortait de sa musette ce qu'il avait de 
plus précieux : son reste de chocolat, et une boite 
ronde : 



ii,i^iT,Goo<^le 



74 



— Prends ça; c'est du pûté d' foie d' ia rue 
d' U Gaîlé, qa ma vieille ell' m'a dit : « Tu 1' 
boufferas qu' si t'es blessé, m Seulement, ehiale 
pus, ou gare! 

Et il le menaçait de sa large main, ^ui avait 
l'air terriblement protectrice. 

Mais il faliail &ler, suivre les camarades. U lui 
ftt encore : « Au r'voir, bonhomme, on ser'verra; 
j' te rapporterai un casque à pointe I » Puis il se 
mit à courir le long de cette caravane sinistre, 
répétant à s'égosiller : 

— Vous en faites pas, les vieux 1 On va vous 
venger ! On est des mecs ed' Pantruche ! 

Et il serrait nerveusement la crosse de son 
fusil. 

On marchait, on marchait. Il n'était plus ques- 
tion de fatigue, tant les hommes étaient excités. 
Non point qu'ils eussent la langue aussi déliée 
que Gaspard. Presque tous muets. Mais ils 
voyaient des choses si nouvelles et si tragiques ! 

Devant un groupe de maisons qui dominaient 
la plaine, et d'oîi l'œil embrassait un large mor- 
ceau de pays en tratn de griller sinistrement, 
trois femmes, «ue vieille, deux jeunes, sans 
doute ses tilles, les mains crispées, la bouche 
tremblante, regardaient et pleuraient, avec un 
air de détresse à crever le cœur. Elles étaient 
immobiles, sans gestes, et elles balbutiaient sim- 



■ ,Go(v^[c 



plemeot, devait ces viUag'es on ilammes, où U 
fureur àe l'ennemi se dénonçait par des éclute- 
ments plus lumineux , elles balbutiaient , les 
malheureuses : 

— C'est à nous maintenant... à nous demain... 
c'est noire tour 1 

Et elles s'appuyaieat du dos contre leur mai- 
son, leurs vieux murs, tout leur bien, qui était 
condamné, puisque les k barbares u avançaient. 

Aussi, les « barbares i> on n'osait pas, comme 
aurait fait Gaspard, marcher carrément sur eux. 
On les voyait pourtant là-bas ; on était à quelques 
kilomètres ; on ne filait jamais da&s leur direc- 
tion- Pourtjuoi ? 

Moreau eut une idée : 

— On va les prendre ed' {laac. 

— Ed' flanc... t' m'as l'air ed' flanc, dit Gas- 
pard indigné. C'est- il des façons d' premire 
cl" monde ! 

U aimait la ft'anchise et les coups directs ; mais 
il se consola encore avec les Russes. 

— Ou doit attendre eux aut', là-bas. 
_ Qui ça? 

— Les Cosaques ! Nous, on va les énerver jus- 
qu'à c' que les Cosaques — (et ça fait vite, t' sais, 
les Cosaques : j' les ai vus au cinéma) — jusqu'à 
c' que les Cosaques ils leur tombent su 1' poil. 

— Je ne oomprendB rien, dit Burette, car les 

D,ni,ii"iT,Goo<^le 



7A GASPARD 

) 

Basses, depuis trois semaines, doivent avoir tant 

avancé chez eux... Alors eux-, comment ont-ils le 

culot de s'amener chez nous ? 

— Y a rien à comprendre, dit Gaspard, c't' un 
truc à (ourner fou ! 

Et on marchait, on marchait toujours, — 
Presque tous clopinaient ; on ne voyait plus de 
rangs alignés. 

Maintenant que la route était redevenue libre, 
et qu'on ne pouvait se parler qu'entre soi, la fa- 
tigue, de nouveau, pesait sur le régiment. Le 
soleil brûlait les nuques. 

— Faites ouvrir les capotes, ordonna le co- 
lonel. 

Pinceloup ronchonna : 

— Capote ou pas capote, j' vas m' laissser aller 
dans r fossé et vous continuerez sans moi. 

— Tiens, parbleu, dit Gaspard, pis on t'ap- 
portera du Boche tout tué ; t'auras pus qu'à 1' faire 
rôtir! 

— J'ie ferai mieux rôtir que toi... Si j'plaque, 
c'est qu'j'ai rien bouffé. Avec toi on bouffe que 
d'ia flotte : c'est dégueulasse I 

Gaspard rougit : 

— Quoi qu' tu dis ? 

— 3' dis qu' si t'as pas entendu, tu peux tou- 
jours m' téléphoner. 

instant critique : tout le monde le sentit. Il 

D,ni,ii"iT,Goo<^le 



77 



fallait choisir entre la vérité... et la soupe, si 
délayée fût-elle !■ On a'hésita pas. Vingt têtes 
farîeuses crièrent au mécontent : « Non mais, t'as 
tout d' la vache ! Tu voudrais-t-il des bécasses ou 
du saumon? Pis avec ça? Ah ! c' te panouille ! » 

Gaspard se rengorgea, il était le <( cuistot x, 
l'homme indispensable, celui qui a le plus de 
flatteurs et qu'on ne discute pas, parce que la dis- 
cussion, c'est le jeûne. 

Burette, que la chaleur rendait affreusement 
rouge, soupira : 

— Parler de soupe ! Moi qui n'ai envie que 
d'une glace! Ab!... s'asseoir à. un café et com- 
mander : « Une glace ! » 

Les pieds levaient un flot de poussière et les 
hommes étaient gris, même des cheveux et de la 
barbe. 

— C qu'on est foutu ! C'est 1' moment de 
s' marier. 

On commençait à voir des lâcheurs qui s'as- 
seyaient sur le bord de la route, s'éventaient, 
s'étendaient, et derrière la colonne, entre le der- 
nier rang et le cheval du major, il y avait une 
cinquantaine de traîne-pieds, boitant à gauche, 
boitant à droite, tirant leur sac k la main, avec 
l'aide d'un camarade. Le capitaine Puche s'émut 
d'en compter dix de sa compagnie. Il venait d'ap- 
prendre du colonel qu'il restait six kilomètres 



ii,i^iT,Goo<^le 



pour atteindre ud village éloigné des Allemands) 
où on caûtonntrait la nuit. Il n'y avait don« 
qw'un derttier effort k obtenir des hommes. On 
ne se battrait pas avant 1« lendemain ; on pouvait 
leur promettre du repos. Seùtement. . . ils mar- 
chaient depuis une trentaine d'heures, «t il est 
Malaisé de faire comprendre à une trowp* qUî 
ne court aucun danger imMéd^t, qu'on a besoin 
de son énergie et de son endurance. Il faut tren- 
ver nn moyen plus persuasif que les discours, et 
le hasard, bon diable, l'offrit au capitaine Puohe', 
sous la forme d'une barrique de vin qu'un paysan, 
qai fuyait, emportait parmi des ballots, dans tme 
pauvre charrette faite de deux édielles cPwsées. 
Puch'e arrêta sa compagnie, laissa passer celles 
qui suivaient, et il dit à l'homme : 

— Combien votre tonneau ? 

— Ben, fit l'autre... eh... ça dépend... pour- 
quoi qu' c'est faire?... C't un bon p' tit via gtia 
du pays... Si j' l'emporte, c'est point que j' veux 
r vendre... Que prix qu' vous voudriez y mettre? 

— Padbé reprit ; 

— Soyez raisonnable... pour des soldats. 

— Oh, les s(^dats... j' les coBnaisI On voit qu' 
ça, nous, des soldats... Une barrique ed ISO titr«s, 
l'prix... dame, c'est soixante-dix francs... 

- Les voici, fit ie capitaine. 
Et il appela : « Gaspard ! " "^ 

j;,ni,ii"iT,Go(><^[c 



L'autre accourut : 

— Oette feiarriqué est pour vous. U y a du 
boni, je m'en sers. Il nous reste six kilomètres 
ce soir. Je compte que personxte ne flcuichera. 

— Ah... ah, sans biagtie, mon capitaine! Fau- 
drait être un dégoûtant pour rester en panne 
après s'être rafratehi ! 

— Alors, distribue. 

Gaspard roulait des yeux ronds. Il prit !e ton- 
neau i pleins bras, comme poui- l'embrasser; il le 
tourna sur la voiture, puis il fit défaire les seaux 
de toile et les hommes défilèrent un à un. Ils dé- 
filèrent deux fois : il y avait double ration. 

Le paysan, pendant oe temps, épluchait ses 
billets, et quand il fut sûr de son compte, il em- 
pc»cha, disant : 

— Avec tout ça, moi, j'ai pus ren à boire... 
Sa plainte ne toucha personne, tant son vin 

parut excellent. 

Vin merveilleux; vin un peu chaud des der- 
niers coteaux de France, qui coulait dans les 
poitrines de ces pauvres diables fourbus, donnant 
à leurs corps une poussée de joie et ranimant 
leurs idées gaies. Un quart de vin pour un homme 
éreiuté, c'est le délassement, te bien-âtre, ia 
langue émue, le cœur qui rebat et s'attendrit. 

Oe» àenx mat cinquante soldats, leur tonneau 
vidé, prirent un air épique et gtotrieus. Ils «em- 

I,;-,I,G0(V^[C 



blaient alertes : ils ne souffraient plus de leurs ' 
pieds. Les yeux brillaient ; les bouches riaient. 
Et ils regardaient presque avec des larmes de re- 
connaissance le chef tout simple et si tranquille, 
qui avait eu cette paternelle idée. 

Le vin ! Quelle splendeur et quelle puissance ! 
Des hommes dont le moral est en loques, abattus, 
abrutis, il tous les transforme eu une troupe 
nerveuse, éveillée et qui repart en chantant. 

Car tout de suite Gaspard reprit son refrain : 

Paratt que la cantinière, 
A de tous les côtés... 

— Àh non ! dit Burette que le jus de vigne 
rendait amoureux, pas ça ! Un air galant 1 

Alors, l'autre cligna de l'œil et il se mit à en- 
tonner : 

Mariez-vous donc ! tnariez-vous donc I 
C'est si gentil, c'est si bon ! 

Pourquoi rester garçon? 
Allons,... 

Mariez-vous donc ! 

Tout le monde de se tordre, même Pinceloup, 
et les deux premiers kilomètres furent enlevés 
dans cet éclat de rire. 

Pour le troisième, ce sacré Gaspard changea 
de ton. Il devint tendre : 



■v,Go(><^[c 



En sortant du boU, 
J'ai trouvé trois filles. 
Les trois sont gentilles, 
Et j'aime Us trois.,. 

Burette était émoustillé. Il fctisait en souriant : 
« Ah, l'amour!... l'amour!... faut-il être béte pour 
faire la guerre... quand on peut faire l'amour! » 

11 restait deux bons kilomètres. Gaspard encore 
se cheirgea de les « bouffer », en prouvant que 
le vin de France est un bienfait des dieux. 

Il avait ôté sa cravate, relevé ses manches, 
piqué son képi au bout de son fusil, et blanc de 
poussière, qui collait sur sa sueur, les pommettes 
rouges, l'oeil enflammé, il chantait à tue-tAte: 

Quand les femmes sont jolies, 
Quand elles vous font envie. 
C'est l'effet du printemps, 
Goch... 

Bong !... Bong !... L'horizon recommençait h 
gronder. 

— Oh, ça va bien ! Ça d' vient la scie ! 

Et il reprit avec l'accompagnement lointain 
du canon : 

Quand les femmes sont jolies. 
Quand elles vous font envie (Bong!) 
C'est l'effet du printemps, 

Cochon d' printemps, 
C'est... (Bong!) c'est épatant! 



■ ,Go(v^[c 



Le Vin narguait la Bataille, et, généreux, il ' 
faisait oublier à ceâ hommes qtie là vie n'est 
qu'une. pauvre chose, et que le destin est bien 
amer. 

Après du vin, voilà, qu'ils avaieât de la paille : 
pourquoi se « biler ? » ^^ On les arrfita dans un 
village évacué, morne et vide ; et ils ne virent 
point qu'il était dramatique aveo ses maisons 
malheureuses, et comme transiefe de peur, sans 
fuméeS) portes ouvertes, où tout marquait Id 
fuite, l'abandon et l'effroi, — juqu'à dee char- 
rettes renversées sur la rolite, timons en l'air, dé- 
sespérées^ Eux, ils marchaient depuis trente- 
deux heures. La fatigue leur revenant, ils étaient 
■ un peu gris. Le corps mou, le cerveau vague, 
ils se laissèrent aller péle-môle et béatement sur 
la paille des granges. 

Pourtant, Gaspard était trop énervé pour dor- 
mir; il avait des fourmis plein les mollets; il ne 
tenait plus en place. Après avoir, en vain, tenté 
de rester couché, il sortit respirer l'air de la 
nuit. Ses idées étaient confuses ; il pensait tout à 
coup à la mort, à son intérieur, à son gosse, 
à... 11 prêta l'oreille. Qu'est-ce qu'il entendait? 
Des beuglements prolongés et douloureux. Res- 
tait-il donc des bêtes dans ces maisons vidées de 
leurs habitants? 

Une idée subite lui traversa l'espriti 

I,;-,I,G0(V^[C 



— On a tout laissé, pardi... et v'U qu'çft crève 
de faim ! . 

Il ne fit ni une ni deux. Il voulait en avoir le 
«sur net. Seul, dans l'ombre, il s'en ^lla voir 
« de bicoque en bicoque pourquoi qu' ça gueulait. » 

Et alors, il fut vraiment beau cet homme du 
peuple de Paris. 

Lui qui n'avait jamais préparé que des escar^ 
gots, — à la lueur de chandelles qu'il dénichait 
ici ou Ift, il SB mit en devoir de faire manger ces 
« bètes françaises » ahaudonnées. 

Il entrait à tfttons dans les étables. Il sentait 
tout de suite si elles étaient chaudes d'un souffle 
vivant. Il frottait son briquet d'timadou, dont la 
petite lueur lui suffisait pour apercevoir de gros 
~yeux noirs suppliants et des muQes avides. Il 
disait tout de suite : t< Voilà... chialez pus... on 
s'occupe de vous. » -— Il allumait âon bout de 
chandelle qui lui brûlait les doigts, il le calait 
sur un bas-flanc, et, marchant dans les bouses, 
jurant, donnant du pied dans des seaux, il es- 
sayait de leur u dégoter d' la boUslifaille. » — 
S'il n'en trouvait pas, il allait en rechercher k la 
maison voisine, et il expliquait aux bestiaux : 
M Faudra I' dire au patron, quand qu' c'est qu'il 
r'viendra. » Puis, avec son ton de bonhomie 
bourrue, 11 attrapait chacune des bêtes, donnait 
du fourrage aux veaux, disant ; n Les cochons !.. . 

I,;-,I,G0(V^[C 



vont m' bouffer les pattes ! » et aux porcs il ser- 
vait des jattes de son, criant: « Les vaches!... 
c' qu'ils sont goulus ! » 

11 remplit des râteliers, retourna des litières, 
prépara des provisions, montrant : « Ça, pa- 
tience... ça s'ra pour demain. » 

Et les étables où il était passé redevenaient 
peu k peu silencieuses... 

Il dormit à peine une heure, mais il était 
content, et ne se sentait plus fatigué. — Au petit 
jour, quand on annonça qu'on allait repartir, 
remarcher encore, toujours, — que de pas, mon 
Dieu, et que de peines ! — quand les troupes 
furent prêtes à s'ébranler, Gaspard offrit du lait 
aux copains, du lait trait de la nuit, qu'on refusa 
en se moquant : « Un p'tit vin blanc, voui, si tu * 
veux 1 » et on l'appelait « c'te vieille "nour- 
rice ! i> — D'un coup de pied colère il renversa 
les seaux, mais il continuait d'être content tout 
de même. Il accabla tout le monde de son mépris: 

— Heureusement, c'est pas pour vous, faces 
moches, que j'ai tiré tout ça. 

— Pas pour nous? 

— Non, probabel... Et j' voudrais voir vos 
poires, si vous traîniez des pis comme des ballons ! 

Les maisons qu'on quittait étaient perchées sur 
une colline. On paraissait, cette fois, filer droit 
vers l'ennemi, en dégringolant le long d'un 

I,;-,I,G0(V^[C 



champ de blé. Le village, qui avait l'air de re- 
garder partir le régiment, se chauffait au soleil 
et ne beuglait plus. Et Gaspard dit, se partant à 
lui-même : 

— Les H bestioles » comme ça, elles pourront 
p't' ôtre attendre les Russes... 



ii,i^iT,Goo<^le 



Le régiment traversait un pays de grande cul- 
ture, sans arbres, — rien que des avoines et des 
blés, avec des croix de pierre au coin des cbamps, 
— le morceau le moins pauvre et le plus pieux 
de la Lorraine, campagne toute blonde, presque 
rousse, d'aspect rude au soleil, et d'borizon si 
rectiligne et d'une couleur si uniforme que, même 
sous la pleine lumière du matin, on avait l'im- 
pression d'une terre forte, fruste et mélanco- 
lique. — Une chienne noire suivait les soldats, 
chienne affectueuse et affamée, dont les mamelles 
pendaient. Le canon n'arrêtait plus de tonner, et 
la bête et les hommes avaient des yeux inquiets. 

Au bout d'une heure, halte ; faisceaux ; casse- 
croûte. La 2i°" compagnie fut seule désignée pour 
continuer la marche et s'installer à deux kilo- 
mètres, aux avant-postes. 

D,ni,ii"iT,Go(><^[c 



GAarARD if 

— Ça m'étonne pas, dit Moreau,- toujours la 
fine 24- ! 

Gaspard disait contre fortune bon oœur. Il se 
mit à chanter : 

Ils m'ont éreiaté mon violon, 

Avec deux sous d' pommes de terre frites,, , 

Mais le capitaine Puche, dont le cheval dansait 
encore, ordonna le silence, parce que des uhians 
étaient signalés. II ât cela tranquillement, aussi 
tranquillement qu'il disait: » Allons... allons... 
ma petite Cocotte I » Et il annonça encore, sur le 
même ton : » qu'on avait déjà fait dea prison- 
niers, dont le moral était fort à plat, car ils 
n'avaient plus rien h se mettre sous la dent. » 

— Enfin, ajouta-t-il, leurs ohus n'éclatent pas. 
Allons... allons... ma petite Cocotte 1 

— Afa ben, on va rigoler I dit Gaspard. 

— Nous allons surveiller les abords d'un petit 
bois, reprit le capitaine. Des patrouilles alle- 
mandes doivent rôder par li. H faudra avoir l'œil, 

— Ça m' connaît, dit Gaspard. Aux-z'Halles 
aussi il faut l'avoir ! 

Et comme il s'était presque offert, lorsqu'on 
atteignit la lisière du bois, c'est lui qui fut dé- 
signé comme première sentinelle, en compagnie 
de Burette. ^- Ils s'en allèrent joyeux, faisant 
manœuvrer avec vigueur la culasse de leurs 

I,;-,I,G0(V^[C 



fusils. Mais-Pinceloup les regardait partir et il 
reniflait de crainte pour eux : 

— Vont p't' êt'e s' faire foute un mauvais 
coup... 

Ils se placèrent dans les arbres, à deux psis 
d'une route qui sortait du bois, et coupait la 
plaine par son milieu. 

— L' premier qu' j'aperçois, dit Gaspard, j'y 
fois son affaire, et je 1' questionne qu'après. 

— On verra, dit Burette, il faut se méfier. 

— Chut... écoute... j' croyais entendre... C'est 
qu' moi, j' les raterai pas... Au tir d' Cbftlons, 
vieux, j'étais un peu là, pour foute dans les sil- 
houettes. Tais-toi, coûte voir... 

— C'est toi qui parles. 

— Tàis-toi donc, cré Bon Dieu !... V'iàquèque 
chose qui marche. 

— C'est un lapin.' 

— Ça se rapproche ! 

— Deux lapins. 

— Fourneau ! Combien qu' t'as d' balles ? 

— Quatre-vingt-dix. 

— C qu'il est tourte, c' mec-là! Dans ton 
flingue, combien d' balles ? 

— Huit. 

— Huit et huit: seize, ça colle! L' premier 
qu'on voit, seize balles... Chut [...ça doit être un 
cavalier... Poteau, moi j' vise d'avance. 

D,ni,ii"iT,Go(><^[c 



— Ne fais pas l'idiot. 

— Oh! dis donc!... 

— Quoi? 

— Une femme !... 

— Vrai?... Appelle-la. 

— Bouge pas... La vises-tu? 

— Elle est gentille? 

— Et comment ! 

— Seulement, c'est peut-être une Boche. 

— Tourte au pot !... Hep, mamoiselle ! 

— Aimable personne... Enfant chaste et pore. 

— Où qu' vous allez, mamoiselle ! 

Ils étaient sortis de leurs arbres, s'avançant sur 
la route, l'œil curieux, l'air galant, et ils avaient 
devant eux une jeune femme, peut-ôtre une jeune 
fille, au visage doux et ingénu' et tout surpris 
par cette rencontre. Elle fit : 

— Des militaires I... Renseignez-moi, mes- 
sieurs. 

Ils répondirent ensemble : 

— A votre service, mademoiselle : on est ici 
pour ça. 

Alors, elle poussa d'abord un : « Ah 1 » en tenant 
son cceur, et en souriant. 

— N'en peux plus... trop couru.*. 

Et ils regardaient tous deux, avec un sentiment 
de tendresse presque hardie, cette petite poitrine 
essouflée, peut-être émue, qui devant eux pal- 

D,ni,ii"iT,Goo<^le 



pitait, vivante et si troublante, car ritn ne remue 
les hommes comme un sein de femme un peu 
inquiet. Il y a tant de charme dans une poitrine 
charmante, assez petite et bien pHse. Les caresses 
que l'homme désire toujours, sont là," promises 
et presque offertes ; et il lui semble que la femme 
se confie, rien qu'en respirant devant lui. — 
Celle-ci, d'ailleurs, avait des yeux trop clairs, la 
bouche trop fraîche, les tempes trop blondes, 
pour qu'on ne oi:ût pas tout de suite qu'elle 
devait être sensible aux paroles d'amour, avec un 
cœur prompt et souple, qu'on voyait battre sous 
son corsage. 

Burette se frisait U moustache. Gaspard, moins 
g:âné, avançait ta tête en, faiaaBt des yeux ronds. 

— ■ D'où venez-vous comme ça, mademoiselle ? 
dit Burette. 

-^ Et oîi qu' vous allez surtont ? dit Gaspard. 
Restez avec nous: vous ferez not' fricot. Ks.,. 
on causera... Àh ! sans blague, heureusement 
que y suis pas marié ! 

Elle se mit à rire, les yeux baissés. Elle était 
gentiment mise, avec une robe légère qui déga- 
geait les bras et le cou, un cou si jeune, des bras 
charmants, d'une chair un peu rosée, comme 
seules en ont les blondes, par un matin de soleil. 

Gaspard avait posé son fusil contie un arbre 
pour avoir les mains libres. 



ii,i^iT,Go(><^[c 



Elle dit, toujours eouriante : 

— J'étais avec ma mèm là-bai ; elle, elle n'a 
pas peur ; elle prétend qu'elle les connaît, qu'elle 
les a vus en 70, mais moi, j'ai dit : « Merci, je ne 
reste pas ! » Ma mère est bien : elle loge chez le 
maire. On ne lui fera pas de mal. Et puis... elle 
est vieille... 

Elle rebaissa les yeux, 

— Oui... tandis qu'avec voua, fit Burette, ils 
auraient peut-ôtre été trop galants... 

— Qu'est-ce tu nous sors, reprit Gaspard, 
t'es pas marteau ! Une gentille tite fille comme 
ça pour des Boches ? Non mais, regardes-y, tu 
t^ mouches pas du pied. 

— Il ne s'agit pas de moi ; mais eux... 

— Eux, qu'ils y vienuent, qu'ils mettent la 
patte dessus 1 Des fois ! J'aimerais mieux donner 
des fauitr«a au ohat de ma concierge. 

La petite femme les regardait bien en face, 
amusée maintenant et enhardie par ce dialogue 
bizarre. Elle reprit : 

— Enfin, messieurs... je vais tâcher de gagner 
Verdun... C'est par ici, n'est-ce pas?... Vous, 
bonne chance... si vous vous battez. 

— Mais... mais, ût tiaspard, vous allez tout 
iV même pas vous en aller sans nous embrasser! 

— Messieurs, je suis pressée... 

— C'est pas long d' nous embrasser ! 

D,ni,.^iT,GoO<^fc 



— Il faut que j'arrive avant la nuit: pour les 
sentinelles, je n'ai que le mot de jour... vous, 
vous aviez de bonnes figures : je n'ai rien dit- 
Mais si j'en vois avec de mauvaises têtes, je ne 
suis pas longue àcrier; « Tu renne ! » 

Us dirent en même temps : 

— Turenne? C'est pas Turenne aujourd'hui. 
Eile fit, plissant le front ; 

— Ce n'est pas Turenne ? 

— C'est Marceau. 

— Marceau?... 

Et elle les regardait dans le blanc des yeux. 
Est-ce qu'ils ne la trompaient pas? Alors, Gas- 
pard la saisit brusquement et lui mit un gros 
baiser maladroit sur la joue, répétant : 

— Mais voui, c'est Marceau ! 

— A moi l'autre joue 1 dit Burette. 

Et lui la prit par la taille, d'une main indis- 
crète, qui montattvjusqu'à la petite poitrine si 
bien moulée et si tentante. < 

Elle leur échappa en riant. Elle faisait : « Au 
revoir ». Et ils restèrent un peu benêts à se re- 
garder l'un l'autre, les mains ouvertes, les yeux 
brillants, se redisant ; 

— Ahl... Elle est mignonne!... 

— Si elle est mignonne i 

— Sans blague, elle est mignonne ! 

On vint les relever. Il n'étaient pas remis de 

D,ni,ii"iT,Go(><^[c 



leur émotioQ. Ils dirent k leurs successeurs : 
« Ayez l'œil, les poteaux : il passe ici des p'tites 
femmes bath!... Ahl pis mon viçux, bien ba- 
lancées!... Des petits seins ronde qu' ça fait 
plaisir! » 

Ils rentrèrent aux avant-postes, à la fois joyeux 
et pleins de regrets. 

Là, rien à faire. Les hommes ronflaient dans 
un fossé. Ils s'endormirent aussi. Quand soudain 
le sèment les éveilla, les secouant aux épaules : 

— Hé là !... Le capitaine vous demande. 

— L' piston? Il nous rase... Qu'est-ce qu'il 
veut? 

— Il parait qu'il y a une histoire d'espionne; 
une femme qu'on vient de pincer. Vous n'avez 
pas vu une femme, vous autres ?... Une femme 
gentille, à ce qu'on dit, qui cachait deux pigeons 
voyageurs dans sa poitrine. Et on ne remarquait 
rien. Elle avait l'air seulement d'une petite 
femme bien faite. 

Le sei^ent parlait d'une voix nerveuse. Cette 
première histoire de la guerre lui excitait l'ima- 
gination, et les deux autres, qui se frottaient les 
yeux, l'écoutaient, stnpides et effarés. Gaspard 
balbutia : 

— Mais... comment qu' c'est qu'elle était? 

— Je n'en sais rien. Je ne l'ai pas vue. Vous, 
l'avez-vous vue? ' 

D,ni,ii"iT,Goo<^le 



Us se levèrent. Puia Gaspard, les meitis aux 
poches, reprit, l'air naturel : 

— Oh!... en v'ià du raffut!.. Qu'est qu' c'est 
encore que o'bommeiit-tà? 

— Ce n'est pas un honimentl lit le sergent. 
Elle savait même le mot : « Marceau «. C'est ter- 
rible, au fond, de voir ça... Et quand on l'a 
arrêtée, elle a ouvert son corsage, puis allée donc : 
deux pigeons se sont envolés d'un coup 1 

lis répétaient machinalement : « D'un ooup ?. . . » 
et ils roulaient des yeux ronde. 

— Àhl tenez, vous m'agacez, Qt le sergent, 
vous ne comprenez même pas ce qu'on voue 
explique. Repioncaz. Je dirai au capitaine que 
vous êtes deux idiots 1 

Bt il fila. Alors, eux se recouchèrent lentement 
dans 1b fossé, et quand ils furent nei: à nez, l'un 
contre l'autre» Burette fit tout bas : 

— Maia... dis donc, c'est effrayant, cette his- 
toire-là. 

Et Gaspard qui avait à la fois de la peur et du 
dégoût, reprit sur le même ton. 

— C't & vous faire tourner vot' loit en eau de 
Javel... J'en suis comme deux ronds d' flan... Pis 
Tanlre frère qu'a même pas vu nos bobines!... 
Ail! c'te veine, poteau, c'te veine qu'on a!... La 
guerre... ma vieille... ça m'a l'air d'un dràle ed' 
fourbi arabe ! 



ii,i^iT,Goo<^le 



11 avait une mone de suprême dâdain^ et il 
ajouta Vexé ! 

— Etl'aut'!... Une femme mignonne comme 
ca... TOUS faire des tours de cochon!... Des pi- 
^onSt (jis donc!... Des pigeons I... Et dire que 
c'te carae-là, elle était p't^t'e plate comme une 
punaise ! 

Seulement, il y a un Dieu, ^ même sans doute 
celui des armées — qui Ycille sur Gaspard, et 
l'après-midi se termina sans que le capitaine de- 
mandât plus amt>Les explications. Le soir, on eut 
d'autres eoucis : la canonnade, toute proche, de- 
venait angoissante. 

Le gros du rfgimenl avait rejoint les avant- 
postes ; on 'parlait d'une nouvelle marche préci- 
pitde ; il s'était livré une bataille ; un général 
demandait des troupes fratohes ; et l'imagination 
des hommes travaillait de nouveau, pour se figu- 
rer le combat aveo ses dangers, ton désordre et 
ses morts. 

Tout à coup, alors qu'ils finissaient d'avaler 
hAtivement u&e mauvaise soupe confectionnée 
par Gaspard, ils en eurent comme une saisis- 
sante vision, car tout à coup, on vit surgir une 
poignée de chasseurs h cheval, qui sortaient 
de la fournaise et venaient de sabrer dans des 
uhlans. — Us venaient, à. deux cents, d'en mas- 
sacrer quince cents dm autreis, et ils restaient à 

I,;-,I,G0(V^[C 



trente, pas plus, mais ils étaient superbes à voir ! 
Leurs chevaux collés de sueur, tachés de pous- 
sière et de sang, les naseaux rouges, l'oreille au 
guetj et la queue folle, cabrés, piaffant, hennis- 
sant, et les hommes sans képis, têtes au vent, tout 
tumultueux, jurant, soufflant, riant et faisant voir 
trois grandes montures qu'ils amenaient par la 
bride, au galop. U n'y eut qu'une voix : 

— Des ch'vaux d'uhlans ? Dis voir, c'en est ? 

— Probabe, et garantis ! Y a pas d'erreur! 
Les fantassins écarquillaient les yeux, bouche 

bée. 11 se ât un silence. Puis Gaspard lança: 

— Ah!... Les sales gueules qu'ils ont! 
Comme c'était vrai ! Pas seulement par la faute 

des harnais et des selles. Non ; ils ne regar- 
daient pas ; ils avaient l'air serviles ; ils n'enten- 
daient rien au français : de vrais Teutons; des 
chevaux boches, — haïssables. 

Et cela, pourtant, ce n'était que l'avant-garde 
de la Guerre, les premiers éclaireurs qn'elte en- 
voyait pour dire : «Attention! Je suis là». Bientôt 
le régiment allait la rencontrer elle-même : tra- 
gique et sanglante, elle s'en venait au-devant de 
lui. 

11 faisait d'ailleurs une soirée orageuse, éner- 
vante, menaçante. Le soleil se cachait dans une 
mauvaise brume rousse. L'air bouchait les poi- 
trines au lieu de les emplir, et le soir qui tom- 

I,;-,I,G0(V^[C 



bait avait quelque chose de pesant et, de fatal. 
Les hommes ne parlaient pas, gorge angoissée, 
oreille tendue. Vers onze heures, par une nuit 
sans lune, déchirée de longs éclairs blêmes, qui 
donnaient aux visages une pftleur crue et brusque, 
île régiment se mit en marche silencieusement. 

Etait-ce l'approche du danger ? La tension des 
nerfs? On entendait les souliers ferrés battre une ■ 
cadence rapide; et toute cette troupe d'ombres 
aux silhouettes cocasses, avec les fusils maigres 
et les sacs enQés, — toute cette troupe filait, trot- 
tait, dans un bruit d'armes, de souffles et de 
piétinements, qui était & la fois redoutable et 
effirayé. 

Soudain, — brutalement, —- l'horizon s'em- 
pourpra d'nne tueur rouge, et une rumeur monta : 
« Ces cochons qui refouteot le feu ! » — Puis, cinq 
secondes après, sans l'avoir entendue, le régi- 
ment se trouva nez à nez avec une autre troupe, 
quelques milliers de soldats d'activé, qui, en gé- 
missant, s'en revenaient du feu. Dans quel état I 
Ah ! cette fois, ce n'était plus la guerre de loin ! 
On la croisait, ou la frôlait, encore plus horrible 
dans la nuit, qui donnait de l'ampleur au drame 
et à, la misère; car' ce qu'on rencontrait là, ce 
n'était plus une armée, mais un fouillis d'hommes 
blessés, fourbus, boitant, se traînant, dont on 
apercevait les linges tachés de sang autour des 
1 

I,;-,I,G0(V^[C 



9S GASPARD 

membres ou bien des fronts. Certains entassés 
sur des charrettes dont les roues criaient, et les 
chevaux hennissaient. Et les autres s'en venaient 
par tas, comme a'ils se soutenaient entre eux, 
puis ils s'empêtraient sur la route dans ce régi- 
ment intact, qui courait prendre leur place de- . 
vant l'ennemi. Des bouches douloureuses gei- 
gnaient: « C'est-il loin... qu'y a un patelin?... » 
Gaspard répondait : 

— Vous arrivez ! Vous en faites pas ! 

Et il questionnait à son tour, par phrases 
hachées : 

— D'où qu'vôus venez? D"où qu'vous êtes?.^ 
Qui qui vous a éreintés comme ça ? 

Les autres, fantômes dans l'ombre, criaient: 
« On r'vient pas la moitié!... Vengez-nous, les 
gars !... On a pris la pilule '. » 

Moreau disait, découragé : 

— Alors, on est foutus? 

— Idiot, reprenait Gaspard, t'as pas entendu 
r piston ! Leurs obus ils éclatent pas. 

— Non, tiens, demande-leur 
11 criait à son tour : 

— Eh ! les poteaux, leurs obus ils' éclatent ? 

■ On ne lui répondait plus. On entendait passer 
que des plaintes et toujours : k Un patelin--, 
y a-t-il bientôt un patelin ? » 

Romarin, le jeune coiffeur illuminé, répliquait, 

D,ni,ii"iT,Go(><^[c 



pressant le pas : « Nous les aurons!... Nons les 
aurons ! » Et le capitaine Puche, dont la jument 
a'efTfirait parmi ce l'emous île vûix et eette mêlée 
de Boldats, faisait toujours simplement: » Allons... 
allons, ma petite Cocotte... » 

Ce qui commença de déprimer fortement les 
hommes, c'est que, de ces blessés, de cette troupe 
épuieée, décimée, et qui, péle-mële, battait en 
retraite, de ces premiers déchets sinistres des 
batailles, il en, venait encore.,et toujours, et les 
champs et les chemins en déversaient des flots 
nouveaux sur la route. Alors, il y eut comme un 
aplatisaement des îmes, gonllées et tendues. Cha- 
cun se mit à étouffer sous le sac, à traîner des pieds 
pesants et meurtris. Plus d'arrêt ; plue de repos ; 
rien à se mettre sous la dent qu'un morceau de 
boule noircie dans la musette. Dans la nuit, cer- 
tains chuchotèrent que, tout de môme, « c'était 
malheureux d'être nourris comme ça 1 » Le ser 
gent, que la fatigue aigrissait, répliqua : 

— C'est surtout malheureux des réflexions si 
bètesl 

Aussi, licbement, pendant une pause, c'est 
Gaspard que les mécontents prirent à partie, 
faisant chorus cette fois avec Pinceloup. Dans 
l'ombre propice, d'homme à homme, ils convin- 
rent tout bas que » c't' animal bestiau-là [es 
abreuvait : rien da plus. » Les chuchotements 



1 1,.^-i ht Google 



100 GASPARD 

montèrent. On entendit distinctement : « C'est 
d' la cuistance ed sale gai^ote ! » Personne ne 
répliqua. Une autre voix de lancer : « On peut 
pas marcher. On a la panse pleine d'eau, comme 
des pompes d'incendie, » Silence. Une mftchoire 
mastiquait. 

— Qui c'est qui bouffe, là-nedans ? 

— Moi, Courbecave. J' finis ma boule. C'est 
bien plusse bon. 

Gaspard, très digne, ne bronchait pas ; mais il 
était amer, comprenant qu'après cette manifes- 
tation nocturne et dérobée, — la seule que les 
plus audacieux poilus aient le courage de faire 
contre leur cuistot — il n'aurait jamais le cceur, 
lui, le jour revenu,, de faire bouillir de l'eau et 
d'éplucher des oignons. La moitié de son pouvoir, 
subitement, s'écroulait. 

Trop las ou trop fier pour avouer son dépit 
devant tous, il se confia seulement k Burette, 
pour qui il se sentfiit une amitié canine. Burette, 
c'était ie copain « qui sait causer, qu'a de l'es- 
truction, et qui 1' fait pas à la pose. » Gaspard, 
quand il songeait &' son affection pour Burette, 
pensait un peu des autres, ses semblables, même 
de Moreau : « Ceux-là à côté, crotte de bique ! » 
11 n'eut donc pas honte de dire à Burette, d'une 
voix lente, avec un dédain réfiécbi : 

— Tout ça, c'est des dégoûtants !... Et moi qui 

D,ni,ii"iT,GoO<^[c 



m'ai crevé pour eux. Les bétes brutes ! Jusqu'à 
hier, pour bouffer, ils m' passaient d' la pommade, 
h croire qu'ils étaient dans la parfumerie. Main- 
tenant, comme ça sent 1' brûlé, et qu' s'agit pus 
d'avaler des pruneaux mais d'en r'cevoir, ils 
m' tombent su 1' poil I J' te dis... des dégoûtants ! 
Aussi, t'occupe pas : s'ils ont pus qu' moi pour 
leur croustaille, c'est pas ça qu'engraissera leurs 
tripes... Tiens, on fout le camp : ça m' plaît. On 
va s' battre : ça m' dit. Il va en clamecer la moitié : 
j' rigole 1 

C'est Burette qui se mit à rire. 

— Tu feras la cuisine pour nous deux. Je te 
prends comme chef ; seulement, distingue-toi I 
J'ai envie, aujourd'hui, d'un vol-au-vent avec un 
vin de Bordeaux. 

— Ob 1 ça va, quoi, chaîne pas ! 

— Un bon petit vin qui ravigote. 

— C'est vrai, si encore on s' baladerait, mains 
dans les poches, avec son Ûingue, comme à la 
chasse, mais tout c' bazar. . . d' quoi qu'on a l'air?. . . 
Qu'est-ce qu'on est?... Des hommes prostitués, 
des moins que rien, d'ia viande & tuer!... et y 
a trois mois on a éli des députés ! 

Le jour se levait ; l'horizon devenait gris ; les 
hommes, entre eux, commençaient & distinguer 
leurs visages livides. Et soudain, la campagne 
s'éclairant, le régiment s'aperçut qu'il n'était 

' I,;-,I,G0(V^[C 



plus seul dans cette marche en avant. A travefs 
champs, ttt sur des routes parallèles, marquées 
dans le paysage par leurs ftles d'arbres droites, 
d'autres troupes avançaient, dont les colonnes, 
de loin, semblaient minuscules, mais qui, gros- 
sissant, se rapprochaient, et à qui l'on se mêlait, 
dans un flot de poussière, au premier carrefour. 
— Avec l'aube, plus de blessés. Le soleil montait, 
face aux hommes. On marchait vers TEst, droit 
sur lui, et il semblait qne la nuit, derrière^ s'en- 
fuyait, poussant avec précipitation devant elle 
les horribles convxiis des malheureux de la Veille. 
On était dégagé. On respirait. On se sentait 
troupe neuve et forte. On s'en allait vers le Destin, 
et il paraissait devoir être la victoire plutôt que 
le massacre. 

Pourtant, le cœur d<^s plus braves fut remis à 
l'épreuve tout de suite, car !e régiment déboucha 
dAUs un vaste champ défriché, pris entre deux 
bois, où deux cents des nôtres, trois jours avant, 
s'étaient fait surprendre et tuer jusqu'au dernier, 
par une division de uhlans éclaircurs, tombés là 
en trombe, avec lances et revolvers. Les Français 
avaient bien tenté de ■se défendre, de se retran- 
cher, de se blottir, pour faire feu derrière les 
sillons, où l'on voyait encore l'empreinte d'une 
lutte épouvantable, qui avait bouleversé la terre. 
Des creux faits par des pieds obstinés qui s'en- 

D,ni,ii"iT,Go(><^[c 



QASPARD 103 

foncent et refusent de l&clier, des traces de coudeB 
et de mains, de griffes d'hommes qui se ramas- 
sent, s'accrochent et s'agrippent, et qui, pelo- 
tonnés dans un dernier trou, tirent ainsi leur 
dernière balle en poussant leur dernier soupir. 
Ce champ retoomé, meurtri par des épaules et 
des genoux en détresse, c'était l'image viimnte et 
poignante de deux cents hommes devenus cada- 
vres, qui, les premiers, s'étaient acharnés ji dé- 
fendre, motte par motte, ta terre française. Mais 
il ne restait plus que le moule de leurs efforts, 
le dessin effrayant de leur expression dernière ; 
eux, ils avaient disparu, enfouis dans leur dernier 
sillon, boursouflant la terre fraîche de leurs deux 
cents corps tassés, pour encombrer le moins pos- 
sible les vivtuits. 

Devant cette levée du sol, brusquement le ré- 
giment sentit le grand drame de la guerre. Il y 
eut comme un sursaut gigantesque dans cette file 
de deux milliers d'hommes, et la colonne fît un 
détour brusque, respectueuse et effrayée devant 
cette vaste tombe anonyme, qu'aucun pied n'au- 
rait pu fouler. 

Le canon semblait tout proche : terre et ciel 
tremblaient. Au sortir d'un bois, traversé péni- 
blenwttt après (e champ des deux cents morts, 
les fantassins se trouvèrent dce à nez avec une 
ligne de 75 miB en batterie. Ils ne tiraient pas 

, D,ni,ii"iT,Goo<^le 



encore; ils attendaient; ils guettaient. Gaspard 
dit : « C'te fois, v'Ià la bataille. » Le capitaine 
Puche, qui consultait sa carte, répondit tranquil- 
lement en arrêtant sa compagnie : 

— Oui, ça y est. 

On repartit pourtant. On avança de quelques 
centaines de mètres pour ne point gêner les artil- 
leurs. Mais on se tassa bientôt derrière un 
groupe de meules, des meules géantes comme 
des donjons de ch&teau. 

— Nous n'avons plus, dit le capitaine, qu'à 
attendre... et qu'à regarder. 

Il souriait. Ses petits yeux ronds et bourgeois 
luisaient de curiosité. Avec l'aide de deux 
hommes, il se hissa sur une meule inachevée, s'y 
assit à la turque, déploya sa carte, mit sa jumelle 
au point, et poussa un soupir de satisfaction, 
comme un homme qui va voir enfin ce qu'il 
attend depuis des années. — Du haut de son 
poste d'observation, il fit ranger ses hommes, 
permit qu'on posât les sacs et ordonna de com- 
mencer la soupe. 

Tous les yeux se tournèrent vers Courbecave, 
le mangeur de boule. Gaspard se détourna en 
sifflotant. 

Courbecave était un petit maçon de Versailles, 
peu loquace, consciencieux, attentif, qui, dès la 
première minute, avait senti la faiblesse culi- 



ii,i^iT,Go(><^[c 



GASPARD 105 

Qaire de son prédécesseur, mais qui, Secrète- 
ment, convoitait cette fonction à la fois honorable 
et périlleuse. L'amour-propre le tenait. Sans 
ptirases, il avait conlif à-deux ou trois ; 

— Moi, j ' sais faire les frites. . . des belles frites. . . 
Moi, quand c'est qu' j'ai un morceau d' viande, 
j' le mijote, j' le cochonne pas. 

U n'avait que de la viande, pas de patates. Il 
fit la soupe, en vidant dans la marmite son fond 
de musette ; quelques carottes, des navets, trois 
oignons qui s'étaient collés & du chocolat fondu. 
Un camarade, en retournant une poche, trouva 
deux pommes de terre écrasées qu'il ajouta, et 
Courbecave se tira de cette infortune en taillant 
par-dessus son bœuf, dans l'eau qui bouillait, 
deux à trois livres de boule.- 

— J' vas vous fabriquer une panade au jus 
d' viande, m'en direz des nouvelles. 

D^avance, au nez de Gaspard qui paraissait 
dormir, on l'accabla de louanges : 

— Ahl ça, c'est cuisiné I Ça, çacalera les joues! 
Le plus courtisan de ces courtisans proposa 

même : 

— Faut faire goûter au capiston... 

On l'appela. Il dit du haut de sa meule : 

— C'est uQ régal rien qu'à la vue \ Mais gare ! 
Si les Boches voient ça dans leurs lorgnettes... 

On rit. Le petit cuisinier dressait la tète, pftie 

D,ni,ii"iT,Go(><^[c 



d'orgueil. Et on n'avait pas encore peur, quoi- 
qu'on entendît les obus se rapprocher. — Le ca- 
pitaine Puche, lui, les distin^ait sur son obser- 
vatoire, première vision du feu avant de le subir. 
Mais il ne s'en montrait pas plus étonné que du 
reste, et il était drôle, juché sur la paille, avec 
sa figure ronde et calme, son nez plat sans curio- 
sité, ses yeux petits qui ignoraient l'éblouisse- 
ment, sa bouche régulière d'où ne devait jamais 
sortir un seul cri affolé. Il apercevait là-bas, à un 
kilomètre, les grosses fumées blanches des obus 
allemands, et il evait du sérieux, non (e sérieux 
ému d'un homme qui se livre à un destin nou- 
veau, mais le sérieus correct d'un chef loyal 
qui a promis de bien £aire le travail annoncé, 
il dit d'une voix paisible, pour n'effrayer per- 
sonne : 

— Qu'on se dépêche, si on veut manger, avant 
de se battre. 

Car d'une minute à l'autee on pouvait recevoir 
un ordre. L'ennemi élargissait son tir, et Puche 
voyait dans sa jumelle des régiment^ français 
qui s'avançaient déjà sous le feu. 

Lui, avec sa compagnie, devait attendre qu'on 
demandât du renfort. 

Sac au dos, fusil entre les jambes, les^hommes 
étaient assis derrière sa meule, le long d'un talus 
de route, et devant eux qui s'étaient alignés 

D,ni,ii"iT,Go(><^[c 



gaspakd )<n 

comme pour le voir, le petit maçon, seul de l'autre 
c&té du chemin, préparait la soupe, qu'il remuait 
avec ufi bout de bois vert. 

Il était touchant dans son application. U met- 
tait toute son Ame à, hien soigner ce manger, 
dont les copains regardaient avidement la va- 
peur. Car ces soldats, prêts à se battre, ne pen- 
saient pas surtout : « Estnie qu'on ne va pas 
mourir?...» Ils se disaient d'abord; « Est-ce 
qu'on aura le temps d'avaler quelque chose? » 
Et on lui criait : « Ça biche? » Et il répondait: 
« Ça colle; ça commence à s' tenir! t> 

Maçon, n'est-ce pas, il aimait que ce fût gftché 
serré, nourrissant, profitant. On pouvait l'ad- 
mirer. 

Mais, pendant qu'on l'admirait... avec toute la 
ibrce de t'égoîsme humain, il arriva que cette 
poignée de Français, même avant d'y avoir pensé, 
reçut le baptême du feu de la façon la plus sou- 
daine et la plus horrible. Gaspard venait de 
s'éveiller. 11 disait dans un grognement : « Va- 
t-on bientôt les faire valser, les Boches ? » Tout à 
coup, le ciel fut déchiré par un de ces sifîlcments 
que plusieurs générations garderont toute la vie 
dans l'oreille : un obus arrivïtit, le premier de 
tous. Un obus tomba, tonna, flamba, éclata... 
écrabouilla le petit cuistot. 

La compagnie resta Qgéé de peur et d'horreur. 

D,ni,ii"iT,Go(><^[c 



Certains s'étaient aplatis, et ils demeuraient I&, 
le dos rond sous leur sac, cachant leur figure 
dans l'herbe du fossé. — Puis, ils levèrent le 
nez; ils regardaient la fumée de l'engin qui se 
dissipait lentement; et leurs yeux terrifiés n'aper- 
çurent plus que des lambeaux de cbair,'& la place 
de celui qui veillait sur la marmite. — C'était 
si affreux que Gaspard trembla. 

Puis... comme cet obus n'était pas suivi d'un 
second, comme le silence était revenu (un merle 
sifflait), que la faim n'était pas pwtie, et que la 
soupe, par miracle intacte, fumait toujours, — le 
capitaine, d'une voix sourde, donna l'ordre de la 
prendre et de la porter cent mètres plus loin. 

On trouva dedans trois morceaux de ferraille et 
un bouton qu'on se montra çu hochant la tète. 
Soudain, Gaspard, qui avait les yeux humides, 
retira avec sa cuiller un cordonnet noir où pen- 
dait une médaille d'identité. On tut dessus : Cotir- 
becave, 1905- Pauvre diable, si fier de sa popote, 
il avait en mourant signé sa première et dernière 
soupe. 

Puche, à ce moment, était descendu de sa 
meule. Il s'en venait vers ses hommes d'un petit 
pas de promenade, en se dandinant. Gaspard fit 
avec une mauvaise moue, — car il avait le cœur 
gonflé de colère : 

— Mon capitaine, pourquoi qu'on nous a dit 



ii,i^iT,Goo<^le 



qu' leurs sales trucs ils éclatent pas?... Pourquoi 
qu'on nous l'a dit? 

— Gaspard , dit le capitaine , ce n'est plus 
l'heure de demander quoi ni qu'est-ce. (Un nou- 
vel obus sifflait, qui éclata effroyablement à cin- 
quante mètres.) Nous n'avons même pas le temps 
de manger. Renverse la marmite. 

— Renverser la mar... 

— Oui, renverse. 

Si Puche prononçait ce mot grave, c'est qu'il 
avait pris un parti irrévocable. Gaspard n'hésita 
qu'une seconde, puis il renversa, mais il prit le 
morceau de boeuf brâlant, fumant, et il le mit 
dans sa musette. 

— Aux faisceaux, mes amis, dit le capitaine 
Puche, quatre par quatre, et eu ordre. 

Les hommes obéirent. Silence profond. Loi 
était toujours fort calme: Avec l'ongle de son 
index il grattait une petite tache sur sa ittauche. 

— Par quatre, répéta-t-il, bien alignés. 
Pinceloup grogna : 

— On va tous être tués ici. Pourquoi qu'on 
reste ici? 

Gaspard lança, méprisant : 

— Pleure pas, va, t' la r'verras ta mère ! 

— Allons... dit Puche, bien alignés. 

Un frisson courut sur la chair des plus braves, 
et en même temps une petite poussée de révolte 

D,ni,ii"iT,Go(><^[c 



leur ébranlait le cœur. Dans un pareil moment, 
— (un obus venait d'éclater S. vingt-cinq mètres, 
tetrible), — s'attacher encore à des niaiseries. 

— Fixe!... Repos!.., Fixe! 

Les hommes s'exécutaient, scandalisés. 
D'une voix très sûre, il continua : 

— ^rme sur l'épaule... droite! 

Et il recommença trois fois de suite. 

Gaspard, même, ne comprenait plu^. Il se sen- 
tait du dégoût. Et Burette, pris d'une sorte de 
terreur religieuse, regardait le ciel si bleu, qui 
lui paraissait plus immense encore que d'habi- 
tude. Son cœur battait à coups répétés et il n'a- 
vait plus la sensation nette de son corps. U vivait 
le commencement d'un curieux cauchemar. Il 
écoutait venir les obus. Il se disait : « Va*t-on 
mourir? Oui? Non? » Avec les camarades il 
baissait la tête, puis la voix grave et calme du 
capitaine recommençait : 

— Présentez,,, armes ! 

Alors il faisait des mouvements secs- Et sou- 
dain, dans un silence de D>ort, où tous les 
hommes attendaient immobiles et raidis, ~- entre 
deux obus il entendit un frelon passer. 

— Attention, dit Pucbe, nous allons partir. Nous 
avons un kilomètre et demi à faire sous le feu... 

Le fracas d'un obus lui couvrit la parole, il 
reprit : 



■ ,Go(v^[c 



QAspdBD m 

— La feu n'est pas violent... D'ailleurs, nous 
sommes à la guerre... il n'y a pas de quoi s'éton- 
ner... Par quatre et par soctions--- 

U sortit son sifflet, du bras fit un signe qui 
voulait dire : « En avant ! » et les yeux sur sa 
carte, il prit la tête do sa troupe, qu'il engagea 
tout de suite dans un champ Recouvert. 

Moreau remarqua : 

— On est bons ooinme la romaine... 
Gaspard répliqua: 

— Même pas le temps de bourrer une pipe ! 
Moreau reprit : 

— Où qu'est not' artillerie ? Elle s' fout de nous 7 

— Alors, on s' fout d'elle! dit Gftspard. 

Le capitaine siffla, baissant vivement la main: 
les hommes s'aplatirent. Un obus passait, d'un 
sifflement pressé. Un morceau de champ sauta. 

— Mal visé, dit Gaspard, trop à gauche! 

11 ricanait. Et nerveusement tous les autres, 
chez qui ce premier contact avec le feu provo- 
quait une énorme transpiration, se mirent aussi 
à ricaner. Ils transpiraient si fort que la sueur 
leur coulait dans les yeux et leur brouillait la 
vue. Alors, allongés par terre, épaule contre 
épaule, ils se regardait»tt, disant : 

— Fait tiède, hein !... Ah ! c'te vie ! 

Mais aux Parisiens, l'angoisse ne Bgeait pas les 
idées. Leur cervelle grouillait au tonnerre des 



■ ,Go(v^[c 



obus comme dans le grand tintamarre de Paris; 
et Gaspard remarquait : « Que chahut ! C'est 
comme la Faire du Trône ! » 

On se couchait, on se relevait sur un geste du 
capitaine qui, lui, restait toujours debout, carte 
et jumelle en mains, tenant sa compagnie, la 
soutenant, la maintenant, la contenant, pas 
pressé, pas ému, pas tragique, mais superbe dans 
son acceptation paisible d'une réalité qui deve- 
nait effrayante. La ferraille en effet semblait 
tomber plus drue, resserrant son cercle sur cette 
poignée d'hommes, dont Gaspard faisait rebondir 
les courages par un mot : 

— Nous -z' aura !... Z'aura pas !... Ah, les 
tourtes!... Les sales gourdes I Faire qu'^ d' puis 
quarante ans, et v'ià comment qu' ça tire I 

On approuvait; il y avait des rires; et la joie 
de ne pas être touchés redressait les hommes 
d'un coup. 

Le plus curieux, — et ils n'y songeaient pas 
encore, — c'était de ne pas voir d'Allemands. 
Voyait-on d'ailleurs les Français? Ce n'était pas 
la bataille serrée, où les troupes s'entremêlent. 
Ce devait être «n immense combat avec des régi- 
ments étalés sur plusieurs kilomètres, en face 
d'un ennemi lointain, qui « canardait » par-dessus 
des collines et des bois. 

Mais l'homme est étrangement souple. Aux 



ii,.^-ihvGoo<^[c 



GASPARD U'i 

pires aventures il s'habitue et s'accommode, avec 
uue prestesse qui d'abord déroute et qui, en fin 
de compte, est admirable. Et sous ce feu mysté- 
rieux, qui par bonheur n'avait encore atteint 
personne, Gaspard eut ce mot de philosophie : 

— Dans c' métier-là, faut rien chercher à com- 
prendre ! 

Il fallait plutôt cbercher à manger, car c'était 
terrible cela, d'avoir renversé la soupe. Rien, 
rien pour le bec et depuis la veille, et on avait 
marché toute la nuit. Les hommes sentaient leur 
estomac descendre et s'évanouir en eux ; ils 
avaient le cœur dans le ventre, les jambes qui 
Q^eolaient, une rigole de sueur entre les omo- 
plates. Aussi, après un quart d'heure, comme tout 
le monde était vivant et que les obus tombaient 
& intervalles plus espacés, — accoqtumés déjà, 
rassurés aussi, affamés surtout, ils ne pensaient 
plus tant au feu qu'à dévorer quelque chose, 
quoi que ce fût, qui leur donnât des nerfs et raf- 
fermit leurs membres. On entendait: 

— Gaspard... passe voir ton bœuf. Quoi, sans 
blague, on la crève 1 

II répliquait, rageur: 

— L'est pas coupé... Fous-nous la paix... On 
r bouffera c' soir. 

C'était vrai, ça. Que répondre?... Et puis... 
juste à ce moment, ils crurent trouver le bonheur. 

9 

I,;-,I,G0(V^[C 



Après le champ de betteraves, lia venaient d'en- 
trer dans des blés, des blés superbes qui leur ve- 
naient aux épaules, de vrais blés de frontière pour 
faire crever d'envie les Allemands voisins. Parmi 
cette récolte trop poussée, restée debout, si belle 
et si riche, quelques obus encore s'effondraient, 
stupides, et il y avait des éclaboussements d'épis 
qui faisaient de l'or parmi la fumée. 

Toutes les minutes, le capitaine continuait 
de siffler pour que ses hommes disparaissent, 
baissent la tête, bombent le dos, se couchent et 
se cachent. 

Eh bien non, o'était fin^. Tout ça, de la blague ! 
Eux maintenant, Ils mangeaient! Mais oui! Ils 
prenaient les gerbes à pleins bras, comme on 
embrasse quelqu'un d'simé, et leurs mains avides 
en arrachaient les grains, dont ils se bourraient 
la bouche, sans prendre le temps de les ébarber. 
Mflcher du blé cru, par une journée torride, quand 
on a son bidon sec, quel supplice nouveau ! Leur 
faim n'était que plus énervée. La soif les dévora, 
les enfiévra, les égara. 

Le champ de blé magnifique fluissait brusque- 
ment, et dans un dernier bond ils découvrirent la 
plaine et un village. Plaine immense, village en 
feu, toute la bataille avec des masses d'infanterie, 
des éclatements de mitraille et, en face, la rangée 
des feux de l'ennemi qui faisaient des éclairs dans 

D,ni,ii"iT,Go(><^[c ■ 



un bois. Pendant une minute, l'horreur de la 
guerre saisit de nouveau les' âmes. 

Mais... d'une levée de terre un lapin s'échappa, 
et il courait, bondissant de droite, bondissant de 
gauche. Les yeux le suivaient; les bouches s'ou- 
vrirent ; il y eut un remous dans chaque file ; la 
bataille devenait chasse, on allait s'élancer. Sou- 
dain, dans un boqueteau, te petit derrière blanc 
disparut. Alors, Gaspard essuya de son doigt la 
sueur de son front, puis il dit h Burette d'une 
voix douloureuse ; 

— Du lapin !,.. Ah, petit !... Un lapin... dans 
sa sauce! 

Burette reprit i 

— J'ai ma réserve de sucre... En veui-tu? 

— Passe toujours. Mais du sucre, ça va nous 
poisser. Pas une goutte ! Tiens, ça m' plaît la 
guerre I 

— Regarde, dit Burette, regarde devant nous... 
Il montrait la plaine, une de ces plaines comme 

aimait en peindre Van der Meulen, avec un vil- 
lage tel qu'on en voit dans le coin de ses tableaux. 
Seulement le village grillait, n'était plus qu'un 
brasier énorme, avec une flamme plus haute où 
se consumait le clocher. Et dans la plaine les obus 
allemands arrivaient ainsi qu'une marée, avan- 
çant, balayant, couvrant le pays, tandis que par 
bonds, en tirailleurs, des régiments entiers des- 

D,ni,ii"iT,Goo<^le 



cendftient au-devant, de cette mitraille, souples, 
agiles, s'aplatissant, ressui^issant, animant tout ce 
coin de paysage, où le beau temps triomphait, 
des taches diaboliques de leurs pantalons rouges. 

Ah 1 ce beau temps, qu'il était beau ! 

Maintenant, grâce à lui, on distinguait -les 
combattants. Maintenant, l'immense bataille était 
là tout entière visible, terrible sous le ciel serein, 
qui répandait sur elle toutes les joies inconscientes 
de sa clarté superbe. On eût dit vraiment que 
cette province lorraine voulait se montrer dans sa 
splendeur pour exciter les troupes : « Suis-je assez 
belle? Ah! sauvez-moi! » Et c'était une journée 
d'été si rare, si puissante, si inlinie, qu'il semblait 
que Dieu fût quelque part, tout près, dans le 
paysage. 

Burette dit, bien ému, tirant la capote de Gas- 
pard : 

— Gaspard, restons ensemble ; ne nons quittons^ 
plus... à aucun prix ! 

It répondit : 

— Poteau, ça va ; mais y a mon bœuf qui 
m' brûle la fesse. 

— Gaspard, ce n'est pas le moment de rigoler. 

— Oh ! on est d' Pantrucbe ; on n'est pas d' Pin- 
la-Garenne. 

— Gaspard, il est trois heures : dans nn quart 
d'heure nous serons peut-être morts. 

D,ni,ii"iT,GoO<^[c 



GASPARD m 

— Moi, ça fait vingt minutes : ma toquante 
retarde. 

Et il était ému aussi. Mais c'était plus fort que 
lui : il aurait trouvé lâche de le faire voir. 

Le feu devenait épouvantable : des groupes 
d'hommes disparaissaient dans la fumée ; il y 
avait ~ comme des éruptions de mottes et de 
pierres. Quelqu'un cria : il avait son compte. 
Deux autres, dix autres ; une dégringolade de 
soldats. Et certains, frappés & la tête, frappés au 
cœur, s'écroulaient en courant et s'écrasaient la" 
face, comme si la mort, les empoignant aux 
épaules, les jetait à terre. 

Egaré, Gs^pard hurla î 

— Sans blague 1 Est-ce qu'ils nous prennent 
pour des quilles? 

Les rangs de la compagnie étaient rompus. Mal- 
gré son calme toujours splt^dide, le capitaine, 
dans ce vacarme effrayant et déraisonnable, ne 
réussissait plus à se faire entendre. Gaspard hé- 
sita. Pousser en avant? Secourir les copains?... 
Tant pis ! II cria : « Burette, par ici ! » et il courut 
vers un pauvre gars qui l'appelait de tous ses 
poumons ;- ■ "■ 

— Gaspard!... Gaspard! toi qui sais y faire... 
sauve-moi!... Ohl j' souffre, Gaspard! 

Il lui ouvrit sa capote : 

— Où qu't'en as? 

D,ni,ii"iT,Goo<^le 



— J'aais pas... A la jambe, oui, c'tà la jambe. 

— fien, te bile pas, mon gars : la jambe c'est 
rien ; on va t'arranger ça, 

— As-tu à boire, Gaspard? 

— Mon pauv' gars, j'ai un bidon sec comme 
les seins i' ma belie~mère. 

Mais Gaspard fouilla dans sa musette : il sortit 
d'abord te morceau de bœuf brûlant; il le posa 
sur le blessé. 

— Tiens voir ça une minute, et lâche-le pas... 
Burette, passe-z-y du sucre. Tu vois, Burette il a 
du sucre : c'tun bon copain... Et pis, v'ià mon 
pansement. Y a d'ssus : « Pour la viande à Gas- 
pard! » Pleure pas... quoi, tu vas pas pleurer; 
z'oot des jumelles, les cochons, ils t' verraient. 

Ils le virent à coup sûr, car Gaspard et Burette 
ne l'avaient pas quitté qu'im obus l'ouvrait en 
deux, horriblement. Ils ne ,1e surent pas. Gas- 
pard regardait devant !ui, grondant tout seul : 
« C't' artillerie, c'te saleté d'artillerie, qui nous 
soutient môme pas! » Ses idées ^'égaraient... 
Décidément, il ne comprenait rien h cette bataille 
cruelle, où on ne voyait toujours aucun ennemi, 
et où son régiment fondait sous un feu d'enfer. 
Pourquoi tout cela? Qu'est-ce qu'on cherchait? 
Mais alors, pour exprimer son dépit, iî trouvait 
des mots comiques au milieu de ces horribles 
choses. 



■ ,Go(v^[c 



(iASPABD 110 

Suivi de Burettei il rattrapa Moreau ; 

— Entends-tu ces pieds-là, avec leurs sales 
mouIiDS à. café ! 

En effet, des mitrailleuses cachées on ne savait 
où, envoyaient une telle grêle de balles que l'air 
en semblait épaissi, et la mort, invisible, bour- 
donnait aux oreilles de ces hommes affolés, essou- 
tlés, inutiles dans cette lutte affreusement inégale 
contre de l'artillerie prussienne. Gaspard s'en 
rendit compte. Il s'arrêta derrière une meule {sa 
musette le brûlait) et il dit h Burette : 

—^ C'est l'abattoir I Y a pus qu'à nous marquer 
avec el' tampon à l'encre ! 

li s'assit, découragé, laissant pendre les bras. 
Soudain, it sentit quelque chose de tiède sur sa 
main. 

— Ah! dis donc!... 

C'était la chienne qui le léchait, la chienne noire 
aux mamelles pendantes, celle qui avait suivi le 
régiment, qu'il avait nourrie, qui s'était perdue, 
et qui se retrouvait en pleine bataille. 

— Te v'ià ma fille? Comment, c'est toi? 

Il l'embrassa de toutes ses forces, et il retrouva 
du courage dans un besoin puéril mais touchant 
de se faire valoir aux yeux de cette bête. Elle le 
léchait si tendrement... Il la prit contre lui et il 
dit: 

— Tu viens t' battre? Tu veux bouffer du 

I,;-,I,G0(V^[C 



ISO GASPABD 

Boche? Ben tu vas êt'e servie, pasque ça, tu peux 
r voir, on a d' jà fait quèque cho^e comme bou- 
lot I On a marché, va, t'en fais pas, tu peux 
d'mander à Burette. Burette c't un copain. Et on 
va leur chaufTer c' vitlage-là, tu vois c' villi^-là 
où qu'on va êt'e dans pas longtemps. Allez, Bu- 
rette, debout, on r'part! 

En s'appuyant sur les mains pour se lever, il 
mit les doigts dans une mare de sang : 

— Oh ! Si c'est pas malheureux!... 

La chienne aboyait; et il n'acheva pas sa phrase, 
interrompu par un claquement sec, effrayant, tout 
proche. 11 sauta, regardant Burette qui le regar- 
dait aussi. Puis ce^dernier s'écria : 

— Mais... mais c'est les nôtres, Gaspard I Cette 
fois c'est nous ! 

Il reprit les yeux luisants : 

— Quoi! C'est nos artiflots? 

— Bien sûr ! Ecoute. 

Une pétarade précipitée partait derrière eux, et 
c'était net, bref, dru, comme une froide ven- 
geance... Ah! il se mit à en bredouiller d'émotion : 

— L' soixan... 1' soixante -quinze I Petit J Ah 
dis, petit! Ferdinand!... Ferdinand! 

Il repartit au galop, mais son bœuf continuait 
à lui brûler horriblement le côté. Moreau dit : 

— Plaque-le donc ! ^ 
II répondit : 

D,ni,ii"iT,Go(><^[c 



GASI^ASD ISl 

— D' la belle viande comme ça !... S'pèce 
d'huître ! J'aimerais mieux qu'un cochon soit 
mon parrain ! 

Et il faisait, et il leur faisait faire des bonds de 
cent mètres en pleine avoine. 

Hélas ! II se produisit tout à coup ce que les 
hommes ne s'expliquent jamais dans une bataille, 
où tant de forces sont mêlées, et où chacun ne 
voit que l'action si mince du petit groupe dans 
lequel il se bat. Un arrêt, puis un recul ; une 
bousculade, une panique ; et le cceur des plus 
forts se trouble et s'effare, et on est entri^né, 
emporté comme par un flot qui monte : c'est la 
« ftiite » ! D'où vient-elle ? De qui ? Quel est le 
danger? On ne sait. On voit des faces affolées: 
on s'affole; des iiouches , crient : on crie; des 
hommes se sauvent: on se sauve. Mais... quand 
on est un « Parigot » de la rue de la Gaité, on ne 
tarde pas quand même à retrouver ses esprits. 
L'énorme bon sens dont on est pétri ressurgit 
plus mftle que la déroute, et c'est ainsi que parmi 
la débandade on vit Gaspard s'arrêter net, et 
crier d'une voix de tonnerre : 

— Où qu'ils vont? Où qu'ils s' débinent?... 
Tas d'abrutis ! Mais qu'est-ce qu'ils ont?... 

L'éclatement formidable d'un obus le jeta par 
terre. Il disparut dans une nuée noire. Burette 
sentit son cœur faire un bond. Il appela : 

I,;-,I,G0(V^[C 



— Gaspard!... Gaspard!... 
Une voix répondit : 

— Ça colle, poteau. Rien pour c'te foisi 

Et il sauta de nouveau au nez des fuyards, 
excitant sa chienne, qui hurlait désespérément. 

— Bouffe-leur les pattes. Et aie pas peur I C'est 
pas des hommes, c'est des poules d'eau 1 L' Général 
— où qu'est r Général? — eh, Général, faut leur 
donner des médailles avec un lièvre dessus ! 

Mais il n'y avait plus ni officiers, ni sergents. 

— En avant I En avant l cria Gaspard. On 
rentre pas comme ça chez soi ! C'est pas fini ! J'ai 
pas tué d' Boches ! 

Et alors, à, sa suite, dans un hrouhahti, cinquante 
hommes s'élancèrent. 

— Coûtez voir I' soixante-quinee I... J' vous 
die qu'on les fait sauter comme des crapauds 
dans d' la friture ! 

Par malheur, ils sautaient eux-mêmes... Les 
obus s'abattaient de droite, de gauche, de face. 
Les uns après les autres, les hommes tombaient. 
Ceux qui restaient intacts gagnèrent ^ne route : 
les obus les suivirent. Us étaient criblés de pro- 
jectiles: sacs troués, gamelles crevées, — l'air en 
feu, la terre tremblant et s'ouVrant soUs leurs 
pieds. Enfin, Gaspard et. Burette ensemble, 
reçurent leur affaire : le même obus^ 

Burette, au lieu de tomber, se raidit. Il annonça : 

D,ni,ii"iT,GoO<^[c 



« Touché I >) comme on fait à rescriiue, et Gaspard 
répoodit d'une voix.furieuse: 

— Moi itou ! Gré cochons ! 

La douleur le fit pâlir et presque maigrir sur 
place. 11 chancela, mais m volonté le redressa et 
il dit encore : 

— J'en ai... voai, j'en ai, mais les morceaux 
soDt bons. 

11 tenait sa fesse. Atteint à la fesse [ Cette idée 
le désespéra tout de suite. Â la fesse!... II en 
cracha de dégoût. Et comme, sous une nouvelle 
pluie de mitraille, Burette criait : « À plat ventre, 
Gaspard, à plat ventre I », il reprit : « Fous-moi la 
paix. J'en veux par devant, na ! » 

Il n'en eut pas. Il continua de marcher, mais 
lorsque, avec peine, au sifQement d'un obus, il 
recommença de s'aplatir, ses yeux cherchèrent 
Burette et ne le; trouvèrent plus. L'avoine étai^ 
haute. Burette pouvait être invisible. II appela: 

— Eh I poteau?... T'es-t-il là, Burette ? 

Pas de réponse. 11 dressa la tète ; il se mit sur 
les genoux ; il se releva. 

— Burette 1... Ben voyons, 1' camarade ed 
combat ! 

Il achevait sa phrase : une balle traversa le 
dessus de son képi, lui ébranlant la tête. Il Fit: 

— Ah, la rosse I... Heureusement qu' ma mfere 
eir m*a pas fait plus grand I 

' I,;-,I,G0(V^[C 



Et il revint sur ses pas pour chercher Burette. 
Il le trouva quinze mètres en arrière, k genoux, 
immobile, en arrêt, bouche ouverte, les yeux 
fixes. Gaspard lui tapa l'épaule. Burette s'écroula. 

— Bon Dieu I fit Graspard. 

La chanson des balles, fine et perfide, lui 
étourdissait les oreilles. II se pencha sur son ami. 

— Ben, qu'est-ce t'as ? dit Gaspard arec un 
rire nerveux. 

— Âh !... Ah I soupira Burette. 

— T'en as r'çu d'aut'? Où ça? 

— Âh!... refit Burette. Là... 

Il montrait son ventre et il se roulait par terre 
comme un homme que ses forces abandonnent. 

— Les sales brutes! dit Gaspard. 

Il le déboutonna, ouvrit la chemise, et d'un ton 
qu'il s'efforçait de rendre guilleret : 

— Mais t'as rien, mon poteau, c'est rien, c'est 
une tite fente de rien. 

— Je suis foutu, balbutia simplement Burette. 

— T'es pas marteau... Allonge-toi là... Tu me 
r'connais bien... j' suis Gaspard, j' te quitte pas ; 
on va s'arrang;er tous les deux, quoi, on est 
copains, des bons copains. 

— Je suis foutu... 

— Allons, nous tape pas su 1' système ! 

Un obus toucha terre à trois mètres d'eux 
Gaspard dit: 

D,ni,ii"iT,Goo<^le 



GASPARD ISS 

— L' plus cochon, c'est qu'ils s'arrêteront pas ! 
Poteau, peux-tu marcher ? 

— Oh ! non... non ! 

— Sij' te tiens? 

— J'aime mieux mourir là... Oh!... Oh!... 
Oui... Tu diras & ma petite femme... 

— As-tu fini 1 Tu t' vois pas ; t'as une mine à 
vivre centans!... Quoi... t'as r'çu du plomb... 
Ben, voui, t'as r'çu du plomh... Pis après, on 
t' l'enlèvera ton plomb. 

Nouvel obus. Gaspard s'aplatit sur Burette, le 
couvrant de son corps. 

— J'ai pas b'soin qu' l'en reçoives d'aut'... 
Alors, coûte un peu : faut décamper, y a pas. 
L' village, maintenant, c'est pus pour nous. Nous, 
on est amochés. Tu vas m' prendre par el cou, 
avec tes deux bras... 

— Non!... Oh non! Gaspard... ne me houge 
pas... J'ai mal... si mal... J'aime mieux... que 
ta m'écoutes. 

— C'est ça, parler! Toujours! T'es pas bachelier 
pour rien. Sont tous comme toi ceux du bachot. 
Tiens, j' te demande pus si ça t' plaît... J' te 
prends. 

— Non!... non!... 

— J' te prends... Serre-moi... plus fort... Allez, 
oust ! Pis en route ! 

Il ne pensait plus & sa fesee. Il jeta son sac et 

D,ni,ii"iT,Goo<^le 



son fusil ; il ne garda que sa musette, parce que 
dans sa musette il y avait le morceau de bœuf ; il 
prit son (( copain » à pleins bras, comme il aurait 
pris son enfant ; et le voilà parti à recommencer 
dans l'autre sens tout le chemin parcouru par 
bonds audacieux sous un feu terrible. 

II ne l'était pas moins, et les Boches n'avaient 
nullement l'air disposés à le ralentir. Gaspard 
traversa, haletant, avec son &rdeau, un long 
champ oîi les balles des mitrailleuses bourdon- 
naient comme des gnépes, chantantes, énervantes 
et invisibles, ce qui les rend pour le soldat plus 
haïssables que l'obus, si brutal, mais moins fourbe, 
et qui laisse respirer jusqu'à ce que son pareil 
arrive. Tandis que ces petites balles, traîtresses 
et multiples, vous vibrent aux oreilles, frôlent le 
visage, filent tout autour de vous avec la chanson 
de l'air, qui lui-même en parait blessé. 

— Les carnes ! Les carnes ! Les charognes ! 
murmurait Gaspard. 

II se sentait les nerfs en pelote parmi cette 
sournoise décharge, qui le rasait et l'enveloppait. 

Deux ou trois fois, il posa doucement Burette. 
11 fit une grimace en se tenant la fesse et il res- 
pira jusqu'au fond des poumons. Puis, vite, il le 
reprenait, disant : 

— On avance, poteau, t'en fais pas... On va 
être dans 1' village et on va t' guérir ça. 

D,ni,ii"iT,GoO<^[c 



Mais l'enoemi, maintenant, étendait son tir. 
Du haut d'un bois d'où il embrassait la plaine, 
il Tenait sans doute de découvrir tous ces blessés 
qui, comme Gaspard, s'en allaient derrière les 
lignes françaises, clopin-clopant, seuls, à deux, 
misérables et gémissants, et pressant le pas, 
soutenant leurs plaies jusqu'à l'ambulance qu'ils 
cherchaient de loin d'un œil hagard. Il décida 
cruellement de les achever. Et alors, -ce fut une 
nouvelle pluie d'obus, plus épouvantable que les 
autres, icar tous ces hommes atteints n'avaient 
plus ni la souplesse, ni l'énergie de se coucher 
vite, de cacher leur tète, et beaucoup étaient at- 
teints de nouveau, deux, trois fois; et ils repar- 
taient toujours, hurlant plus fort, affolés, tout 
saignants, des loques de chair, sur qui tes ca- 
nons allemands s'acharnaient. 

Gaspard, lui, n'était pas effaré. 11 était sublime, 
simplement. Il allait son pas, suant et soufSant, 
et il disait : 

— Tant pis ! ... J' m'en fous I Au p'tit bonheur ! . . . 
Si on est crevés ensemble, on s'ra crevés en- 
semble ! 

— Oui... oui, murmura Burette, mais... mais 
ne me secoue pas trop. 

— C'est qu' t'es rien lourd, dis donc, s'pèce 
de rosse ! 

A ce mot, Burette, à qui la souffrance faisait 

D,ni,ii"iT,Goo<^le 



fermer les yeux, comme un homme en train de 
défaillir, les rouvrit brusquement et dit : 

— Gas... Gaspard, tu es le meilleur ami que 
j'aie eu. 

Gaspard, que le poids étouffait, ne répondît 
rien, lis étaient bien émus tous les deux. 

A droite, à gauche, à mesure qu'il repassait 
sur ce champ de bataille oii tajit d*hommes 
étaient tombés, des voix l'appelaient : 

— Eh! l'grand!... Ehl p'titl... Eh! l'ami! A 
boire I... T'as pas à boire !... Ah! dis, donne voir 
à boire... 

Tous avaient la même plainte affreuse. Et l'on 
entendait aussi des noms de femmes, bégayés 
d'une voix douce et sanglotante, par des hommes 
à l'agonie en train d'exprimer leurs dernières 
pensées sur cette terre: « Jeanne!... Jeanne!... 
Marie ! .. . Ma pauv' femme I .. . Maman ! . . . A 
boire I... Eh! grand, & boire I » 

Gaspard était horriblement p&le, malgré qu'il 
eût très chaud. Il regardait devant lui, pour éviter 
tous ces yeux suppliants, et il suivait une ligne 
droite^<lont il ne s'écartait que pour ne point 
marcher sur les cadavres. — Les uns étaient 
tombés sur le dos, leurs yeux vitreux restés ou- 
verts, face au ciel. D'autres s'étaient écrasés le 
visage en tombant, et ils étaient morts, embras- 
sant la terre. 



ii,i^iT,Goo<^le 



Le soleil se couchait, splendide, du cûté de la 
France, qu'il inoudait de ses derniers feux ; et en 
face de ce ciel enflammé, où floconnaient de gros 
nuages rouges , tragiquement beaux , car ils 
avaient l'air d'une chevauchée sanglante, — en 
face, les Allemands faisaient concurrence à 
cette heure triomphale, en grillant toujours des 
villages et des bois. Cruauté piteuse et éphémère, 
que le soleil, après la nuit, devait venir noyer 
dans le rayonnement du levant. 

Mais la nuit... il fallait passer la nuit, et pour 
beaucoup mourir avant le jour ; et Gaspard, dont 
les bras fléchissaient sous le poids de son ami, 
avait l'air de l'Homme qui porte la Misère. 

Il n'atteignit l'ambulance qu'après des eiîorts 
inouïs, saunant lui-même, car cette marche avait 
déchiré plus largement sa blessure. Mais il ne 
s'en souciait point; son &me fruste suivait une 
idée fixe : il avait un « copain », il sauvait son 
« copain ». 

Il le coucha le long d'un mur de ferme, et il 
s'en alla & la recherche d'un major. Dans l'obs- 
curité qui étouffait déjà le village, un millier 
d'hommes, sur trois bouts de routes et dans trois 
ruelles, criaient, se plaignaient, se heurtaient, 
s'entr'aidaient, s'injuriaient. Blessés, infirmiers 
et fuyards, puis une compagnie qui passait, à 
peine reconstituée, à peu près remise en ordre, 

9 

r,.;--<iv,Go(><^[c 



et on voyait dans la nuit luire les yeux agrandis 
des hommes qui pressaient le pas, comme s'ils 
avaient hâte de se sauver de cet infernal pays. 

Le premier soin de Gaspard fut d'aller se mettre 
sous une fontaine, où s'écrasaient un cent de sol- 
dats. Mais il avait de l'autorité, de la voix, de la 
décision, et il eut bientôt les bras et la tête sous 
l'eau. Puis, rafraîchi, soufflant, s'ébrouant, il 
cria à tous les coins : 

— Un major!... Où qu'y a un major? 

11 en trouva trois, qui, sur le seuil d'une grange, 
pansaient, bandaient, coupaient et disaient : 

— C'est effarant ! effarant .' Si on continue 
comme ça, il n'y aura plus personne dans deux 
jours ! 

— Y a des chances! fit Gaspard. 

— Qui est-ce qui vous parle? Taisez-vous 
donc! firent les majors. 

11 reprit : 

— M' taire? Pourquoi que j' me tairais?... J'en 
ai-t-il pas dans la fesse ! J'ai t' droit d' causer. 
Pis c'est pas pour moi que j' cause, c'est pour 
Burette, mon copain, parfaitement mon copain, 
qu'a une balle dans 1' ventre, et m' faut une voi- 
ture ! 

— Une voiture! Voyez donc les brancardiers, 
et foutez-nous la paix ! 

11 partit, indigné. Mais alors, avec les brancar- 

I,;-,I,G0(V^[C 



diers il fut terrible. Il en empoigna un par le 
bras et ne le làciia plus. L'autre n'avait rien, ne 
pouvait rien ; Gaspai;d le secoua violemment : 

— Pourquoi qu'on t'a collé des croix d'ssus les 
bras? Pour t' donner des airsl... Outil, va, tu 
m' tais suer! 

£a s'éloi^ant, il buta dans deux jambes qui 
barraient la route. Il lit : « Tonnerre de Dieu! » 
Mais il s'entendit appeler : « Heb !... heb ! » Il se 
retourna. Le capitaine Puche ! A peine reconnais- 
sable : la figure n'était qu'une tache de sang. 

— Vou5aussi,fit Gaspard!... Ah! ça, c'est maU 
heureux ! . . . Et à la tête ! . . . Et ça vous fait mal ?. . . 

— Ce n'est rien, bredouilla Puche d'une voix 
sourde, nez et lèvres étouffés dans des com- 
presses... C'est ...assé là et ...arti là. 

Il ne pouvait plus fermer la bouche ni pro- 
noncer les p ; mais il tenait un papier et un 
crayon, et comme son sergent-major s'en venait, 
une lanterne à la main, il dit avec effort, avalant 
lesf: 

— J'ai ...ini le compte; ça ....ait huit cent 
trente ...rancs. 

Puis il renversa la tète pour ne pas avaler trop 
de sang. 
Gaspard ne savait que dire. II risqua : 

— Mon capitaine... Burette aussi, l'a une balle 
dans r ventre. 

D,ni,ii"iT,Goo<^le 



132 GASPARD 

— ...urette? ...auvre ...urette, reprit Puche. 
Est-il mort? 

— Ah ! l'a mauvaise façon ! 

— Mourir ...our la ...atrie, dit tranquillement 
Puche, c'est la ...lus ...elle mort... 

Il n'était nullement nerveux, mais blessé, 
saignant, le visage ouvert, avant de se faire éva- 
cuer et soigner il tenait à mettre ses affaires au 
point, et sans gestes, sans phrases, il calculait sim- 
plement le boni de la compagnie. Puis il ajoutait : - 

— ...our les ...ommes de terre, il ne ...aut 
...as qu'on les arrache sans demander. 

— Soyez sûr. mon capitaine, faisait le sergent- 
major ; seulement vous saignez beaucoup. 

Le sang dégouttait sur son papier. 

— Ce n'est rien... rien... ça va ...asser.... Au 
revoir ...aspard. ...onne chance! 

Ils se serrèrent la main. Gaspard, hébété, ba- 
fouilla des mots sans suite, puis il s'écarta. 
Il entendit encore Puche qui disait : 

— Dans ma cantine, il y a du chocolat. Vous 
. . .ourrez le . . .rendre . . .our les hommes. 

Puis il tendit sa jumelle, sa carte, et il laissait 
toujours aller sa tête pour que le sang ne coulftt 
plus sur sa veste ni sur ses paperHsses. 

Gaspard s'écarta, se disant à soi-même : « C bon- 
homme-là, c' t'un héros ! » 

Puis il recourut vers Burette. 

D,ni,ii"iT,Go(><^[c 



Burette gémissait sans interruption. Un petit 
major venait justement de voir sa blessure. 
Gaspard le rattrapa, anxieux : 

— Lequel? dit le major. Ce pauvre là-bas? 
Perdu!. 

— Vrai... alors c'est vrai ? fit Gaspard. Ah, c'te 
guerre ! . . . 

11 revint vers Burette. U se pencha sur lui, 

— Vieux, t'en fais pas ! Paraît qu' c'est rien. 

— M'en vais, Gaspard... m'en vais... 

— Des blagues... quoi, sans blague... 

— Ecoute, Gaspard-.- J'aifaitcequejedevais... 
Oh! je souffre!... Ah!,.. Ah! mon Dieu!.., Tu 
diras à ma petite femme... 

— Mais parle donc pas, p'tit: ça t' étouffe... 

— Tu lui diras... que je suis mort... en pensant 
à elle. 

— Copain... mon copain... T'y diras ça toi- 
même... j' veux dire..- aie pas peur; va, tu la 
r'verras. 

Burette avait déjà tes mains froides et son 
haleine était comme une brume glacée. 
Le major revenait, suivi de deux brancardiers. 

— Enlevez cet homme-là, doucement, pour 
l'ambulance. 

— Oui,,. Oh!... Oh! doucement, soupira 
Burette. Gas... Gaspard... mets-moi, dis, sur le 
brancard. 

I,;-, l^Go(v^[c 



— Voui, poteau. 

Il le reprit, lui passant les bras tendrement 
sous son pauvre corps douloureux. Alors, les traits 
de Burette se détendirent, et pendant que Gaspard, 
avec précaution, le soulevait pour le reposer, il 
l'embrassa sur la barbe, balbutiant encore : 

— Tu... tu es le meilleur ami que j'aie eu... 
Gaspard se raidit contre ï'émotion. On emporta 

Burette. 11 voulut suivre. 

— Vous, dit le major, on vous évacuera plus 
loin. ' 

11 ût, désespéré : 

— Alors, j' quitte mon copain ! 

— Forcé, mon ami, dit le major. 

— Ben, au moins, qu'j'y dise adieu... Burette!.,. 
Vieux Burette ! On se r'trouvera à Montparnasse : 
aie pas peur 1 

Il n'eut que le temps de lui resserrer la main, 
et il se trouva seul, tout seul, quoique au milieu 
d'un grouillement d'bommes. 

Plus de copain ! ... Il s'assit par terre et il poussa 
un cri. Sa fesse ! Ab ! Dieu, même pas bandée. 

Un aide-major le déshabilla. Il le fit mettre sur 
le flanc, et il le pansa tant bien que mal, à la 
clarté blême de la lune, qui montait au-dessua 
des maisons. 

— Vous avez, lui dit-il, un bon morceau 
d'enlevé. 



ii,i^iT,Go(><^[c 



GASPARD 135 

— M'en fous, dit Gaspard avec colère, ah, m'en 
fous bien !... C'est... c'est quand même trop 
malheureux d' voir tout ça I... 

Et se retournant tout à fait, nez contre terre, il 
éclata en sanglots, la tôte sur son bras. 

La guerre! Quelle borreur! On sort de la vie 
quotidienne et courante, et on entre dans un 
enfer, où tous les éléments semblent unis pour 
vous trouer, vous déchirer, voua supplicier. Vous 
êtes avec des camarades : ils tombent. Vous les 
aimez: ils meurent.:. Au secours!... A boire!... 
Etiesfemmes, là-bas, les enfants!... Et Burette!... 
Chaque idée qui revenait à Gaspard l'étouffait à 
la gçrge. Et il pleurait, de toute son âme. 

Quand on eut achevé de le panser, il avait 
pourtant un peu retrouvé son calme. Il se retourna 
avec l'aide d'un infirmier, et il s'appuya sur une 
cuisse. 

Puis, quand le major l'eut quitté, il renifla, 
s'essuya les yeux, et sentit soudain un immense 
délabrement. Alors, il bredouilla tout de suite : 
« Cré nom... j'ai faim! » Et il repensa à son 
bœuf. 

Sa musette était à côté de lui ; il allongea la 
main, l'ouvrit, tira sa viande, et dans sa peine, 
dans sa faiblesse, dans sa misère, il eut comme 
une joie puérile, et fut t»ut attendri k l'idée qu'il 
allait manger. 

I,;-,I,G0(V^[C 



136 GASPARD 

La lune, maintenant, l'éclairait eâ plein. Vou- 
lait-elle l'aider dans le découpage de son morceau? 
Près de lui il y avait deux ou trois blessés, l'un 
du pied, l'autre du bras, qui poussaient des 
soupirs. A la vue de ce pot-au-feu imprévu et 
important, ils tendirent le cou ; ils firent : « Eh, 
là... t'auraîs-t-y d' quoi bouffer?... » Puis avi- 
dement ils sa traînèrent sur les fesses pour se 
rapprocher de lui. 

Du coup, il retrouva vraiment le sourire, mais 
un sourire d'orgueil plutôt que de charité, et il 
eut un geste important pour dire : 

— Oh!... Oh I mais, halte-là!... Moi d'abord!... 
Pasque c'est moi que j' crois qui l'a trimbalé 
mon bœuf! 



ii,i^iT,Goo<^le 



Quand Gaspard eut déchiqueté son morceau 
de viande, qui était presque crue et exécrable, 
il lui sembla pourtant qu'il avait plus de sang 
dans les veines et de moelle dans les os. Ses 
nerfs se calmaient, et, une à une les idées chas- 
sées de chez elles par une affreuse bourrasque, 
reparaissaient dans sa cervelle et il avait de la 
stupeur à les retrouver. Sa compagnie ! Son ré- 
giment ! Qu'est-ce que c'était devenu tout ça ? Et 
les copains ? Moreau ? Les autres ? Il s'était sauvé 
avec Burette. Burette était presque mort dans ses 
bras. Od le lui avait enlevé; il était resté seul. 
Maintenant, il se trouvait avec des inconnus, 
blessés comme lui, n'ayant pas sur leur col le 
même numéro que le sien. — Il faisait nuit, une 
nuit de lune pour contes de fées, et pourtant il 
avait encore plein la tête, plein les yeux, la lu- 
mière violente de la journée fantastique qu'il ve- 

D,ni,ii"iT,Goo<^le 



'nait de vivre, et dont il lui restait un enchevêtre 
ment d'images atroces, avec une impression 
durable de vacarme infernal. Les oreilles lui 
vibraient ; les yeux lui brûlaient ; son corps dé- 
tendu lui faisait mal de partout, et il répétait 
tout haut, passant le revers de la main sur son 
front : 

— Ah! sans blague... que saleté ! 

Puis, auprès de ses voisins de malheur, il 
commença de se renseigner. Tous de régiments 
différents. Ainsi cette bataille, où la 2i"=, aous le 
commandement du capitaine Puche, avait fait une 
entrée si calme et si noble, était sans doute une 
immense mêlée, où des milliers d'hommes avaient 
souffert, s'étaient fait tuer, écharper, parmi des 
blés, des arbres, des plis de terre et des haies, 
qui les cachaient les uns aux autres, faisant croire 
à chaque troupe qu'elle était seule à se sacrifier- 
Gaspard demanda : 

— Gomment qu' ça s'appelle par ici ? 
Un sergent répliqua : 

— Paraît que c'est G... 

— G... ? fit Gaspard. Connais pas. 

11 bougonna. Il aurait fallu lui citer un nom 
de grande bataille historique, pour qu'il fût satis- 
fait. G... ce n'était pas célèbre. Avoir été blessé à 
G..., ça ne serait môme pas à dire, — quoiqu'il 
l'eût échappé belle ; il en avait tant vu tomber et 

I,;-,I,G0(V^[C 



\ 



rester sans mouvement ! Il n'y avai^ que les 
Boches qu'il n'avait pas vus. 11 dit : 

— Vous aut', v's avez vu les Boches? 
Un blessé reprit : 

— Que ça peut m' foute? J' tenais pas à les voir. 
Gaspard se dressa sur son séant : 

— Abruti! J'ai pas b'soin d' te d'mander si t'es 
d' Paris, toi, t'es putôt d' Quimper-Corentin... Il 
t'nait pas à les voir!... Spèce d'idiot! Est-ce que 
j' te dis ça pour ça, moi ? Pourquoi qu' tu 
m' cherches des raisons? 

— J' te cherche pas de raisons! J' dis c' que 
j' pense. 

— Ben, tu penses comme mon fond d' cu- 
lotte, comprends-tu. Il t'nait pas à les voir! 
Est-ce que j'y tenais, moi? Seulement, ça fait 
rien, je m' Agurais pas la guerre comme ça. Pis, 
m' sembe qu'y en a d'aut'es avec moi... Moi, 
quand j' me bats, je m' montre, j'me cache pas ! 
Kux, c'est des dégoûtants. Ils vous envoient d' 
chez eux, là, toute leur sale ferraille. Ils s' bou- 
gent même pas. Nous, on y allait, on d'mandait 
qu'à s'empoigner! 

Dans l'ombre, une voix un peu précieuse énonça : 

— Hélas ! Ce ne sont plus les conditions de 
la guerre moderne ! 

— Oh I moderne ou pas moderne, dit Gaspard, 
j' sais pas faire des phrases comme ça, mais 



ii,i^iT,Goo<^le 



j' sais c' que j' sais. Pis, si j'avais su, j' serais 
pas v'nu dans l'infanterie. 

— Où fussiez-vous allé ? reprit la même Toix. 

— Où que j' fusserais allé? Dans les aréos ! 
J'aurais fait une demande pour lesaréos... Et, ça, 
alors, ça m' plairait, parce qu'on peut leur cra- 
cher d'ssus ! 

— On parle beaucoup ici ; un peu de silence I 

— Tiens, v'ïà. l'aut' charcutier... dit Gaspard. 
C'était le major. 11 reprit : 

— Combien y en a-t-il là-dedans, qui ne peu- 
vent pas marcher ? 

11 ht son compte. Puis il appela : 

— Une voiture par ici. 

— Bath, ça! murmura Gaspard. On va enfin 
s' balader aux frais de la princesse. C'est qu' j'ai 
quëque chose dans les ripatons. 

Sa bonne humeur était revenue, brusquement; 
mais il fut déçu par le genre de véhicule, où on 
l'engagea à se hisser: trois planches sur des 
' essieux, avec deux mauvaises ridelles, entre quoi 
l'on avait tassé trois centimètres d'une paille 
vieille et toute émlettée. Deux hommes pouvaient 
s'allonger là ; on y empila la demi-douzaine, et 
c'étaient des cris, des jurements : 

— Fais donc attention à ma jambe, s'pèce de 
pied! 

— Ta jambe. Moi c'est deux jambes. 

D,ni,ii"iT,Go(><^[c 



Puis, Gaspard entreprit le conducteur, an vieux 
Lorrain., tout graillonnaat et somnolent : 

— J' crois qu't'es pas loueur de voitures pour 
les noces. Si c'est ça l' coupé d' Margot !... 

Le paysan n'entendait pas : i! était dur d'oreille. 
A son tour il dit : 

— Y en a-t-il beaucoup d' tués ? 
Gaspard fit: 

— On est pas les pompes funèbres. Allez, em- 
_ mène-nous ! 

L'autre continua : 

— Pasque toutes ces terres-là, c't' à moi... Les 
terres où qu' vous vous êtes battus, c't' à moi. 

— Ben, t'as des chouettes propriétés ! dit Gas- 
pard. Ah, dis donc !... j'aime mieux la rue de la 
Galté. 

Le paysan reprit encore : 

— Pasque 1' Gouvernement, il paiera-t-il, au 
moins, tout c' qui s'ra ravagé ? - 

— Mais marche donc I fit Gaspard. J'aime pas 
qu' mon cocher m' cause ! 

Et ce fut UQ voyage singulier, dans une nuit 
baignée de lune. Trois heures de charrette, au 
petit pas, les roues grinçant, les hommes gei- 
gnant, avec ces six têtes misérables, qui s'en 
allaient de droite et de gauche, accablées et souf- 
frantes. Têtes d'épopée, spudain toutes blêmes, 
ensuite dans l'ombre, à la fois terribles et co- 

D,ni,ii"iT,Go(><^[c 



142 GASPABD 

miques sous des képis drôlement juchés, qui don- 
naient des airs de fantoches à ces humains si 
pitoyables. 

Quand la charrette s'arrôta, ils étaient devant 
une église de village, et on entendait des ordres ; 
« Descendez. Que tout le monde descende. Entrez 
là. On ne prendra le train qu'au jour. » 

En passant le portail de l'église, Gaspard dit : 

— Ça y est : c'est l'enterrement. 

L'église était déjà pleine de blessés, couchés 
sur les dalles ou sur les bancs;, et la lune... la 
lune était là., elle aussi, — car depuis la veille la 
voûte s'était effondrée sous un obus, en sorte que 
le toit c'était maintenant le ciel, si lumineux par 
la nuit qu'il faisait. 

II y avait, pourtant, dans cette église, des 
coins d'une ombre épaisse, d'oili s'échappaient des 
gémissements. La lune, si brillante, devait pa- 
raître odieuse à ces malheureux. Us avaient fui 
sa clarté pâle; ils s'étaient tassés sur les bas- 
côtés, — Le curé, talonné par une vieille, ban- 
cale, y circulait, une chandelle à la main. Il po- 
sait la chandelle à. ses pieds, puis distribuait des 
morceaux de sucre, tandis que la vieille, qui 
tenait un broc, versait en tremblant de l'eau 
rougie dans les quarts. 

Gaspard, debout, contre un pilier, but, et 
mangea du sucre ; puis, & quatre pattes, afin de 



GASPARD 143 

ne pas marcher sur les pieds des blessés, il s'en 
alla jusqu'à l'autel, où les rayons de la lune blon- 
dissaient de petits vases blancs et des plantes 
vertes. 

Un grand Christ en bois peint, d'une sculpture 
naïve, qui sans doute faisait fond i l'autel, s'était 
écroulé là, et, dans sa chute, un bras s'était brisé 
qui, par la main, restait quand même lamenta- 
blement pendu sur sa croix. — Tout près du 
Christ, sur une botte de paille, un blessé haletait, 
se tenant le cœur. Gaspard s'en vint près de lui. 

— Où ça, qu' t'es amoché, toi, mon poteau? 
L'autre répondit d'une voix sourde, en frap- 
pant son poumon : 

— Dans r soufflet... 

— Une balle? 

— Voui. 

— A nos âges, voir ça !.. . Et t'es d' Pantruche ? 

— Voui. 

— Que malheur !... Dis, vieux... tu peux pas 
t' pousser? 

— Peux pas... 

— Oh! quoi, j" suis un copain... Ou alors, 
attends voir... j' vas tout déménager. 

Arc-bouté sur un genou, il prit le Christ à 
pleins bras; il le souleva d'un rude effort et le 
poussa tout contre le blessé pour se faire de ta 
place ailleurs; puis il dit : 

D,ni,ii"iT,Goo<^le 



lU GASPARD 

— Il est lourd el' patron I... 

II s'étendit de l'autre c6té, dans le clair de 
lune qui donnait sur le Christ et sar eux; ils 
avaient l'air des deux larroos ; et ils se mirent k 
parler et à se plaindre par-dessus la croix. 

Gaspard dit : 

— T'as-t-il eu du sucre ? 

— Du sucre? 

— Y a r curé qu'en donne. 

— Ah?... Oh, r curé!... 

— Quoi, l'curé? L'a pas l'air d'uo mauvais zig. 
Les curés, t' sais, ils sont comme les aut', les cu- 
rés. Faut pas dire... Y a du brave monde partout. 

— J' dis rien. 

— Non, mais, t'avais l'air de râler : les curés.. 
11 se tut, puis reprit : 

— T'as-t-il eu du vin ? 

— Non. 

— Ben, t'es pas dessalé, toi 1 

— J'étouffe... 
- T'étouffes. C'est pas une raison ; ça t'aurait 



Une immense plainte remplissait l'église, plus 
trbublante, et plus vraie que toutes les paroles 
de prière que les hommes ont inventées. C'était 
le gémissement naturel de la Terre & Dieu ; la 
souffrance sous le Ciel, allongée sur des dalles, 
entre des murs qui n'avaient pas encore entendu 

I,;-,I,G0(V^[C 



de supplications plus sincères que cet appel au 
secours de tant de corps déchirés. — La toute 
modeste église de village, quand elle sert de 
première halte à des soldats sanglants, échappés 
des batailles, c'est l'image la plus simple et la plus 
émouvante de la misère humaine, qui interroge 
et qui supplie. Pourquoi ces douleurs, ces plaies, 
ces agonies ? La chair tout entaillée geint et crie 
sur la paille, et les pierres de l'église qui l'abritent 
un instant ont l'air de dire: « Nous, nous savions 
tout cela... et nous vous attendions. » 

La lune disparut. Le jour commença de n^tre. 

— Debout ceux qui peuvent marcher, dit le 
major. 

— Moi, j' peux pas, grogna Gaspard. 
Et il se leva. 

A la porte quelques infirmiers, le curé, toujours 
avec sa bougie, la vieille avec son broc, et des 
paysans qui menaient des charrettes, essayant 
ensemble de les faire avancer, et n'arrivant qu'à 
enchevêtrer leurs roues. Les hommes juraient ; 
les chevaux hennissaient. C'était, dans la première 
clarté grise et lugubre du jour, une mêlée à 
décourager les meilleurs. 

Mais avec du temps, tout dans la vie se déblaie ; 
il arrive même que des blessés meurent en 
route : dans un chaos de voiture part leur dernier 
soupir ; et quand on s'arrête enfin devant la gare 

10 

D,ni,ii"iT,Goo<^le 



fW OAWABD 

OÙ fume le train sauveur, qui va partir poor des 
provinces tranquilles, le major dit: « Celni-là,.. 
c'est fini..; laissez-le. » 

Le train de blessés où monta Gaspard ëtait tout 
semblable à celui qui l'avait amei^é, trois semaines 
avant, dans ce pays tragique, Il souffrit même de 
n'avoir plus de ses anciens « copains » poitr le 
lenr faire remarquer- Depuis cette bataille, il 
semblait dans un autre monde. Rien que des 
têtes étrangères. Alors, tout seul, il dit : « C wa^ 
gon-là, j' le reconnais! » Trains de départ et 
d'enthousiasme, que c'était loin rféjà ! On ^vait 
laissé les fleurs et les branchages ; mais tout 
cela pendait, lamentable et fané, et c'était un 
train de retour, de souffrances et de geignements. 

N'importe, grâce à Gaspard — {ce grand diable 
mettait de la vie partout), — grâce aussi à deux 
Parisiens qui s'installèrent dans son wagon, l'uQ 
boueux à la Butte-a|i](-Cailles, l'autre livreur rue 
des Haudriettes — ce train de blessés fut un des 
plus curieux et des plus grouillants que la France 
ait vus durant cette guerre. 

Et Dieu sait si elle en a vus 1 Tous bien longs 
et bien lents. Mais celui-ci était interminable (I4 
machine et l'arrière dépassaient toutes les gares) 
et il ne mit pas moins de cinq jours — toute la 
première semaine de septembre, semaine (Jb 
retraite et d'angoisses — pour aller de la Lorraine) 



ii,i^iT,Goo<^[c 



qui était à fea et & aang, jusque dans l'Anjou 
tranquille, où les vignes mûrissaient doucement 
sous le soleil. 
Gaspard prétendit : 

— Les cirques s' baladent toujours à c't' allure- 
là 1 Quand on trimbale des phénon}ènes, on fait 
la pause h tons les patelins- 

On traversa l'Argonne, encore intacte et si verte, 
d'un vert sauvage. Gaspard, moqueur, disait : 

— Au r'voir 1 Au r'voir ! C'est toujours pas par 
ici qu' j'açb'terai mon château pour chasser 
r lapin ! 

Un passa par Reims, où la cathédrale vivait les 
derniers jours de sa vie séculaire, et aucun de 
ces hommes ne la regarda comme il aurait dû. 
On tourna Paris, ce qui fit rager le livreur 
(" J" serais descendu qu'huitjonrsrj' vous auraÎR 
pas r'tardés ! ■»). Et enfin on traversa la délicieuse 
Tonraine, où les chiteaus de France avaient J'aiy 
de s'être alignés pour ces premières victifftes dç 
l'enneuii. Le boueux en fut ému. U sonpfr9<:- 
'! On savait y faire, dans la bâtisse, an Mpyen 
Agel » 

Le plus poignant, c'était d^ rçyP if ainsi, une 
aune, les provinces pour qui venait de se yivrf 
ce premier cauchemar cruel ; et U s^roMftit qu? 
le train allât un pas de toEtue^ afin quçcçg sold?.tç, 
jusqu'aux plus simple, aiept.lie (epaps 4e .cqR)r< 

D,ni,ii"iT,Goo<^le 



prendre et de se dire : « Dieu, qu'il est grand ce 
pays ! Et varié ! Et si beau ! » 

Gaspard, lui, ruminait : « Baie déveine 11., 
pour une fois que j' voyage à l'œil, faut qn' j'aie 
la fesse en marmelade. » 

11 n'avait pas trouvé de place dans les wagons 
à bestiaui, et, s'étant hissé dans un étroit compar- 
timent de troisième, il avait pris possession du 
filet, où il s'était étendu tant bien que mal, 
grognant « que la Bépublique le dégoûtait et qu'on 
allait r faire crever! ii 11 était là-baut, sur le ventre. 
Sa fesse le brûlait et il grimaçait. Mais le train 
s'arrëtait-il ; aussitôt Gaspard dégringolait de son 
plafond et tombait sur les épaules des camarades. 
II plongeait dehors par la portière, attrapait le 
loquet, sautait sur la voie. Le boueux l'apercevait : 
il ne faisait qu'un bond. Puis, le livreur. Puis, tous 
les autres, — sauf les grands blessés immobiles 
sur leur paille. Et vraiment, on eût dit la Cour 
des Miracles qui s'échappait de ce train, — une 
Cour des Miracles terrible, fantastique et drdle, 
car le soldat, comme le mendiant, est toujours 
agité par une curiosité et un espoir, qui rendent 
sa souffrance puérile et comique. L'homme qui a 
faim, qui a soif, qui a mal, redevient enfant. On 
ne peut plus le tenir : il vous glisse entre les 
mains. Un train de blessés ! Il faudrait des yeux 
tout autour de la tête pour le conduire, le 

D,ni,ii"iT,Go(><^[c 



surveiller, pour être sûr d'avoir son compte 
d'hommes. Rien n'échappe comme uîi solclat. 
Vous le hissez dans un wagon : il redescend. Vous 
le remontez et houclez la portière : sa tête passe 
par le carreau. Et la bouche demande, le nez 
flaire, les yeux cherchent. Vous tournez le dos: 
il a tout le torse sorti. Vous vous éloignez : le voilà 
dehors. Vous revenez; ii dit: « C'est pas moi... 
j'ai tombé... » 

Mais l'aide-pharmacien qui avait à mener le 
train de Gaspard, étant surtout un maître-philo- 
sophe, il laissait faire et fumait sa pipe. Alors, 
boitant, sautant, clopinant d'un pied, se traînant 
sur les mains, bras en écharpe, tète dans des 
linges, l'épaule démise, des cous tordus, des 
bouches sanglantes, c'étaient toutes les misères 
de la guerre qui descendaient, se croisaient, se 
mêlaient, puis, tant bien que mal, en s'entr' aidant, 
avec des jurons ou des soupirs, s'allongeaient sur 
le talu,s du chemin de fer. 

Cinq, dix minutes, — le temps que la voie soit 
libre. (Dans les compartiments on était si tassés, 
si piles, si meurtris, que la terre semblait douce 
et l'air semblait divin. — Gaspard, à cause de 
« c'te charogne d'obus », était encore forcé de se 
remettre sur le ventre. Seulement, s'il y avait de 
l'herbe, il allongeait les mains dedans, et il disait: 
— Ça m' rappelle un dimanche à.Meudon. Âh, 



■ ,Go(v^[c 



ISO GASPARD 

dis, pauv'e vieux, c' qu'on rigolait !... Ofl s' cha- 
touillait d'dans les herbages... Pis c' roupillon ! 
G' qae j'écrasais ! 

— Oh, reprenait le boueur, maintenant, y a pus 
h s' plaindre. V'ià deux jours qu'on foUt rien, et 
j'ai r sein qu'est enlevé, mais quoi, j' suis pas • 
nourrice ! 

— T'as pas tort, faisait le livreur, moi j' crois 
qu'on tient 1' filon. 

Lui, lardé de shrapnells au bras et à la cuisse, 
il se couchait sur le dos, et il contemplait le ciel ; 

— Les vieilles bourgeoises, elles vous parlent 
(]U'y a un paradis : j'aïtne mieux l' croire que d' le 
Voir. Quand j'ai r'çu ma ferraille, j'ai dit : « Aux 
abatis, ça va. Rien dans I' buffet, ça colle. » 

Et il s'étirait voluptueusement. 

Tout à coup, le train sifflait. Comme écho, le 
mot de Cambronne, bref, preste et cent fois redit. 
Puis, toute cette Cour des Miracles se hissait, se 
retassait, se recalait dans les wagons, à la fois 
haïssables et prometteurs, car ils étaient durs, 
étroits et bien secoués, mais ils disaient quand 
même: « Noua roulons vers des lits. » 

Des lits ! Des « pieux ! » Quel rôve ! Et Gaspard 
du baut de son 6let criait au camarade qui se 
pelotonnait dans le coin : 

— Eh, vieux, fous-toi à la portière I 

— Pourquoi? 

D,ni,ii"iT,GoO<^[c 



GASPARD IM 

— Foua-toi d'abord ! 

— Et pis? 

— Qu'est-ce tu yois? 

— Rien. 

— Ça va, t'es un pied ! 

Et comme l'autre grognait, il lui lançait : 

— T' sais pas qu' j'attends mon train d' wa- 
gons-lits: Poincaré m'envoie 1' sien. 

A la vërité on devait en voir lin autre. 

Le troisième jour, vers minuit, par une lune 
pour amoureux, comtne on venait de passer Ram- 
bouillet, on rattrapa un train arrêté, comme perdu 
en pleine campagne, d'où s'échappaient des ap- 
pels étranges et des cris. Gaspard renifla : u Qui 
qo' c'est donc ? BufTalo? » 

Et une fois de plus, il se laissa tomber de son fllet. 

II erra sur le ballast. D'autres l'imitèrent. 
L'aide-pharmacien cria : » Remontez, sacré dié, 
remontez donc! » Le livreur dit négligemment: 

— J'ai perdu mon alliance... 
L'autre reprit, brutal : 

— Et vous? 

— Moi, dit Gaspard... moi aussi. 
Le pharmacien en fit demi-tour. 

Et Gaspard, le livreur, le boueux, s'avancèrent 
jusqu'à la « loco ». Le chauffeur leur dit : 

— G't un train d' fous. 
-^ Sans blague? 

D,ni,ii"iT,Go(><^[c 



— Des fous évacués... de Ville-Evrard. 

— Ville-Evrard I fit le boueux. 

— Tu connais ? dit le chauffeur. 

— Un peu, dit le boueux en se rengorgeant. 
J'ai mon oncle qu'était alcoolique, et qu'y a resté 
trois ans. 

— Ben, on les espédie. 

— Pourquoi? 

— Pour qu' les Boches ils les chopent pas, 
s'ils arrivent... Et pis y en a qui s'est sauvé. 

— Où ça? demanda vite Gaspard. 

— Par la campagne... Ecoutez voir... Les gar- 
diens ils les cherchent. 

Àh! pour le coup, ils s'en tordaient!.. Puis, 
ils dirent : « Mais on va les chercher aussil... Tu 
siffleras hein, vieux, file pas sans nous. >< 

Et les voilà partis dans les champs, tout blancs 
de lune. 

Gaspard, qui boitait, s'appuyait au boueux. Et 
le livreur, marchant comme un canard, suivait 
et criait : 

— Attendez-moi... qu'on rigole ensfembe ! 

A deux cents mètres de la voie, une ombre 
surgit. Ils s'arrêtèrent. L'ombre s'approchait. 

— Ça y est ! Un fou ! dît Gaspard. 
-T- Non, une folle ! dit le boueux. 
Et ils riaient. 

Pourtant, c'en était une : il y a des invraisem- 

D,ni,ii"iT,Go(><^[c 



blances si vraies ! Une petite vieille, toute mince 
et ratatinée, après qui l'on courait depuis une 
demi-heure, et qui se cachait derrière les arbres, 
trottait, jappait, déroutait toutes les recherches. 
— La lune seule devait la voir et la suivre, — la 
pleine lune avec son air inquiétant, car elle 
semble à la fois si niaise et si moqueuse, qu'on 
se demande si elle n'observe point, et si son gros 
bon sens de lune ne lui donne pas un narquois 
dédain pour toutes nos incongruités terrestres. — 
Une vieille folle, k minuit dans un champ, se 
sauvant et hurlant, des blessés tout sanglants qui 
cherchent à l'attraper, histoire de rire, l'extrava- 
gance humaine en train de jouer un acte de son 
horrible comédie, la pâle lumière d'un drame, 
des cris, des geignements, des coups de sifflet, 
deux trains bondés de misères qui se plaignent 
ensemble dans la nuit, déchets de la paix et plaies 
de la guerre, la mort rôdant et serrant à la gorge 
des malheureux qui r&lent sur des litières de wa- 
gons à bestiaux, et la Folie — la Folie à quatre- 
vingts ans d'âge, qui profite d'un affolement afin 
de reprendre sa liberté, — quel spectacle pour la 
lune si calme, si claire et si contemplative ! 

— Par ici, faisait Gaspard, coupe par là. Hop! 
J' la tiens! 

— Ah! ah! faisait la vieille. 

— Mais c'est qu'elle pince 



ii,.^-ihvGoo<^[c' 



154 QASPAKD 

— Je vous reconnais ! Je vous reconnais ! Cest 
vous le suisse, l'affreux suisse qui a dévergondé 
Monsieur le Curé ! Vous avez mis une casquette, 
mais' je vous reconnais. J'ai de bons yeux. Ah! 
ah ! Et je vous tiens, mon bonhomme. 

Les machines des deux tfains sifflaient. Elle 
reprit, et elle avait de l'écume aux lèvres : 

— Entendez-Vous les chiens qu'on rappelle? Us 
Vous mangeront le ventre ! 

Ses cheveux gris, épars, lui chatouillaient les 
joues. Elle les ramassa des deux mains, se dé- 
gageant les yeux : 

— Ce qu'il est laid ! Je voudrais le mordre ! 
Mais Gaspard lui tenait les coudes, faisant : 

« Allons... Allons. » Le boueux dit : 

— Moi j' lâcherais ça. Tu vas t' faire boulotter. 

— En v'ià une vieille rosse! dit le livreur. 

— El vous aussi, je vous reconnais! chevrota 
la Vieille, qui soudain se mit à pleurer. Vous 
êtes les mauvais enfants de chœur, qui avez btl 
l'argent au lieu de le donner à Monsieur le Curé, 
et alors moi... je n'ai pas eu ma messe pour mon 
pauvre mari, et quand je m'en vais mourir, mon 
pauvre mari me dira : « Pourquoi n'as-tu pas 
fait dire ma messe?... » 

Le livreur se tenait les côtes. 

— Dis donc, c't' un numéro! Et j' crois qù'eUe 
nous engueule... 

D,ni,ii"iT,GoO<^[c 



OASPARD ISS 

Mais Gaspard, boa enfant, était ému quand 
même. II ne riait plus. Il disait : 

— Faut la ramener à son train... 

Il essayait doucement de la faire marcher. 
-^ Allons, grand'mère... mène-toi par là. 
La vieille poussa un cri atroce : 

— Au secours!... Le suisse, l'affreux suisse! 
Sa figure était horriblement contractée et elle 

avait sur les épaules un petit chàle blanc, dont 
tous les pompons tremblaient. Gaspard dut la 
lâcher; elle lui entrait ses oûgles dans les bras, 
et elle continuait : 

— Les cbiens vous mangeront le cœur, la tête 
et tout ! 

— Vieux chameau, dit le livreur, elle a pas 
inventé l'eau sucrée ! 

Elle sautait dans le champ, se jetait sur eux, 
reculait, agitait les bras, se sauvait. 

— Oh! le suisse!.,, le auisse! Toujours sa 
culotte rouge, comme les enfants de chœur... Mais 
le clocher tombera et les cloches les écraseront ! 
Ah! ah!... 

Elle ricanait. Son rire s'étouffa dans on san- 
glot : « Mon pauvre mari ! » 
Gaspard s'était encore rapproche : 

— Grand'mère... conte un peu... Si t'es gen- 
tille, moi j' m'en occuperai d' ton mari. 

Le boueux se tordait. 

D,ni,ii"iT,Goo<^le 



— Il va y dire une messe ! 

— Àh ! dit le livreur, il m'en bouche un coin E 

— Explique-moi, dit Gaspard, l'affaire de ton 
mari. 

— Quand votre femme sera enceinte, dît la 
vieille, elle accouchera d'un singe et d'un hé- 
risson ! 

— Ah ! ah 1 ah ! fit le livreur. 

— Ça, c'est causé ! fit le boueux. 

— C'est pas des raisons, grand'mère : tu frais 
mieux d'être raisonnabe, dit tranquillement Gas- 
pard. 

Il la reprit par les coudes ; il la tenait serrée ; 
elle étouffait. 

— Lftchez 1 Lâchez ! Voilà les chiens ! 

Les trains sifflaient toujours. Le boueux re- 
prit : 

— Demande-z-y si y aura d' l'oignon c't' année. 
Gaspard dit d'une voix lente : 

— Grand'mère... pourquoi qu' tu me r'connais? 
Moi j' te connais pas. 

— Mon pauvre mari me vengera! 

— Elle commence à nous poisser, dit le boueux. 

— Viens nous-en, dit le livreur. 

— Comment qu'il était ton mari? demanda 
doucement Gaspard. 

— Les cloches, les chiens ! fit la vieille. Votre 
femme accouchera aussi d'un mille-pattes, qui 

D,ni,ii"iT,Goo<^le 



courra dans toute voire maison... Mon mari, 
pauvre mari ! 

Elle se cacha la tète dans les mains. Gaspard 
la poussait un peu. 

— Allons... viens... viens voir par là. 
Soudain elle se laissa entraîner, et tout en mar- 
chant elle gémit : 

— Mon pauvre l'ami! Us ont fait exprès de 
dire une messe pour le premier qui était ivrogne, 
et rien, rien, pour le second qui était si bon. 

— Allons... allons... 

Le livreur et le boueux s'étaient tus. Ils ne 
trouvaient même plus à. rire ; les trains sifflaient 
toujours ; et la lune toute ronde, regardait, 
stupéfaite, car Gaspard, peu à peu, ramenait la 
vieille à ses gardiens... 

Quand il eut regrimpé dans son compartiment 
et qu'on se fut remis en route, le coeur content, 
il commença de conter la chose aux camarades. 
Ce ne fut qu'une exclamation : 

— Oh 1 assez 1 sans blague... faut pas nous la 
faire à la peau d' toutou ! 

Personne ne le croyait./ Si bien qu'il se mit en 
colère, et il annonça : 

— Pisqae c'est ça, 1' premier qui m' dégoûte, 
j 'y crache dessus du haut d' mon filet. 

Il n'en &t rien. Il était trop occupé de lui. Cette 
promenade à la lune avait ranimé les souffrances 

D,ni,ii"iT,Goo<^le 



d« sa blessure, et dans la nuit) cahoté par le train, 
il se mit k geindre comme tous les autres, — car 
uq train de blessés, la nuit, ce n'est qu'un 
immense geignement, tant il semble que l'ombre 
étouffe et pèse Bur les douleurs. Angoisses, lassi- 
tude, heures interminables. Que faire de ses bras, 
de ses jambes? Le corps est comme une loque, 
qui se laisse aller sur le voisin, mais le voisin 
soupire, se dégage, et, rompu lui aussi, il s'affaisse 
& son tour. De l'un à l'autre, les hommes ont l'air 
de se passer le poids de leur peine, jusqu'à, ce 
que le jour paraisse... Ah ! le jour, — si merveil- 
leux, — qui vient alléger l'air en donnant de la 
clarté 1 Que dire lorsque c'est en Touraine que le 
train roule, & l'heure où le soleil se lève,.. La 
Touraine ! En septembre I Quand on vient de se 
battre et qu'on sort plein de poussière et de sang 
du supplice d'une bataille: la Touraine et ses 
jardins, et ses gares dans la verdure, et ses jeunes 
filles, et ses fruits! 

C'était un matin doux et doré. I^s fils du télé- 
graphe portaient un peuple d'hirondelles, en train 
de faire leur toilette. On apercevait la Loire 
jaune, et ses châteaux. Il j avait des fleurs dans 
le moindre enclos, le long de la voie. Le train 
s'arrêtait pour qu'on les vit. 11 s'arrêtait à toutes 
les haltes, parfois m^me aux garde-barrières, «t 

I,;-,I,G0(V^[C 



QASPABD ]S0 

tout de suite on voyait des femmes surgir de 
toutes tes maisons. 

Villages charm.aitts, petites villes si gaies, p^y^ 
si clair, que vos jeunes femmes et vos jeunes 
filles ont de grâce dans les yeu^ quand elles 
accourent en chapeau? de paille, en robes d'été, 
avec des fruits plein leurs deux mains ! Le blessé, 
tout ému, prend les mains et les fruits ; il bre^ 
douille de plaisir ; ses peines sont oubliées. 

L'une apportait des raisins qu'elle venait de 
cueillir, avec leur fleur fragile comme l'aile d'un 
papillon, qui s'évanouissait dans de grosses pattes 
de soldats. L'autre tendait des pécbes. petites et 
rousses, vraie caresse pour la main avant d'être 
UD régal pour la boucbe. Une autre tenait des 
poires, lourdes et lisses: elle avait couru: sa 
main les avait tiédies ; les poires embaumaient. 
Et toutes ainsi, elles s'en venaient des vergers 
tourangeaux, jeunes filles de France vivant dans 
l'air des jardins les plus doux, — des jardins si 
variés, provinciaux ou champêtres, ceux qu'on 
ne voit pas de la rue, les jardins discrets et riches 
qui embaument l'arrière d'ime maison et sont la 
joie secrète des demeures privées, — puis les 
jardins ouverts, libres comme les champs, les 
jardins des collines où les nuages font des 
ombres, les jardins sur les pentes, au soleil, tout 
le jour. 



ii,i^iT,Goo<^lc 



100 GASPARD 

Gaspard avait trop d'&me pour ne pas être ému. 
Il sentit confusément qu'on entrait dans une terre 
bénie. II s'écria: 

— Âh, les p'tites femmes ! Les chics p'tites 
femmes ! Vrai, ça vaut d' s'être cogné pour revoir 
ça 1 G' qu'elles sont mignonnes ! 

Et dans son transport, lui-même il se multiplia. 
Se tenant la fesse, il allait de l'une à l'autre, 
prenait, emplissait ses mains et ses poches, puis 
les vidait dans les wagons. II demandait airz 
grands blessés immobiles : 

— M'sieur désire ? Poires de curé ? Figues 
d'Arabie ? Raisin muscat ? Y a d' tout, poteau, va, 
n' te gène pus ! 

Puis, dégustant lui-même et coup sur coup, 
pêches, poires, raisin noir, raisin blanc, la bouche 
pleine, il rapportait aux plus à plaindre de quoi 
rafraichir la fièvre qui les brûlait. 

— Flaire ça d'abord, avant d' goûter. C'est pas 
du fruit, ça, c'est d' la fleur ! 

Il leur tenait la tête, chantonnant : 

Ça fait du bien par où qu' ça passe. 

II repartait, oubliait sa fesse, poussait un cri, 
riait aux dames, disait : 

— Merci !... Encore !.,. Vive la France et 
Pantruche !... Àb, que c'est bath... ça c'est bath! 

De sa vie il n'avait jamais été aussi comblé ni 



ii,i^iT,Go(><^[c 



BÏ heureux. Il n'en revenait pas. Distribution 
gratuite, abondante... et féminine' 11 ne souffrait 
plus ; il avait de la joie plein les yeux, et il 
prenait, prenait, et il donnait lui aussi, il donnait 
& tout le monde ; et il disait encore : 

— Ça, c'est du socialisme ! ... ça c'est un syndi- 
cat!.., ça c'est du bon travail ! 

Si bien qu'une grosse dame de la Croix-Rouge, 
avec une figure aimable et vivante, s'approcha et 
lui dit : 

— Vous êtes un brave garçon. . . Comment vous 
appelez-vous ? 

Il la regarda d'abord. Puis, soudain, il répondit 
d'une voix mal assurée, où il y avait certes de 
l'étonneipent, mais peut-être aussi un peu d'or- 
gueil, bien légitime : 

— J' suis... j' suis Gaspard... d' la rue d' la 
Gatté. 

Sa fierté, hélas ! ne fut pas de longue durée. Lui 
se croyait dans la terre promise, et pensait y 
rester ; mais la nuit tomba pour la quatrième fois 
sur ce train misérable, et on repartit encore, 
toujours, pour où, mon Dieu, pour où!... Qui 
croire, et qu'espérer puisqu'à chaque ville on leur 
disait : « C'est dans la prochaine qu'on vous 
couche. » 

Se coucher l 

— Àb, ma fesse, gémissait Gaspard. G'te carne 

11 

I,;-,I,G0(V^[C 



10S gaspaud 

de fesse, c'te saleté d' saloperie I Qu'on m' la 
prennel Qu'on m' la coupe!... J'en veux pus! 
J'en peux pus! On est traité comme d' la viande 
morte... Les députés m' dégoûtent! D' ma vie 
je r'voterai pas ! 

ËQÛn, à Tours, on le vexa dans son amour- 
propre... national. On avait garé le train pour 
deux heures devant un dép6t de machines, et les 
hommes, qui s'étaient encore échappés de leurs 
wagons pour humer l'air rare de la nuit, hâillaient, 
les yeux fixés sur les lumières des disques et d'un 
poste d'aiguilleur. Un homme d'équipe passa, qui 
leur dit : 

— Avez-vous vu les Boches? 

— Les Boches, grogna Gaspard, on n'a pas pu 
liis voir : ils foutaient l' camp comme des lapins I 

— Non, mais là... U... tes Boches qui sont là. 

— Où ça, là? 

— V train éclairé, d'vant vous. 

— Quoi, c'est des Boches? 

— Trois cents prisonniers. 

— Sans blague ? 

— Ben, viens voir. 

— Non, non, non ! J'interdis formellement 
qu'on traverse les voies, dit, d'un ton sec, l'aide- 
pharmacien qu'à la longue, sans doute, la fatigue 
énervait. Assez de vadrouilles I Les Boches, il 
fallait les voir là-bas. 



ii,i^iT,Go(><^[c 



GASPARD 168 

— Mais pisqu'on n'en a pas vu! dit Gaspard. 

— Eh bien, vous y retournerez; mais je veux . 
la paix. C'est compris? Restez où vous êtes. 
Chaque fois qu'on vous arrête, vous visitez le dé- 
partement. J'en ai plein le dos. Obéissez. 

— Ah! la la!... Chéri! murmura Gaspard. 
Puis il dit aux camarades : 

— C'est quand même dégoûtant. On saura 
même pas quelles gueules qu'ils ont. 

— Pouh ! dit l'homme d'équipe, c'est des vrais 
cochons... Tout rasés, pas d'cheveux; on a envie 
d' faire des peaux d' tambour avec leur couenne. 

— Ah ! dis donc! 

Gaspard serrait les poings et se grattait la tète. 

— Et dire que nous, nous des blessés, des vic- 
times, on n'a pas 1' droit d'aller les r'garder sous 
r nez et d' leur-z-y dire ça : « Vous êtes des co- 
chons, v's entendez, des cochons; un peuple 
d' cochons, avec des têtes ed cochons... tas d' co- 
chons! » 

Le train sifflait. 11 fallait remonter dans les 
wagons. L'homme d'équipe risqua : 

— Paraît qu' maintenant vous allez pus bien 
loin. 

— Oui... oh! on la connaît ! dit Gaspard. Nous 
bourre pas 1' mou, va, fais ton service. 

— Mon service! Mais moi... moi j' vous dis 



ii,i^iT,Goo<^le 



— Ça va bien. Tu nous poisses! 

Le train s'ébranlait. L'homme d'équipe cria : 

— En v'ià encore un malpoli ! D'abord, c'est 
pas à vous que j' cause. 

Gaspard se remit dans sou filet. 

— A moi qu' tu causes? Ben, j' l'espère qu' 
c'est pas à moi qu' tu causes... 

Etc.. etc.. 

11 ronchonna ainsi sans s'arrêter pendant les 
deux heures que le train mit encore pour atteindre 
la petite ville d'Anjou, terme si attendu d'un 
voyage interminable. Et quand il ft,it bien sûr 
d'être arrivé, il déclara, terrible : 

— C'est pas trop tôt; j'allais gueuler! 
Puis il descendit, sans rien dire. 

On était à "*. Il n'y a pas de ville qui soit plus 
de notre pays, — d'un nom si alerte et si spi- 
rituel qu'il suffirait de le dire à un Chinois, pour 
qu'il réponde tout de suite : « Mais c'est en 
France! » 

Y débarquer la nuit! Quel sacrilège! Et cette 
nuit était tiède, molle, ouatée, un peu brumeuse, 
et il n'y avait sur le quai de la gare angevine, 
pour éclairer tant de fatigues, de boiteries et de 
déhanchements, que les étoiles bien lointaines et 
clignotantes. Les hommes se heurtaient les uns 
les autres, et s'en allaient eu troupeau confus, 
maladroits, somnolents, vers les portes où les in- 

D,ni,ii"iT,Go(><^[c 



GASPARD 165 

firmiers demandaient : « Vous, où est votre bles- 
sure? « 

Graspard n'aimait pas cette question. Il aurait 
voulu dire : « J'ai eu le cœur emporté. » Ce 
n'était que la fesse. Alors, il répondit, brutal : 

— J'en sais pus rien. R'gardez-y voir. 

Le gros bomme qui l'avait interrogé machina- 
lement se trouva suffoqué par ce ton rudoyeur. 
C'était un papetier de la ville, ambulancier vo- 
lontaire, aigri et pointilleux. 11 prit mal la riposte 
et répliqua : 

— En voilà des manièresl... Si on avait beau- 
coup de soldats comme vous !... Ah ! ce n'est pas 
étonnant que les Allemands soient à Com- 
piègne!... Je m'explique, maintenant, que les Al- 
lemands... 

— Quoi? De quoi? fit Gaspard. A Com- 
pifegne?... Que CompiëgDe? 

li prenait les camarades à témoins, et eux le 
regardaient, ahuris. Depuis un mois ils ne sa- 
vaient rien que ceci : qu'on tenait la moitié de 
l'Alsace, qu'on avançait en Belgique, et que les 
Russes avaient promis d'être k Berlin pour le 
1" octobre. Alors, Compiègne ?... Comment Com- 
piègne?... Gaspard souffla au boueux: « L'est 
piqué ! » Mais le papetier continuait : 

— Parfaitement, Compiègne!... Et ça recom- 
mence comme en 701... Mais qu'on nous envoie, 

I,;-,I,G0(V^[C 



106 SASPARD 

nou3, les gens de cinquante ans ! Et ils verront ! 
Ils verront! 

Gaspard poussa le boueux, le suivit dans une 
voiture d'ambulance, et il faisait en montant : 

— C'est tout d' même malheureuï; d'entendre 
des boniments comme ça à le graisse de eh 'vaux 
d' bois !... Bon Dieu, qu' ma fesse me cuit!... 
Compiègne !... Sans blague!... Quand y a quatre 
jours on les a laissés avec tout leur sale fourbi 
en Lorraine... Alors, ils sont v'nus par not'e 
train?... Vieux, y aurait pas eu 1' major, j'y 
bouffais r nez k ton client ! 

L'autre était tellement accablé de fatigue qu'il 
dit: « Laisse donc... c't' un infirmier, il t' voulait 
qu' du bien, n Gaspard reprit : 

— J'aime les infirmes. Pas les infirmiers!... Où 
qu'est ma blessure? Ça I' regarde? Est-ce que j'y 
demande si sa mère a fait un singe ! 

Et il recommençait : 

— Compiègne ! Spèce de marteau ! Ça s'rait-i! 
le peine qu'on aurait des 75 ! J' les ai entendus 
péter, moi, les 75 ! Hein, poteau, on les a enten- 
dus péter ! Sale bonhomme : qu'il raconte ça &. sa 
bonne femme. Mais nous, qu'on a du plomb dans 
les fesses, on sait ousqu'on l'a pris! Pas à Com- 
piègne, non, ça j' pense pas ! Avec les Belges, les 
Russes, les Angliches et pis nous, ça s'rait malheu- 
reux, dis donc, qu'ils viendraient ft Compiègne I 

D,ni,ii"iT,Goo<^le 



H ne cessa pas jusqu'à l'hdpital. Et il ne remai^ 
qua point qu'on passait deux fois la Loire, et il ne 
sentit nullement te bien-être délicieux dlentrer 
dans une petite ville pacifique, endormie, loin 
des Boches. Mais, quand la voiture s'arrêta devant 
unegrande b&tisse en pierre si blanche que c'était 
de la clarté dans la nuit, quand Gaspard vit s'ap- 
procher, ^our l'aider à descendre, des jeunes 
gens, un vieillard, un prêtre, une sœur, une in- 
firmière, alors il lui sembla que toute la nature 
venait au devant de lui, et cet accueil charmant 
tua sa méchante humeur. 

Il s'appuya sur les jeunes gens, donna sa mu- 
sette au vieillard, confessa de lui-même au prêtre : 
« C'est dans la fesse qu' ça m' tient », — fit : 
a Bonjour ma sœur... », et sourit à l'infirmière. 

Il était sale, criblé de taches, pas lavé, avec 
une barbe de trois semaines, blôrae de fatigue 
sous un képi poussiéreux ; mais quand il passa la 
porte, tous ceux qui l'ont vu se souviennent qu'il 
leur parut splendide. Ses yeux luisaient de recon- 
naissance; son nez de travers semblait tout 
attendri; et sa bouche, remuant d'émotion, cher- 
chait un mot drôle à servir. Il le trouva. Cli- 
gnant de l'oeil, il regarda le vestibule, le plafond 
et les murs, et il dit ; 

— Bathicil Ça r'ssembeau Musée du Louvre... 
Oii qu'est la Joconde ? 

D,ni,ii"iT,Goo<^le 



C'était le peuple de Paris qui entrait à « l'hos- 
teau. » 

Car oa dit « l'hosteau » ; on ne dit pas l'hô- 
pital. L'hdpital c'est pour les dictionnaires acadé- 
miques, — vocable lugubre, qui commence en 
soupir et finit par une plainte, tandis que « l'hos- 
teau )', ça rime avec cfa&teau, et il y a là toute la 
blague d'un peuple souffrant mais pudique, spi- 
rituel jusque dans ses misères, et qui meurt avec 
un bon mot, pour que les gêna ne sachent plus 
s'ils doivent pleurer ou rire. 

« L'hosteau » d'ailleurs, fit k Gaspard un accueil 
merveilleux. 

Dès la porte il avait perdu son boueux, parce 
qu'il s'était laissé conduire, un peu ébloui. Trois 
femmes l'entouraient et se dévouaient. D'abord, 
une jeune fllle le déchaussa et lui lava les pieds, 
et elle faisait cela consciencieusement, avec un 
air si simple et si gentil qu'il la regardait, confus, 
disant dans un sourire: < Ça va, mam'selle... 
Oh! ça suffit!... » Une jeune femme lui enfilait 
une chemise propre, qui sentait l'eau de rivière. Il 
balbutia: « Merci... merci... la miennje allait...» 
Enfin, une dame mûre lui vidait ses poches : << Que 
voulez-vous garder, mon ami? » Et elle mon- 
trait des miettes de tabac, un morceau de sucre 
noirci, un briquet cassé. 

II dit : 



ii,i^iT,Go(><^[c 



— J' garde que mon gosse. 

On se mit k rire. Mais du fond de son képi il 
tira une photographie un peu jaunie, où on voyait 
un moutard demi-nu, et il la montra k toutes ces 
dames. 

— Voilà. Si on avait pas des « salés » on sau- 
rait pas s' battre tellement bien!... Mais faut qu' 
ces mioches-là, ils soyent heureux pus tard ; faut 
qu'ils puissent faire leur boulot, pis aller au 
cinéma sans s' dire tout l' temps : « Les Boches ils 
vont nous tomber su 1' poil... » C'est la dernière 
fois qu'ils y tombent, et... ils tomberont plutôt su 
l'blair! 

Et il conclut : 

— Elle s'ra pas chère, cT année, la peau 
d' cochon. 

Après quoi il conta des embuscades terribles, 
où il y avait plus d'obus que de « bon' hommes >i, 
et des histoires de train attaqué par les fous... 
Et... et il se gâtait Gaspard ; il devenait blagueur, 
excessif : le Parisien dans ce qu'il a de pire ; 
presque déjà l'invalide pie-borgne qui, après 
s'fitre battu, bavarde jusqu'à la fin de ses jours. 
La dame mûre lui dit, un doigt sur son nez : 

— Vous n'avez pas l'air malade... Je ne sais 
pas Si vous allez avoir tin lit... 

Il s'arrêta net et la dévisagea avec inquiétude. 
Mais la jeune fille reprit : 

D,ni,ii"iT,Goo<^le 



— Prenez mon bras : on va vous en donner 
un tout de même. 

Alors, il se leva, et s'appuya sur elle.. . religieu- 
sement. Elle avait le costume blanc de la Croix- 
Rouge. On suivit des couloirs blancs; on arriva 
dans un dortoir où tout était blanc ; les mura, le 
médecin, les inUrmières, tes lits. Rien que d'y 
entrer était un repos ; on se sentait attendri, 
même avant d'être couché : la fièvre et la souf- 
france devaient .être vite vaincues au milieu de 
femmes en robes si claires. — Puis, que les lits 
étaient tentants [ Neufs, nets, comme on les rêve. 
Par quels mots exprimer sa joie?... Eh bien, 
Gaspard y réussit. Gaspard, de la rue de la Getté, 
sait résumer son &me en une syllabe, et il mé- 
rite de rester dans la mémoire des hommes, rien 
que pour la façon dont il s'installa dans son lit. 

Il se laissa couler dans ses draps, ses draps 
doux et voluptueux pour sa chair dure et toute 
rompue. Il s'enfonça jusqu'au menton, frottant 
son poil à la toile blanche. Lentement, avec ses 
jambes, ses bras, il chercha tous les coins de 
mollesse et de fraîcheur de ce lit si bon, dans ce 
linge si propre. H en prit possession largement, 
totalement. Il s'allongea, il s'étendit, il s'étira, 
il s'étala. Puis, quand il eut trouvé la vraie place, 
la plus commode h sa blessure, le corps bien 
aise, les membres mous, — heureux, béat, s'aban- 

I,;-,I,G0(V^[C 



donnant, il renversa la tête sur son oreiller souple, 
et d'une voix toute émue, grosse de tendresse et 
de gratitude, d'une voix lente et profonde qui 
n'était que le soupir de son àme, il lâcha, ce 
brave — et simplement, candidement, purement, 
— le petit mot parfois si vaste du général Cam- 
bronne. 

Comment dépeindre l'effet, le saisissement, 
puis la joie et le succès, la « conquête » du dor- 
toir par ce vocable unique ? On se regarda 
d'abord ; mais un rire s'échappa du groupe des 
infirmières, et tout le monde s'approcha pour voir 
le " numéro ». 

C'est que tout le monde, hommes et femmes, 
et les plus fines d'entre elles, d'emblée avait senti 
au vif ce qu'il y avait de fort, de beau, de drôle 
et de si prenant chez ce grand gaillard de Pari- 
sien, au mot brutal, au geste fruste, mais au coeur 
franc et clair comme un printemps dans l'IIe-de- 
France 

Gaspard, pendant deux mois, devait être le roi 
de « l'hosteau ». 



■ ,Go(v^[c 



Un soldat blessé, qui arrive à l'hôpital, pénètre 
dans un monde nouveau. 

Il vient de se battre et de souffrir parmi les 
hommes de son pays. Soudain, il repose entre les 
mains des femmes. Autre face de la vie. 

On le commandait : on lui demande ce qu'il 
veut. On ne lui parle plus de la mort : on lui 
promet qu'il va guérir. Il ne sent plus aux épaules 
la main rude de la servitude militaire : il est 
pansé par des doigts délicats, dont le dévouement 
est libre et consenti. 

Alors il devient doux, souriant, puéril, prêt à 
toutes les gratitudes, et sa langue ne remue plus 
qne pour des mots drôles et gentils, qui font dire 
aux infirmières: « Que de braves gens dans ce 
pays de France I » 

Lui pense pareillement : « Que les femmes sont 
bonnes chez nous ! » — toutes, même celles du 

D,ni,ii"iT,Go(><^[c 



monde, qu'il aurait crues oisives, trop ricties... 
S'il y a quelques perruches, on le saura au 
Jugement Dernier : le peuple ne les voit pas. 

D'ailleurs, un homme qui, comme Gaspard, aies 
yeux clairs et le regard droit, attire tout de suite 
autour de son lit les femmes les plus dévouées 
et les plus charmantes. On le trouve comique et 
si touchant ! On l'appelle « ce pauvre diable » ; 
on se démène pour lui faire plaisir. — Gaspard, 
durant deux mois, devait occuper trois femmes. 

Ces trois femmes, qui n'avaient de commun 
ni l'aspect, ni les idées, ni les sentiments, le sort 
les avait réunies autour des mêmes malades, 
comme pour prouver aux hommes qu'il existe 
au moins trois façons divines d'être femme. 

L'une était la Bonté, l'autre était le Charme 
même, et la troisième était la Vie, vie de l'esprit, 
vie du cœur, vie du geste : on ne voulait plus 
mourir après l'avoir vue. 

La première avait une figure si consolante et si 
modeste, qu'une cornette de sœur, qui n'aurait 
laissé voir que le sourire de la lèvre, la bonho- 
mie du nez et la pureté du regard, aurait été bien 
digne de ce visage paisible, où se marquait une 
foi sans heurts, avec un dévouement sans réti- 
cences. Dans ses manières et sur ses traits, elle 
n'avait peut-être rien de rare, pour éblouir les 
yeux; mais la vertu de son âme mettait une 

D,ni,ii"iT,Goo<^le 



lueur aux siens. Sa main, au dire d'un peintre; 
eût pu sembler comme bien des mains, mais ses 
doigts si légers ne parlaient que de tendresse, 
Et par ses mots, ses mines et dans toutes ses 
façons, elle laissait à penser qu'elle était un peu 
simple, mais l'eau pure et le ciel bleu ont cette 
simplicité. — Elle avait, cette jeune fille, confiance 
dans tous les hommes : les pires ne lui semblaient 
que des égarés. Alors, elle était douce, même 
avec les plus rudes, pareille aux jours d'été qui 
fout pousser des roses sur des haies misérables. — 
Le temps, pour elle, ne comptait plus : elle avait 
vingt-cinq ans sans impatience ; elle souriait à 
la douleur, jusqu'à ce que cette intruse cédflt ; 
elle était tranquillement inlassable. On se sentait 
meilleur, sitôt qu'elle vous regardait. 

Elle s'appelait M"* Anne, et ce petit nom calme, 
qui est comme un léger soupir, prenait un accent 
de prière dans la bouche des blessés : « Mam 'selle 
Anne!... Mam' selle Anne!... >< Gela voulait dire : 
« Mon Dieu, vous qui êtes bonne, approchez 
donc!... Ah ! que nous sommes las !... Ah, que 
nous avons d'ennui !... Mam'selle Anne... contez- 
nous quelque histoire. » 

— Une belle histoire ? demandait-elle. 

— La plus belle. 

— Attendez. Je vais vous relire la lettre de 
votre mère... 



■ ,Go(v^[c 



Le aoir, avant de partir, elle n'aurait jamais 
oublié de souhaiter bonne nuit à cbacun : elle 
savait que les hommes, comme les mioches, 
dorment mieuj:, quand une main de femme les 
borde. Elle faisait le tour de chaque lit; ella 
prenait une voix un peu enfantine : « Bonsoir, 
mon bras malade... Adieu, l'homme du Midi... 
Au revoir, la pauvre épaule... Bonne nuit, Gas- 
pard, et ne remuons plus. » 

Gaspard disait : 

— J' rentre dans ma coquille ; j' fais l'escargot; 
c'est mon métier. 

Elle avait un bon sourire et elle s'en allait. — 
Et alors, dès qu'elle avait fermé la porte, le 
paysan, l'ouvrier, le petit soldat imberbe comme 
le poilu père de famille, tous, dans leurs lits, 
disaient avec Gaspard : 

— Vieux, celle-là... c' qu'elle est bath ! 

Puis ils avaient une façon d'ajouter : « Main- 
tenant, on dort », comme dans une hâte d'avaler 
la nuit d'une gorgée, pour la voir vite revenir. 

La seconde de ces trois femmes ne méritait pas 
moins d'être attendue. 

Lits cdte & câte; blessures en rang; quoi de 
plus morne qu'un dortoir I . . . Dès qu'elle entrait, 
c'était une chambre. — Elle ouvrait les fenêtres 
au soleil ; elle apportait des fleurs, qu'elle 
tenait entre sa poitrine et son bras nu. Tout de 



ii,i^iT,Goo<^le 



176 GASPARD 

suite, eu marchant, en souriant, elle mettait du 
charme et de l'intimité dans une salle banale et 
froide. 

Elle s'appelait M*"" Arnaud. Ell« était mariée 
et jeune mère: elle parlait de ses bébés qui 
jouaient dans un jardin. Et l'on pensait que si les 
caresses d'une femme embellissent les enfants, 
ceux-là devaient être d'une gr&ce singulière. 
Depuis Eve on n'est jamais sûr qu'un grand 
charme ne cache point quelque coquetterie. 
Raphaël eût peut-être dit de cette femme : « Non... 
j'aime mieux les Vierges. >* Mais Reynolds aurait 
demandé h la peindre. 

Elle, elle n'était pas toute simple. Elle avait de 
la nobleiise naturelle, mais quelque apprêt dans 
la distinction. Bien née, et mieux élevée encore. 
Et on se la représentait dans un beau parc, où des 
arbres forts s'épanouissent librement, mais dont 
les pelouses sont tondues, les allées sablées, et 
les vases fleuris. En robe blanche d'infirmière, 
il n'est guère facile de raffiner sur la toilette. 
Pourtant, si le cou est bien pris et que le pied 
soit bien fait, on se chausse avec goût, et on 
échancre son corsage. — M*^ Arnaud savait le 
prix d'un col fia, dégageant un haut de gorge 
blanche, et elle portait sous sa jupe courte des 
souliers minces, qui laissaient voir des bas bien 
tirés sur des chevilles charmantes. 



ii,i^iT,Go(><^[c 



Quand elle passait, on ne l'appelait pas : on la 
regardait passer. 

C'était elle qui s'approchait, toujours avec 
quelque exquise intention. Un verre traînait: 
elle venait y mettre une rose. — Elle disait aux 
fiévreux: « Soulevez- vous, que je change votre 
taie d'oreiller. » L'homme souriait de bonheur, 
frottant sa joue chaude sur le linge frais, et il 
murmurait: « Merci... merci, Madame... » sans 
trouver d'autre mot, quoique ce fût trop peu de lui 
dire : « Que vous êtes bonne 1 » Sa bonté avait 
tant d'aisance et de grâce ! — Heureux les blessés 
que sa main Une a soignés, dorlotés, fait manger. 
On la sentait jeune mère, adroite et caressante. 
Comme on prend un enfant, elle prenait son 
« bonhomme », hirsute et maladroit. Elle le 
soutenait, sans qu'il l'écrase ; elle lui disait : 
« Repose-toi sur moi » ; l'autre balbutiait : « Oh ! 
Màame... ai pas faim. » Elle répondait; « Si... 
si... tu vas voir... ça va venir. » Elle s'obstinait; 
elle soufflait sur la soupe ; l'homme détournait la 
tête : « Oh non, Mâame, j' peux pas... » Alors, 
doucement, les yeux sur les siens, pendant qu'elle 
lui glissait la cuiller dans la bouche, elle mur- 
murait en confidence : « On peut ce qu'on veut... 
quand on est Français. » 

De M°" Arnaud, lorsqu'elle était partie, per- 
sonne ne trouvait rien à dire, même Gaspard k 
II 
D,ni,ii"iT,Goo<^le 



la Laùgue si déliée. On se taisait, afltl de penser 
à elle. 

Il fallait, poui* la faire oublier, toute l'Impé- 
tuosité de M"" Viette, la troisième de tee femmes. 
Cette jeune fllle était la Vie. 

Toute petite maia si irien campée, et prompte, 
ferme, agile, — un pied alerte, «ne main délurée, 
Un œil aux aguets, une cervelle pleine de fantaisie, 
le cœur prompt, vif, sitôt touché, sitôt donné. 
Elle é'merveilla Gaspard. '— Et lui, l'homme des 
faubourgs à la voie grasse, qui adorait M"' Anne 
et qui rêvait de M°" Arnaud, il sentit tout de stiite 
ce qu'il y avait de spirituel et de racé dans cette 
vraie petite Française, si fine et si vivace. Uù 
jour, n'y tenant plus, il lui dit: 

— Est-ce pas, mam'selle, v's êtes de Paris? 

Non : elle était de l'Anjou ; elle avait été élevée 
dans cette sage et mftligne province^ et elle le 
disait les yeuï si clairs, aVèc urt rire si franc, 
que Gaspard, pour la première fois de sa vie, se 
demanda s'il y avait en France quelque chose de 
mieux que sa grande ville. 

La vérité, c'est que ces deus étreSj ai lointidnB 
d'apparence, étaient tout proches de cœur. La 
même pureté dans l'amour-propre. Jamais il a'&u-> 
rait dit : « C que j' souffre ! », lorsque, peQChée 
sur lui, grandissant sa petite taille, r&pidé, gen- 
tille, avec on ne sait quelles ruses de doigts, elts 

D,ni,ii"iT,Go(><^[c 



dtait les paiisenieQts qui collaient k la gMit. Et, 
quand, k l'heure des repas, elle lui choisissait 
un beat! fruit, l'ayant d'avance en main, elle 
«Tait l'air, devant Son lit, de fouiller ou hasard, 
dans le panier. Elle eût 6lé gônée qu'il la remar- 
quât. 

Il y avait quotidiennenleut, pour les hlessés, 
deux minutes rares et délicieuses : le jour qui 
venait I elle qui entrait. — C'était une bouffée de 
bon air pour la salle. Elle arrivait ftatcbe comme 
le matin. Ses yeux Haleut ; elle avait l'air de 
dite î <i Qu'est-ce que vous faites là, dans voa 
lits? » Et tous ces hommes se sentaient uû peu 
betes d'être blesâés... 

Elle avait des cheveux d'un blond vif^ dont les 
plus fins s'échappaient de sa coiffe blanche, et lui 
chatouillaient les tempes. Aloi's, elle les rap- 
pliquait Sur l'oreillp, dun geste impiitient, du 
revers de sa main. Une mince chaînette on or, 
où pendait une médaille, s'animait sut son cou, 
aussitôt qu'elle trottait. Et el)è était drdle, active, 
espiègle, endiablée. 

C'était elle qui rangeait Tarmoiré à linge, em- 
pilant les niouchsirg et étalant lés draps. Elle y 
disparaissait dans son armoire, rentrant, reSsOr-' 
tant, là ûMiin Si pMste et si Soigneuse ; el vers 
midi, qUaûd le soleil pi'nétfàit à flots dans le 
dortoir, elle était une preuve charmante qu'on ne 

D,ni,ii"iT,Goo<^le 



doit jamais faire ranger du linge blanc que par 
une jeune fille blonde. 

Au surplus, que ne rangeait-elle pas? Qù 
n'était-elle point? Que faisait-on sans elle? Elle 
courait si vite; devinait de si loin; pensait 
d'avance. Et si par hasard un blessé pouvait se 
dire : « Tiens, elle n'a pas songé à ça... », sans 
doute lui Toyait-elle des yeux étranges, car elle 
s'approchait, demandant : xQu'est que j'oublie? » 
— Et elle trouvait. 

Pour ses malades, elle choisissait les draps les 
plus doux, s'excusant : « Ils sont peut-être un peu 
vieux... » Dès les fraîcheurs d'octobre, elle leur 
offrit de l'eau tiède : « Pas froide ? Ça ne vous 
fait rien? » Et de chez elle à la dérobée, elle ap- 
portait des fruits, des bonbons, des images, car 
elle avait la main petite, mais juste ce qu'il faut 
pour cacher une surprise. — Etait-elle rouée ? 
Son front bombé parlait de malice. Mais ses ruses 
n'étaient rien que de la bonté qui se cache. Es- 
prit français, pudeur du cœur, &me de jeune fille 
délicate, qui faisait dire à Gaspard : 

— C te p'tite-U, c't' un amoul*!... Quand 
j' serai dans mon bocal, j'y enverrai des sou- 
venirs. 

Ces trois femmes, loin de se nuire, se complé- 
taient entre elles. Elles formaient un triptyque de 
la vie féminine. Le ton de M"" Anne, doux, ré- 

I,;-,I,G0(V^[C 



signé, charitable, était un baume aux grands 
blessés qui songeaient à la mort. — M"* Arnaud,' 
la Toix chantante et le bras arrondi, semblait 
faite au contraire pour ceux qui vont guérir, et 
qui s'en attendrissent. — Et M"" Viette, si éveillée, 
si souple, si remuante, c'était le plaisir de vivre 
pour des convalescents. 

La première, ou l'embrassait quand on se sen- 
tait mourir. La seconde, il venait h ces hommes 
comme un désir timide de lui baiser la main. La 
troisième, Gaspard rêvait de s'aller promener 
avec elle. 

Gaspard à l'hôpital! Fut-il soigné ou soigna- 
t-il? 

Trois jours de lit, puis il fut debout. Ça l'éreiu- 
tait! Il ne pouvait plus ! Il eût fallu le ficeler. 11 
dit à M"- Anne ; 

— C'est fini... J' sens pus rien... J' vous pro- 
mets, c'est fini... 

Et, boitant horriblement, s'avouant lui-même : 
u C't' à croire qu' j'ai une fesse en bois », il en- 
treprit d'abord de visiter toute la hfttisse, qu'il 
avait dénommée joyeusement : « l'atelier de ré- 
parations ». Chapelle, cuisine et caves, où ne 
mit-il pas son nez de badaud 7 11 vit le jardin, la 
pharmacie, la lingerie, et il remonta, sachant où 
s'embaucher pour rendre service. 



ii,i^iT,Goo<^le 



Dès le soir, on le trouva sur un perron, éplu- 
chant des pommes de terre avec une aoeur, qui 
ne pouvait s'empêcher de rire à l'entendre ra- 
conter : 

— Tout c' qu'est boulot, c'est pas d' la blagua, 
à moi ça-m' platt. Si 1' bon Dieu il m'avait fait 
huître, j'aurais crevé d' dans ma coquille ; moi 
m' faut d' l'action, c'est pas d' la blague... et pis 
qu' ça barde ou bien j' m'embête... Paris, wilàl 
Ça grouille, ça m' botte I Non, mais sans blague... 
c'est pas d'ia blague... Et vous ma sœur? 

Le lendemain, c'est lui qui fit chauffer l'eau 
des bains de pieds, qui ratissa le sable de la cour ; 
et il éplucha encore tous lea légumes pour la 
soupe. Puis... peut-on dire tout ce qu'il fit? Il 
balayait, cuisinait, massait, rasait, et... sa plaie 
se fermait. Sans rire ! Ses inlîrmiàres s'en amu- 
saient entre elles. Lui aussi. Un soir, en se cou- 
chant, il se tenait les côtes. L'infirmier lui dît : 

— Allons, ça va. Tu te remets. 
11 fit : 

— Si j' me remets? Et t' sais pas pourquoi 
que j' me remets? Le vieux bonze, el' docteur, il 
m' la ospliqué. Il dit : « Vous, vous guérissez 
vite, pasque vous buviez pas.., »Âb! poteau!... 
Ahl dis donc!... J'ai manqué y poufTer au nez. 
L" pauv'e bonhomme ! ... Si y avait autant d' gossee 
en France comme j'ai sifflé d' pernods, probabe 



ii,i^iT,Go(><^[c 



OASPARD 183 

qu'on parlerait pus d' la dépopulation... Juste- 
ment, ça y fait du bien, les alcools h ma fesse ! 
Ça t'a fortifiée, c' te p'tite fèfesse I 

L'infirmier s'amusait. C'était un bon vivant, 
dont Gaspard, très vite, s'était fait un ami. Clerc 
de notaire transforme en infirmier. Comment? 
Pourquoi?Confusion du recrutement. Mais confu- 
sion bénie, car avec sa face rose, son humeur 
douce, son sourire pour lever les plus lourds des 
blessés, il consolidait le moral, et ii avait tou- 
jours l'air de dire : « Regardez-donc comme il fait 
bon vivre. » 

C'était lui qui affirmait chaque matin : << Tout 
sera fini dans un mois », qui contait sur la 
guerre des histoires comiques, qui, un jour, pâle 
d'émotion, disait d'un moribond : 

— Pauvre vieux! Si au moins je pouvais le 
faire rire encore une fois... 

C'est avec ceux qui meurent qu'on juge les 
vivants : ceux qui meurent ont tant besoin qu'on 
les aide. 

Quand on a vu des batailles, on n'a plus qu'un 
demi-mépris pour ceux qui redoutent le feu : il 
est redoutable; or ce clerc de notaire, placé \h 
malgré lui, le redoutait un peu. 

Gaspard lui avait lancé brutalement le lende- 
main de son arrivée ; 

— Pourquoi qu' t'es là, toi? T'es bien bal- 



ii,i^iT,Goo<^le 



184 GASPARD 

lotté ; qu'est-ce t'attends pour aller faire risette 
aux Boches? 

— En voilà un typel répondit l'autre. J'at- 
tends... j'attends qu'on me demande... Toi, on t'a 
bien demandé ? 

— Y a des chances, fit Gaspard. {Et il avait 
une moue de dédain.) Moi, j'étais commandé 
d'puis toujours. 

Puis, il avait appris à connaître et & apprécier 
cet aide- tabellion, qui, quand la mort rôdait, se 
mettait entre elle et sa victime ; il ne quittait 
plus le lit ; soutenait l'oreiller; sa voix se faisait 
maternelle ; et on citait ce mot de lui sur un der- 
nier soupir : 

— Ce n'est rien, bonhomme; ça ira; ça va 
mieux; c'est... c'est fini... 

Gaspard s'était dit : 

— Les notaires? D' la racaille 1 Des mecs qui 
prennent cent sous pour vous écrire deux lignes. . . 
Mais çui-là, c't' un à part; l'est brave type; 
j' peux y causer. 

Et il lui avait donné peu à peu sa confiance, le 
mettant dans son cœur à la place de Burette, car 
il choisissait toujours ses amis parmi les hommes 
qui savent parler et un peu penser. Puis, ce 
clerc-infirmier était original. Il avait la valeur de 
son nom : Dudognon. Que de choses dans ces 
trois syllabes ! De la mollesse et de la bonté, du 

I,;-,I,G0(V^[C 



comique et de rattendrissement. En fait, il 
égayait « l'hosteau ». Il lui arrivait des histoires 
impayables. 

Un matin, brusquement, on annonça la visite 
d'un général-inspecteur. 

— Fichtre, dit Dudognon, s'il m'inspecte, moi, 
je me trotte au front dès ce soir. 

— Attends donc, reprit Gaspard, et t'en fais 
pas d'avance ! 

Le médecin-chef avait en effet songé à lui. Il 
accourut. 

— Fichez-vous vite au pieu ! 

— Bon, docteur... 

— Remontez vos couvertures. Fermez vos 
quinquets ! 

— Oui, docteur... 

— Je dirai que vous avez une fièvre de cheval. 

— Merci, docteur... 

Et le Toilà qui se déshabille, se coule dans ses 
draps et attend. 

Ronflement d'auto dans la cour. Pas sur le 
perron. Le général ! Notre infirmier, dans son lit, 
roule des yeux de supplicié. Tout à coup, la porte 
s'ouvre. C'est M"' Arnaud en coup de vent. 

— H est couché ! Levez- vous vite ! Qui vous a 
dit de vous coucher? 

— Le... le docteur. 

— Et si on demande k voir vos blessures... 



ii,i^iT,Goo<^le 



186 - GASPARD 

— Mes... Ahl me8 blessures... 

— Levez-vous ! Levez-vous ! 

II saute hors du lit. Il bredouille en enfilant 
son pantalon : 

— Alors?... Alors?... 

— U faut vous cacher. 

Gaspard était lii. Il dit très simplement : 

— Aboule-toi. J'ai l'affaire. 

— Où ça? 

— Dans V placard aux balais. 

— Dans le pla... 

Devait-il trembler ou rire 7 En tout cas , plus 
moyen de discuter. Ses chaussures & la main, il 
suivit Gaspard, qui l'enferma et prit la clé. 

Puis, M°» Arnaud débrouilla ia situation. 

Les plus honnêtes des femmes sont admirables 
pour rester impassibles, quand il s'agit de sauver 
un homme étouffé dans une armoire. Quelle 
promptitude dans le geste! Quel naturel sur le 
visage I Quelle froide audace dans le mensonge I 
Il fallait voir M"° Arnaud, élégante et la voix 
posée, avec le général, vieil homme tout che- 
vrotant. Elle lui expliqua, devant le Ut vide et 
défait: 

— Monsieur l'Inspecteur, ce blessé-là est où 
les rois vont à pied. 

— Ah?... Ah 1 c'est son droit, dit le général en 
souriant... Quelle blessure ? 



ii,i^iT,Go(><^[c 



GASPARD IS7 

Elle répondit imperturbable : 

— Il est clerc de notaire. 

Le général, stupéfait, pensa: » Et elle... elle 
est dure d'oreille... comme moi. » Et il passa. Il 
passa même devant le placard ; puis s'en alla 
tout h fait. Tout le monde Ht ouf! On songeait à 
ce sacré Dudognon... Aussi vouiut-on lui faire 
payer l'émotion qu'il donnait : on appela toutes 
ces dames de la Croix-Bouge pour le voir sortir 
de Ba cachette. 

Ahl cette tëtel 11 clignotait des yeux. 11 était 
honteux. 11 dit tout de euite, s'adressant à. Gas- 
pard, comme s'il lui en voulait de l'avoir bouclé 
et humilié : 

^- Ce n'est pae une vie! J'aime mieux me 
battre ! Je vais écrire au chef de corps ! Je n'ai 
pas une nature h jouer au guignol comme ça ! 

Après quoi... mon Dieu, il »t mit à causer 
avec M"« Arnaud, et il la trouva décidément 
pleine de grftce. Après quoi, encore il parcourut 
les journaux. Le communiqué disait.: Les Alle- 
mands ont eu des perles considérables; les noires 
sont sensibles. Et il trouva cela terrible, à bien 
réfléchir... 

En sorte qu'il se remit à soigner les blessés, 
en s'oubliant lui-même. 

Et Gaspard l'aida. 

Ensemble, ils s'étaient pris d'affection pour un 



ii,i^iT,Goo<^le 



188 GASPARD 

jeune sergent de l'infanterie coloniale, qui mou- 
rait lentement d'une balle dans la moelle épi- 
nière. 

Un Parisien aussi, un comptable du faubourg; 
Saint- Antoine; et Gaspard, pour cette seule rai- 
son, lui eût donné son sang ë la première de- 
mande. 

Un camarade racontait comment il avait reçu, 
cinq minutes avant sa balle mortelle, un éclat 
d'obus sur le pied, riant dans ses souffrances et 
disant : « Juste sur mes cors I » 

Gaspard avait reconnu un frère. 

C'était un blessé immobile, haletant, et dont le 
regard fixe faisait mal. 

On l'avait amené une nuit, h deux heures, dé- 
fait, sanglant, épuisé. M"" Anne lui avait dit : 

— Essayez de boire un peu : c'est chaud ; ça 
vous fera du bien. 

Il avait répondu : 

— J'aime mieux un bout de papier pour écrire 
à maman... 

Et il avait écrit, d'abord ; puis il avait bu ; 
après quoi il s'était endormi... pour une tren- 
taine d'heures, sans mentir. Sa blessure était 
atroce; la âèvre le brûlait; mais la fatigue était 
plus forte que tout : il dormait. De temps & autre 
on le remuait, on le pansait, on lui tendait une 
tisane, et il entr' ouvrait les yeux, murmurant : 

D,ni,ii"iT,Go(><^[c 



«Merci... Vous êtes bien bonne ». Puis, sa tête 
repartait sur l'oreiller, et on eût dit qu'il voulait 
rattraperd'uQCOupsesdeuxmoisdenuits blanches, 
dans un de ces sommeils immobiles et si pro- 
fonds, qu'on ne voit qu'aux enfants et aux soldats. 

Et c'est sa mère qui l'éveilla. 

Sa mère, comment parler d'elle 7 II eût fallu 
la voir, — la voir arriver, regarder l'hôpital, pas- 
ser le seuil en fermant les yeux, puis entrer dans 
la loge et dire : 

— Ma sœur... mon fils est ici... Pierre Fon- 
taine. Je viens de Paria pour le voir... 

A.h ! cette angoisse et cette autorité dans le ton, 
qui distingue toutes les mères ! Car les autres 
sont plus timides : la peur leur donne de la confu- 
sion. Tandis qu'une mère, en deux mots, de- 
mande tout de suite : « Où est-il? Qu'est-ce qu'il 
a? Qu'est-ce qu'on m'en a fait? » 

A celle-ci, comme par hasard, c'est Gaspard 
qui répondit. (Il était là, dans la loge, qui bavar- 
dait avec la sœur.) Il dit : 

— Madame, vous faites pas d' mousse. L' doc- 
teur il dit qu' ça va. 

— Vrai ? fit la mère. 

Et il passa dans ses prunelles toute la lumière 
qu'on voit aux yeux d'une accouchée, quand on 
lui met son petit dans les bras pour la première 
fois. 



ii,i^iT,Goo<^le 



IM QAÊPÀAb 

Puis, des larmee vinrent, et elle dit avec un 
rit-e nerrfeux, ob il y avait encore de l'égarement : 

— Pout le voir... c'est paf ici.., par la?... 

Femme dti peuple d'une quarantaine d'années, 
modeste^ en robe noire, mais ijlii avait dâ être 
singulièrement fralo'he et jolie, car malgré ses 
tempes grises, le geste était reaté tout jeune, le 
front sans rides, les yeux éclatants; et elle était 
vive, mince, avec liQe taille de trente ans. Comme 
son ËIs devait l'aimer ! 

Gaspard sentit bien cela. 

Il s'ofTrit & la conduire, mais elle était im|)a- 
tiente et remarquait à chaque tournant de bou- 
toir : « Ce ^ue c'est loin... ce que c'e&t grand, t^s 
hôpitaux I » 

Enfin Gaspard poussa la porte de la salle, et il 
dit : « C'est là. » Elle répondit : « Je le vois ! n — 
Parmi les trente lits Bon œil «'avait ptt9 hésité. — * 
Puis, sans prendre garde à rien ni personne, les 
yeux Sur lui, elle s'avança d'un pas raidi par l'émo- 
tion, marchant sur la pointe des pieds, Car elle 
avait cofRpris fa soft calme qu'il dormait. Elle 
arriva devant son fils, vraiment éSsOUfflée de 
bonheur, et de la main, contenant sa poitrine, 
elle eut un goste charm&nt, qui semblait, dire : 
« Allonti... allons, mon ctBur... sois ëage... tu 
vois qu'il est vivant. » 

M"" Anne approchait une chaise ; elle ae la vit 

D,ni,ii"iT,Go(><^[c 



pas. Tout doucement, elle s'en vint contre la tête 
de Bon enfant. Son petit i&c tomba sur la couver- 
ture. Elle glissa son bfas sous l'oreiller; puU, le 
ramenant tout à elle, tout contre elle, d'un mouve^' 
ment befceur où elle mettait sa pleine tendrease, 
elle l'eùibrassa de toutd son fitno, murmurant : 
(t Mon petit... mou tout petit... n Sous le baiser ma- 
ternel, il s'étira, le pauvre ; puiS) brusquement) il 
ouvrit des yeux énormes, stupéfaits, et sa bouche 
se mit à trembler de joie sans qu'il pût rien dire. 
Alors, elle le lâcha, recula, ouvrit ses bras; il 
tendit les siens, et on n'entdndit plus qu'un bruit 
de sanglots et de riresi 

— Mon petit... mon Pierre... mon Pierrot... 
Mon enfant... si cherl... C'est toi... Je t'ai... Tu 
n'as qu'une blessure... Raconte... Tu souffree?Dis 
la vérité... Qu'il est changé... mais qu'il est drôle! 
Mon chéri... terevoir... te tenir!... C'est horrible, 
est-ce pas, là-bas? On se fait pas idée... Mais te 
voiU... Tu vis!... Tu me voisi Que c'est bon! 
Embrasse, embrasse... Reste là : bouge plus; j'ai 
vécu de telles semaines : je serais devenue folle.. ^ 
Dieu, que je suis heureuse !... si heureuse 1 Fais 
pas attention, je pleure, cest la joie... petit... 
Ohl petit!... 

— Madame, dit une voix derrière, mande 
pardon, madame... 

Elle se redressa. 

I,;-,I,G0(V^[C 



— C'est moi, dit un garçon de salle, que j' vou- 
drais rentrer l'eau bouUlue dans la table de nuit. 

Elle s'écarta ; puis, revenant, s'asseyant, pre- 
nant les mains de son fils : 

— Tabarbeî.-.Quetues comique avec ta barbe I 
Il y a du noir, du blond. Tu es affreux : je t'adore. 

Il ne put s'empêcher de sourire ; et il bredouilla, 
car il était très essoufflé ; 

— Au moins... tes infirmières n'auront pas le 
béguin. 

Elle continua : 

— Mais t'es-tu vu? Oh, ce poilu... mon poilu I 
Et elle se remit à le manger de caresses. 

Lui ne s'abandonnait pas comme elle. La souf- 
france le rendait un peu raide dfins des bras aussi 
tendres. Il demanda d'une voix coupée : 

— Quand as-tu reçu ma lettre?... Commentes- 
tu déjà là? 

En s'essuyant les yeux, elle se remit à rire : 

— Voulais-tu que j'attende le Jour de l'An? Je 
serais venue pour les étrennes. Grand gosse ! Tu 
sais pas ce que j'ai vécu. Toi tu te battais : les 
jours filent ; mais moi, seule à la maison, avec 
des idées horribles... Car penser, c'est affreux! 
Et les nuits, oh, les nuits, je veillais, va, comme 
toi là-bas! 

Il lui serra longuement la main. Puis, tout à 
coup: 



ii,i^iT,Goo<^le 



— Et papa ? 

— Ton père ? Il doit aller bien, très bien. Je 
t'ai écrit: toujours dans la Meuse. 

Il fit un effort pour s'expliquer mieux : 

— As-tu une lettre récente? 

— Toute récente. 

Elle devenait rouge, très rouge. Elle reprit : 

— Explique-moi bien ce que t'as. C'est dans le 
dos... mais c'est-il ressorti ? 

U dit d'ui air très triste : 

— C'est rien. Seulement... ça sera long. 

— Long? Eh bien, tant mieux I Tu vas pas 
repartir dans quinze jours. Tu as le droit de 
souffler. Raconte-moi ta bataille. 

U s'essuya le front : 

— Laquelle? 

— La dernière. 

— C'est la moins drôle... 

— Drôle... U a des mots ! Alors c'était épou- 
vantable? Dis-moi tout à moi. Je suis ta mère ; le 
public entend pas. 

— C'était... c'était pas épouvantable: on s'y 
fait. 

— C'est ça... Tu as été héroïque. Si, j'en suis 
sûre. Je le sens. Tiens, je suis fière de mon garçon ! 

— Maman... on nous écoute. 

— Qu'est-ce que j'ai dit de mal ? 

— Parle-moi de papa. 



ii,i^iT,Goo<^le 



Ton père? Elncore ! Je t'explique... je t'ex- 

tUTêta presque de respirer. 

Tu me caches quelque chosft... Qu'est-ce... 

lui est arrivé ? 

! le regardait fixement, haletante et bien 

. Et ils s'interrogeaient l'un l'autre, sans 

ire, lorsqu'elle lança : 

Ton père, il est blessé ctimme toi, ta, na 

lessé. 

Blessé ? De quand ? Où ça ? 

Comme toi, je te dis, comme toi... J'ai reçu 

ittre en même temps. 

En même temps? 

La veille. 

Et tu l'as vu? 

Non... 

Comment, mais... 

! rapprocha sa chaise, et les yeux dans les 

Ecoute, oui... écoute petit, tu vas com- 
re. J'étais prêté. J'avais fais mon paquet; 
■'ais plus qu'une heure avant le train qui me 
it vers lui, quand on m'apporte Ion mot, 
:ot h toi, ie Pierrot chéri, dont ta vie est ma 
)is-voir ce que je serais devenue, moi, si on 
ttué? 
Alors?... 

■ D,ni,ii"iT,Go(><^[c 



--^ Aloi^, je pouvais pas dire partout ! Je pouvais 
plue aller voir ton père. J'ai préveuB sa mère. Ella 
est encore allante ; elle est partie le soir. 

— ■ La pauvre vieille I... 

— Elle n'était plus vieille à l'idée d'embra&ser 
son fils. 

11 restait comtne atterré. Il r^;nrdait se» draps. 
Il dit encore : 
— ' Sais-tu au moins... sa blessure? 

— Non... je... je ne sais pas. 
Alors, il fit d'uue voiï sourde : 

— Ça, «'est terrible... 

Mais elle reprit brusquement, presque b^uta- 
leme&t : 

— Est-ce que je savais la tienne ? Tu m'éeri- 
vaifi : ne mentais^tu pas ?... Àb, je souffrais trop 
vois^tu I... je souffrais de partt^t, du cœur, des 
membres. Je t'ai mis au monde, moi ; je t'ai fait 
an bomme. Tu es h moi... &. moi... Embrasse.,, 
embrasse encore. Mieux. Il y a trois mois qu'on 
ne m'a pas embrassée ! 

— Madame... mande p&rddn, madame. 
C'était enc^e te garçon de salle. 

— ' J' suis obligé de r' prendre l'eau bouiilue. 

Trois jours paBsàrentf pais la mfrre dut repartir. 
Elle voulait des nouvelles de son mari ; elle avait 
o«aâé sa ^it« aile à une voisine; l'auberge 
coûtait cber ; elle regagna Paria. Et quand elle 

D,ni,ii"iT,Goo<^le 



quitta son enfant, elle eut un regard & fendre 
l'ftme, car elle comprenait bien qu'il était très 
touché. 

Dans l'escalier, elle le dit à Dudognon eu pleu- 
rant. Lui, reprit avec une délicatesse rusée, qui 
sentait l'homme de loi : '^ 

— Je crois qu'il s'en tirera... Je vous promets. 
Madame. . . 

Mais elle ne Técoutait même pas. Elle était 
appuyée au mur, bras ballants, lamentable, etdes 
larmes plein la gorge, elle disait : 

— Nous l'avons pourtant bien élevé, Monsieur. ,. 
C'est affreux, vous savez, de tuer comme ça des 
jeunes hommes bien élevés... Nous, on est que 
des ouvriers, mais lui... il était dans un bureau. 
Monsieur. Et il s'intéressait aux choses... Oh, 
mon Dieu!... Mon Dieu, que je suis malheu- 
reuse I... Il lisait des livres. Monsieur, que rien 
que les titres, ça me donnait du respect pour mon 
garçon... 

La pauvre! Elle revint la semaine d'après. 11 
était affreusement changé, le bas du corps para- 
lysé, et le haut se prenait peu & peu d'une horrible 
façon par le ventre qui devenait raide et tendu, 
puis les poumons qui étouffaient, et dont les râles, 
déjà, étaient une agonie. 

Cette fois, comme sa mère parlait, le blessé 
put à peine répondre. It avait des yeux égarés. Il 

D,ni,ii"iT,Go(><^[c 



fit signe simplement de la tête qu'il était heureux 
de savoir son père hors de danger. Et elle resta 
deux longs jours contre son lit, à le regarder. 
Puis, de nouveau, elle s'en alla, le cœur crevé, 
pâlie, maigrie, lui laissant deux oranges aux- 
quelles il ne toucha pas. 

Dudognoit, qui souffrait pour elle, la mena 
encore jusqu'à la porte de la rue. 

Pendant ce temps, Gaspard arrivait essoufflé 
près du &ls : 

— Poteau... Gomment qu' tu t' sens, moa 
pote?... J' suis monté vite, c'est pour te dire: 
r docteur, il parle dans l'escayer : il dit comme ça 
qu'on t' tire d'affaire, et qu' c'est pus rien, mais 
qu' tant du temps... Tu le r'verras, fiston, ton 
faubourg Saint-Antoine. 

— Tu... tu crois? murmura le sergent. 

— Pisquej' te dis qu'il V dit! Et t' la r'verras 
va, ta Bastille, et tes taxis, les autobus!... Aie donc 
pas peur, petit ! On s'en va pas comme ça quand 
on est Parigot. 

— Ah!... Peut-être... Mais je souffre tant la 
nuit! balbutia le sergent. 

— La nuit? Attends, j'*n parlerai à la sœur. 

11 en parla. Qu'y pouvait-elle? Elle n'avait 
d'yeux que pour ce pauvre grand blessé. Sa 
cornette, en huit heures, se penchait cent fois 
sur son lit. Mais on ne lutte pas avec la mort ; et 

D,ni,ii"iT,Goo<^le 



1b mort étreignait le sergent, }e serrant nn peu 
plH« teuB lee jours. 

Ua soir, enfin, on hocha la tête. Sa mère était 
& Paris. L'infirmièFe-Baajor demanda l'aumônier. 

On avait mis an paravent, comme toujours 
pour cacher les moribonds, en sorte que l'on oe 
pouvait rien voir, ni le prfttre, ni les avurt, ni 
l'agonisant. Mais sur le mur blanc, ils se proje- 
taient en silhouettes poires, énormes, et c'était 
comme une extrême-onction sinistre et géante 
au pays des ombres. — Gaspard et Dudogno^ 
avaient la gorge eerréc. 

Le sergent agonisait, mais ne mourait pas. U 
avait toute sa titte, et il lui semblait, se raecror 
chant à ta euprâme espérance de peux qui meurent 
. la nuit, que s'il atteignait le jour, peut-être 
encore il s'en tirerait. Mais le jour... le jour était 
si loin!... il demandait l'heure toutes les minutes 
avec angoisse. La sœur, patiente, lui répondait 
doucement. Vers minuit, comme il étouffait da- 
vantage, il dit : 

— Est-il bientôt quatre heures?... 
Et la religieuse eut ce mot divin : 

— Oui, mon petit... Encore un peu de courage 
et on va être « rendu... » 

Mais soudain, il se désespéra ; il se mit h 
pleurer ; il geignait : >< Y a un coq... un coq qui 
chante à quatre heures... » 

D,ni,ii"iT,Go(><^[c 



^t il ne ofa&otait pss, 

Gaspard n'avait pas le caiir à dormir. Il vcaait 
d'entendre ces derniers mots. Il se dressa sur son 
séant, dans son lit, puis il rejeta ses coBver- 
tiires, enâla sa culotte, et furtivement, h quatre 
pattes, il se coula horg du dortoir. 

Et alors... alors au bout de deux minntaB, le 
coq chanta. 

C'était une voix un peu étrange, éraillée, un 
peu trop humaine. Maie ie sergent s'arr^tta 
d'étouffer: 

— Ma... ma sœur, entendez-vous? 

— Je vous l'avais dit, St-elle. 11 est quatre 
heures. 

11 avait confiance: le jour allait paraître. Il 
mourut calnjé, presque en souriant. 

Dudognon aurait voulu embrasser Gaspard. Il 
ne le permit pas ; il dit furieux : 

— Ça y est ; ma fesse s'est rouverte ! 

— Ta fesse? 

— Oui, ma fesse, ma sale fesse ! 

C'était vrai... En chantant... l'effort... l'émo- 
tion... Sacré Gaspard! 

11 dut se recoucher, et ce fut son tour de 
geindre, car la fièvre le reprit. Alors, le lende- 
main, le docteur fut terrible, et le menaça s'il 
bougeait de son lit. Pas même moyen d'aller ft 
l'enterrement du camarade. Quelle mé'.ancolie! 

D,ni,ii"iT,GoO<^[c 



11 fallait voir Gaspard, nez dans son traversin, ne 
ronchonnant plus que deux mots : t< J' m'en 
fous! » 

C'est encore Dudognon qui vit la mère. II était 
bien anxieux de la revoir ; il la devinait si dou- 
loureuse ; mais il grillait de lui raconter ce que 
Gaspard avait fait pour son fils. 

Il n'en eut pas le moyen. 

Quand, au lieu d'un blessé, il n'y eut plus 
qu'un cadavre, quand elle eut vu son enfant muet, 
raide et froid, cette femme, dans te désespoir qui 
la déchirait, eut soudain une crise de haine et de 
jalousie aiguë pour cet autre qui était rose, bien 
portant, à l'abri. Elle oublia son dévouement, ses 
attentions, toutes ses bontés. Dans sa souffrance 
elle ne jugeait plus que par ce que ses yeux 
voyaient ; et tandis que des larmes roulaient sur 
ses joues biémies, elle lui demanda d'une bouche 
tremblante : 

— Et vous?... vous... vous irez donc pas au feu? 
A cette question imprévue, il balbutia : 

— Moi... je suis infirmier... 

Ce dernier mot fit pousser un cri de rage à la 
mère, un cri terrible et féroce : 

— Ah! ah!... Infirmier! Quand les autres on 
les tué ? Pourquoi mon garçon a-t-ii pas été in- 
firmier ?... 

Elle s'avançait sur lui : 



ii,i^iT,Go(><^[c 



— Dites... dites, pourquoi?... Avec votre santé 
vous restez là ! Vous avez pas honte ! Ça vous fait 
rien, vous, qu'il y ait tant de monde de mort! 
Vous l'avez pourtant vu, le mien, comment il 
souffrait! Et ça vous dégoûte pas d'être ce que 
vous êtes! Ah! sij'étais un homme... un homme... 

Et elle le menaçait de la main en s'éloignant. 

Il remonta au dortoir dans un état lamentable. 
Il faisait peine ; il avait une sueur froide ; il cris- 
pait les mains et il regardait, l'œil égaré. 

II vint au lit de Gaspard et il lui dit d'une voix 
étranglée : 

— Vieux... cette femme-là est une brute, 
parce que moi, tu sais, son fils, je l'ai veillé, 
soigné comme un frère, et j'étais là quand il est 
mort . . . pour lui dire qu'il ne mourrait pas. Mais. . . 
quoiqu'elle soit une brute, elle a raison... Si, si... 
Je ne devrais pas être infirmier ! Je vais écrire au 
chef de corps! J'en ai assez! Je veux me battre, 
risquer tout ! Je n'ai pas une nature à avaler des 
mots comme ça ! 

Il reprenait des couleurs. Gaspard ne répon- 
dait rien. 11 dit encore : 

— Je me fiche pas mal d'être bien nourri, 
d'avoir un pieu... 

11 se leva. 

Un blessé l'appelait: « Infirmier! » 11 répon- 
dit rudement : « Je ne suis plus infirmier ! )> 

D,ni,ii"iT,GoO<^[c 



Est-ce qu'il r^peontra la charnïçnte M"' Ar- 
naud? Lat^il encore le journal, ou simplement 
proQta-t-il de nouveau de sa faculté d'oubli si 
utile et si divertissante ? Bref, te soir du mâme 
jour, M"" Viette qui l'aimait bieq et se divertis^ 
sEtit de lui, le surprit voee, frais, souriant, au che- 
vet d'un blessé pftje, essoufflé, inquiet de soi. 

Il lui tendait une potion. La blessé disait ; 

— Vous y avez été aussi, vous, là^bas?... 
Il répondit sans se troubler : 

— Ai-je une tête k ne pas y avoir été ? 

— Oh 1 fit l'autre, c'est pas ça que j' veux 
dire,.. 

— Alors, avale ta potion, dit Dudognon: ça 
te fera dormir et tu ne penseras plus, c'est ce 
qu'il faut. 

M"' Viette conta la chose à Gaspard. Ils «o 
rirent ensemble, lia faisaient une paire d'amis. 
Il lui avait déjà raconté bien des choses : son 
métier, sa vie à Paris, ses batailles, la mort de 
Burette, l'héroïsme du capitaine Puche. Elle, elle 
lui apportait des journaux ; elle lui répétait ce 
que son père pensait des Allemands, de la vic- 
toire de la Manie, de la destruction de ta cathé- 
drale de Reims ; et Gaspard, qui se disait que ce 
père-là était un monsieur, l'écoutait avec défé- 
rence, songeant en soi-même : a Pour une jeune 
fille d' la haute, elle est pas aère celle-là. >? 

D,ni,ii"iT,Go(><^[c 



Un soir, eafin, il lui parla de sa « vieille » et 
de SB femme. Il ne lui dit point qu'il n'était pas 
marié : ce ne sont pas des choses h dire à une 
jeune fille. Hais il y avait plus de deuic mois 
qu'il n'avait pas vu sa Marie et il remarqua : 

-r- C'est pas que j' m'atteadaîs à c' qu'elle 
viendrait ici. J'ai rien d' grave : ça vaut pas 
d' dépenser du pognon. Seulement... elle a' serait 
amenée sans m' le dire, qu' j'aurais pas r'gretté 
o'te galette-li ! 

H"* Viette l'écoutait assise près de sou lit, sur 
le rebord de la fenôtre. Le fenêtre donnait 
sur un jardin, vrai jsrdip de France avec une 
échelle dans un prunier. Plus loip, il y avait le 
potager et un petit bassin rond au milieu, II fai- 
sait une soirée d'automne paisible et dorée. 
M'i' Viette semblait encore plus blonde. Un air 
doux pénétrait dans la salle. Des blessés somno- 
laient déjà ; et en bas, dans le jardin, on enten- 
dait le murmure d'une eœnr qui priait en mar- 
chant. ' 

M"* Viette était rAveuse. Gaspard soupira. Elle 
lui tendit la main : « Au revoir... Bonne nuit ». 
Il répéta : 

— C'est ça, bonne nuit... vous aussi, mam'selle. 

Et quand elle fut partie, il eut le cœur encore 
plus gros de n'avoir pas revu sa femme. 

Quelques minutes après, la sœur entra. 

D,ni,ii"iT,Goo<^le 



Elle s'appelait sœur Béoigne. Elle entrait chaque 
jour dans le dortoir, h la nuit tombante, et sa seule 
présence était un soulagement aux appréhensions 
des blesses, qui redoutent tant ces heures sombres, 
où les cauchemars, la fièvre, les douleurs, les 
étouETements, font sournoisement l'assaut des lits. 

Elle passait la porte, disait : « Bonjour » de sa 
vois fluette ; tous les soldats, même ceux qui tour- 
naient te dos, répondaient, ensemble: « ...jour, 
ma sœur ■» ; et au lieu de trois femmes qui toute 
la journée s'empressaient pour eux, les trente 
blessés n'avaient plus soudain que cette sœur, 
petite et maigre, aux épaules étroites, & la mince 
figure, mais qui les faisait tous sourire d'aise, 
parce qu'elle était pour chacun un secours assuré 
contre la nuit. 

La nuit ! C'est si terrible toute une nuit ! — Un 
soldat qui s'est battu, qui est épuisé, qui souÉFre, 
est comme un grand enfant docile et malheureux. 
Il ne sufBt plus d'un pansement. Dès qu'il fait 
sombre, il faut le consoler, même s'il ne demande 
rien. Pour marcher sous le feu, il n'a pas eu peur: 
il a peur ensuite quand il en est sorti. Et c'est 
un spectacle impressionnant et fantastique que la 
première nuit d'hdpital d'une trentaine d'hommes 
couchés dans la même salle, mais qui, n'ayant 
pas connu l'horreur des mêmes combats, bataillent 
ensemble avec leurs rêves, dont ils s'effraient les 



ii,i^iT,Goo<^[c 



uns les autres. Le cauchemar de ceux-ci est un 
assaut furieux ; ceux-là hurlent, blessés; d'autres 
commandent; d'autres gémissent. Et la sœur 
d'abord, la sœur si petite, la sœur Bénigne les 
défendait contre eux-mêmes datis cette lutte de 
fantômes , où elle restait calme , courageuse, 
tenace dans sa bonté... 

Elle s'approchait d'un lit. Elle disait : n Voyons, 
petit, qu'est-ce que tu racontes ? Es-tu fou ! » 
Elle rentrait la main sous les draps, essuyait le 
front, remontait l'oreiller, et le « petit » se cal- 
mait, pour qu'elle all&t plus loin. De son pas 
feutré, elle passait de l'un à l'autre. A mesure 
qu'elle se penchait sur chacun, la grande bataille 
imaginaire s'apaisait, s'éteignait ; quelques sou- 
pirs, des ronflements ; et le vrai sommeil où l'on 
oublie venait calmer, grâce à elle, ces élans dans 
le vide et ces terreurs pour rien. 

Le cœur content, elle s'asseyait alors deux 
secondes dans un mauvais fauteuil, contre la table 
cil, sous un abat-jour épais, brûlait une petite 
lampe à la mèche baissée. Elle prenait son 
chapelet. A peine avait-elle mis les doigts au 
premier grain qu'une voix geignait : '< Ma sœur. . . » 
Elle se levait : on entendait le chapelet qui roulait 
sur sa robe. 

C'était Gaspard qui l'appelait... d'abord parce 
qu'il l'aimait bien : Gaspard l'aimait autant que 

D,ni,ii"iT,Goo<^le 



M"* Viettc, que M"* Arnaud, que M"« Anne, que 
l'ami Dudognon. Gaspard était devenu infiniment 
tendre. II aimait tout le monde dans cet hftpital. 

Donc, la BtBur disait : 

— ' Qu'esfr^se qu'il y »î 

— Y a qu* j'ai la pépie. 

— A votre Age ! 

— Sans bla^e, ma seeur, v'b avez bien une tite 
oraûgeade ? 

— Non. 

— Une tite limodéidd ? 

— Promets-tu de dûrnair après ? 

— J' le jure sU la téta à mou goftse ! 

Elle repartait, levait la lampe, emplissait ta 
verre. Au seul bruit du liquide Gaspard léchait 
ses lèvres sèches, et comme elle repassait, on 
autre l'appelait : « Ma sœur. . . » Elle s'arrêtait. 

— Qu'est-ce qu'il y a ? 

— Je voudrais... qn' vous tourniez. 

Ëtle posait son verre. Qaspard, intpatient, 
faisait alors ft ûil>voî& : 

— Allons, bon, une panne!... Sacrée bonne 
soBurl Qu'est-ce qu'elle fout... mais qu'est-ce 
qu'elle fout?... 

Elle entendait. Elle avait un sourire impercep- 
tible ; elle disait en arrivant près de lui : « Les 
pannes sont vite réparées », et Gaspard, confus 
mais heureux, bredouillait : « M«oi, fcb, merci I » 

D,ni,ii"iT,Go(><^[c 



prenant avideniâllt le TMte de ses deux mains. 
Elle ajoutait : « Déguste ; ne te presse pas ; sois 
sage. » Et elle retournait à son fauteuil, juste le 
temps d'arrivef au second grain du chapelet, car 
à chaque prière quelqu'un se plaignait, comme 
pour qu'elle ajoutftt un effort à sa supplication. 

11 faut l'avoir suivie, étudiée, il faut avoir eu 
sa cornette tout près de soi, pour compreûdre ce 
que ce cœur de femme, dans un corps pourtant 
délicat, était capable, pendant neuf heures intér-^ 
minables, de faire et de dire h. de pauvres diables 
en proie aux misères de la guerre. 

S«s yeux purs inspiraient la confiance. Quand 
elle promettait : « Ça va ae passer », la douleur 
semblait moins aiguS ; et c'était merveille surtout 
de voir avec quelle habileté légère elle se coulait 
d'un lit à l'autre, s'engageant toujours à revenir 
tout de suite, et redisant vingt fois, si elle passait 
sans s'arrêter: « Me voilà... me voilà. » — On 
ne peut pas dire qu'elle marchait dans ce dortoir ; 
elle glissait. On la voyait passer sans l'entendre : 
éveillé, on se croyait somnolent. 

Gaspard, qui depuis quelques semaines se 
sentait bien de l'indulgence pour les corés, se 
serait fait maintenant hacher pour une soeur. Il 
expliquait aux camarades : 

— C'est des femmes qu' ça ne pense qu'à faire 
le bien. Et elles vous causent pas d« bon Dieu, 

D,ni,ii"iT,Goo<^le 



208 GASPARD < 

c'est pas vrai... Elles vous donnent & boire à vot' 
soif. C'est des femmes... des vraies femmes... 
c' que doivent être des femmes. 

— Allons... disait malicieusement Dudognon, 
tu deviens clérical. 

— J' sais pas c' que j' deviens, reprenait 
Gaspard (et il avait l'air de remuer de vieilles 
rancunes), mais faudra pus qu' les députés ils 
m' bourrent el crâne, ni qu'ils m' prennent pour 
une noix ! 

Quand il fut enlîn guéri, après huit longues 
semaines de pansements, — la nuit qui précéda 
son départ, — il appela encore la sœur Bénigne, 
et il lui demanda la lampe. 11 s'était assis sur son 
séant, tout guilleret, el, tirant de dessous son 
traversin une enveloppe froissée, il en sortit deux 
photographies pareilles qu'il lui montra. 

Elle fit aussitôt: 

— C'est au moins ta femme et ton petit? 
Avec un air avantageux, il répondit: « Oui » 

de la tète, et il guettait son expression. Elle leva 
la lampe, regarda longuement, chuchota : 

— Mais elle est gentille, ta femme... et ton 
petit lui ressemble '. Heureux homme ! Pourquoi 
ne m'as-tu pas encore montré ça? Voilà soixante 
nuits que je te soigne. Je ne suis donc pas de la 
famille, moi, maintenant? 

Et elle remettait les deux épreuves dans l'en- 

D,ni,ii"iT,Go(><^[c 



veloppe. Alors, il l'arrêta d'un geste : il en prit 
une et la lui tendit. — Pour elle? Oui. Elle mur- 
mura : « Ça... c'est gentil... >< C'était l'adieu de 
Gaspard, son souvenir et son remerciement. Et 
elle reposa la lampe et s'en alla, la sœur Bénigne, 
en pensant : « Dieu est bon, et il a fait l'homme 
à son image. » 

Le lendemain, après avoir une dernière fois 
fourré son nez partout, & la cuisine comme au 
jardin, il s'en vînt dire bonsoir aux trois femmes 
qui l'avaient choyé, gâté, guéri. II tenait son képi 
à la main, tout ému. — 11 quittait une fois encore 
des habitudes et des amis. La guerre le reprenait 
dans son tourbillon. Il partait pour son dépôt ; 
il n'imaginait plus l'avenir. Quelle vie ! On 
s'attache, puis on s'arrache, et toujours du nou- 
veau, alors qu'un cœur simple et tendre s'accou- 
tume si vite. 

II se trouva tout désorienté dans la rue. — 
Trois fois il se retourna pour voir l'hôpital. Puis 
il marcha droit devant lui. 11 arriva à la Loire, 
large et superbe, qui avait l'air d'ouvrir le miroir 
de ses eaux au soleil couchant. Gaspard se 
moquait du soleil. 11 bâilla. 

Son train était & 9 heures. Où promener j usque- 
là sa mélancolie? Rdder par la ville? Quand on 
est de Paris, on ne tient pas à connaître la 
province. Il décida plutôt de se payer un bon 



ii,i^iT,Goo<^le 



dtner, un dîner à trois francs, dans un hôtel 
bourgeois. Il pouvait se permettre cela ; Toilft 
deux mois qu'il ne dépensait rien. 

Il entra donc à i'Hâiel des TYots Rois, au coin 
du quai et de la Grand'Rue. 

Hdtel doté du chauffage central, mais qui n'a 
que cela de moderne, car c'est un bon et brave 
hdtel pour voyageurs curieux de retrouver des 
traces de vieille France. On y entre de pleùn-pied, 
dans une salle à haute cheminée, où Qambe un 
important feu de bois. Sur le rebord de la hotte, 
une armée de bougeoirs en cuivre, astiqués et 
luisants, marque une maison irréprochable. Un 
fumet de volaille avertit que la chère est bonne. 
Une grande armoire qui s'ouvre sur des piles de 
linge aligné, fait pressentir des nuits moelleuses 
dans des draps frais. G'est un hdtel savoureux, 
comme on en rencontre dans les récits de chasse, 
et qui sent son terroir et la meilleure province. 
Devant les chenets de son feu, on doit toujours 
conter des histoires gauloises, impayables. 

Même en guerre on parlait beaucoup dans cet 
hdtel. Il y avait là des gens de Reims, trois mé- 
nages quinquagénaires et pleins de dignité dans 
la Alite, qui étaient venus attendre en Anjou que 
leur ville fût libérée des Allemands et des obus. 

Epicier en gros, juge suppléant, ancien phar^ 
macien, telles étaient les étiquettes des cbefe de 

D,ni,ii"iT,Go(><^[c 



famille. Lorsque Gaspard entra, ils étaient réunis 
devant la haute cheminée, et le pharmacien, ner- 
veux, s'agitait, levait les bras, avait l'air de 
danser avec les flammes des bûches. 

— Ah! vous vous figurez qu'on les laissera 
s'endormir dans les tranchées? Eh bien, mon- 
sieur, on va si peu les y laisser que j'ai une lettre 
de mon oousin... de l'Etat-Major... 

— Oh I oh ! dit le juge suppléant, je me méiie ! 
On ne ractmte jamais ce qui est vrai : ils le sau- 
raient en môme temps que nous. 

— Pardon I Je n'avance que des faits exacts l 
Il y a, monsieur, des régiments tout prêts & 
l'heure où je vous parle, et qui n'ont d'autre mis- 
sion que de boucher les tranchées à mesure que 
nous les aurons reprises. 

— ■ En attendant, les Boches y sont. 
. — Parbleu ! Ce qu'il faudrait c'est une se- 
conde Jeanne d'Arc pour nous bouter ces mufles- 
là? 

— Qu'est-ce que ça veut dire: bouter? de- 
manda très simplement la femme de l'épicier en 
gros. 

A ce moment, le vieux garçon de l'bfttel ap- 
portait un lait chaud pour l'une de ces dames. 
Serviteur lent et sûr, le rêve pendant une guerre, 
où le devoir est de ne pas être pressé. Il se 
pencha, et reprit lui-même : 

D,ni,ii"iT,Goo<^le 



— Vieux langage, madame. Ça veut dire : les 
foute dehors. 

Et il en profita pour rester et causer. 

— Les Boches, est-ce pas, faut voir une chose ; 
ils pensaient qu'à ça depuis quarante-quatre ans. . . 
Ils cherchaient pas, eux autres, à s' perfectionner 
dans l'inducation ni dans rien d' tout ça. C'est 
des gensses que l'artillerie est leur vrai bonheur; 
au lieu qu' nous. Français, nous cherchions des 
espériences, des vaccins, est-ce que j' sais, des 
tas d'autres choses I 

— Parfaitement... dit Gaspard en avançant 
d'un pas. 

Façon d'entrer en matière et de se faire re- 
marquer. Un silence lui répondît. — Gêné, il re- 
prit : 

— J' sais c' que c'est... J'y ai passé... Et... pour 
dîner, c't ici? 

Le pharmacien lui dit ; 

— Vous avez été blessé, mon brave ami ? 

— Un peu ! 

Les femmes levèrent la tète. 

— Mais, dit le pharmacien d'un ton patrio- 
tique, vous voilà guéri, mon brave ami? 

— Bien rétamé ! 

— Et prêt à repartir ? 

— Pis un peu là ! 

Le juge suppléant s'approchait. 

D,ni,ii"iT,Go(><^[c 



GASPARD 213 

— C'est que vous êtes toute notre espérance ! 
Depuis six semaines nous sommes chassés de 
nos foyers. 

— Et puis, chez eux, dit le pharmacien — (il 
se dressait sur ses pieds), — car vous irez chez 
eux... 

— Ça, c'est l'affaire à Joffre, fit Gaspard. 

— Eb hien, vous épargnerez femmes et en- 
fants, toujours !... 

— Ça, pour c' qu'est d' ça... 

— Parce que nous sommes des Français, 
d'abord!... 

— D'abord... 

— Mais vous leur imposerez des contributions 
énormes... 

— Vous en faites pas! 

— Et vous leur prendrez des otages... 

— Des quoi? 

— Des otages. 

— Ah! voui! 

— Et TOUS tes ferez, comme eux, marcher de- 
vant! Là-bas, tout est miné. J'ai un cousin dans 
l'Etat-Major; il m'a dit: « Tu entends, là-bas 
tout est miné I >> 

— Sans blague? 

— Alors, quand ça sautera, au moins qu'Us 
sautent les premiers! 

— Il m' sembe ! 

D,ni,ii"iT,Go(><^[c 



«4 aASPASD 

— Eux, et leur Guillaume, et leur Krobprinz. 
— ■ Les cochons I 

— Ces deux-là, si on pouvait les avoir... 

— Si on pouvait ! 

— Si vous les teniez, hein, mon brave ami ? 

— Si j' les tenais... si j' les... 

La patronne venait d'entrer dans la salle. Le 
juge suppléant lui dit à mi-voix, tandis que le 
pharmacien continuait avec Gaspard ; 

— C'est un soldat qui vient pour dîner... Vous 
sériée bien aimable de ne pas le mettre dans notre 
salle. 

— Monsieur peut être tranquille... 
Il eut un sourire entendu : 

— C'est à coup sûr un brave garçon. Seule- 
ment... avec des dames. 

— Oui, oui, monsieur... 

— Bizarre idée de venir ici. 

— N'est-ce pas? 

— Pour lui-même il aurait été mieulc chez un 
petit marchand de vins. 

— C'est la guerre, dit la patronne, ils entrent 
partout. Mais que monsieur le juge ne s'inquiète 
pas. 

Elle vint à Gaspard. 

— Vous désirez dtner, militaire? 
Il dit: i< Voui. A trois francs. » 

— Voulez-vous me suivre ? 

D,ni,ii"iT,Go(><^[c 



Il titait UD peu interloqué ; mais lea trois 
hommes, précipitamment, lui /tendirent là maini 
comme dans une crise d'affeotioD passionnée. La 
patronne répétait : « Par ici, militaire. » Àlore 
il St : « Au revoir... » Et il la suivit. 

Et il dtna seul, tout seul, dans un carré de pièce, 
où il y avait des paquets entassés, et d'où l'on en- 
tendait les bruits de la cuisine. 11 ne saisissait 
pas pourquoi on l'avait mis là; mais il n'eut pas 
l'idée de réclamer. Le soldat perd l'habitude de 
comprendre : il obéit. Puis, à partir du second 
plat, il trouva la bonne gentille. Alors, il oublia, 
et se dit simplement : « Elle est batb c'te p'tite-là ; 
c'est d' la primeur. .1 Mais quand il sortit, il ne 
revit pas la boui^eoisie de Reims, qui lui avait 
fait si bon accueil. 11 tomba dans des rues noires. 
La gare était lointaine. Personne à qui dire un 
mot : il se sentit un blessé sans gloire. 

Songeant que cette guerre n'en finissait pas, il 
monta dans un wagon vide... Il avait la bouche 
sèche : son morne dîner l'assoiffait. Quand le 
train s'ébranla, Gaspard était à plat, sans le 
moindre espoir d'une joie prochaine. 

Pour respirer, il se mit à la portière. Le train 
semblait patiner. 11 murmura : 

— Qu'est-ce qu'il n'y a ? Un escargot su les 
rails ? 

Puis, dans un soupir il exhala son amertume 

D,ni,ii"iT,Go(><^[c 



de n'être qu'on soldat errant et ennuyé, qui por- 
tait à son tour le poids de cette servitude mili- 
taire, aussi triste et aussi vieille que le monde. 
Et il dit lentement, le nez dans la nuit : 

— Si c'est pas malheureux... à des époques 
civilisées 1 

La nuit était silencieuse. 
Il ajouta, colère : 

— Et on nous fout : Liberté au-d'ssns des 
monuments I 

La nuit était sans étoiles. 



ii,i^iT,Go(><^[c 



En quittant A.... avec son régiment, Gaspard 
n'avait jamais pensé qu'il y reviendrait avant le 
grand retour : celui de la paix, li eut V&me en 
détresse d'y rentrer en pleine guerre, sans que 
rien fût conclu, lorsque tout commençait, car les 
trois premiers mois ne semblaient bien qu'un 
prologue, — prologue en coup de tonnerre, re- 
traite et puis victoire, — mais d'après les Anglais 
ce n'était là qu'un début, et les gens flegma- 
tiques disaient: « Quand, dans six mois... >• 

— Six mois ! faisait Gaspard. Si c'était vrai 
pourtant... 

Ah, il avait te nez long en rentrant au Dépôt! 
Le DépM! Le nom seul est si laid, si médiocre I 
Et la chose est, hélas, bien plus atroce encore. 
Parmi toutes les misères que la guerre nous 
enfante, le Dépôt, c'est-à-dire la vie de caserne 
à l'heure où l'on se bat, la farce du temps de 

D,ni,ii"iT,Goo<^le 



paix lorsque d'autres se tuent, l'adjudant-chien 
ler quand l'ennemi sort ses crocs, — le 
ec ses corvées, ses sous-off, son poste de 

son major, le Dépôt pour un homme 
dont l'amour-propre se rebiffe, est une 
rude et lugubre, car la bêtise y prospère 
rapauds en mare ; et l'armée, cette masse 
sous le feu, n'est plus à l'arrière, dans 
' de quartier, que l'institution sociale la 
ode en amertumes. 

saurait en vouloir à notre temps de cet 
hoses sinistre. La servitude du métier 

est éternelle comme sa grandeur^ et 
it Dupouya, dont la vue donnait un 
KBur & Gaspard, est un type de brute 
mme le monde : ses ancêtres ont fait 
ou diverti les soldats grecs, hébreux, 

Mais Gaspard connaît mal l'histoire des 

et il ronchonnait : 
) vache-là, c't' une vache comme on a 
,it d' vaches 1 

ya méritait une autre déhnition. 
t curieux. Dans sa manie de nuire, il 
isque des trouvailles pereonnelles. Le 
tu, les yeux aigus, son maigre corps 
tr des pattes nerveuses de coq a^essif, 
tassait les hommes, les attaquait et les 
On ne lui échappait point : inutile de 

D,ni,ii"iT,Go(><^[c 



se cacher; il rddait partout. Dehors, dedans, il 
montait, descendait, surgissait d'un coin de cour, 
d'un coin d'ombre, restait à. l'affût derrière un 
mur, un arbre, se glissait à l'intirmerie, k la 
cuisine, à la cantine. Et toujours un gros cigare 
entre ses lèvres mauvaises, qui faisaient suçoir 
à chaque bouffée ; le képi sur le front, menaQ&nt ; 
un dos de tête ingrat, avec des cheveux sales sur 
ta nuque, et la veste troussée par la main dans 
la poche, découvrant un derrière plat d'homme 
sans ftme, un derrière inquiet, inquiétant, qui 
devait se dérober sous le coup de pied vengeur. 
— On sentait que sa face aussi, & la peau bou- 
tonneuse, en attirant les gifles, devait leur 
échapper. Il exaspérait, puis désarmait, h la fois 
impudent et servtle. 11 tenait du mauvais chien 
de berger, qui s'en prend toujours & la vache 
boiteuse, mais évite les coups de corne ; et il se 
repliait vers l'of&cier, rampant et l'échiné basse, 
l'air de dire : « Sois content : j'ai bien fait mon 
métier... » 

Son métier n'était pas d'aller au feu comme 
d'autres, mais de rabattre, de racoler, de faire la 
police de la caserne, d'être le gendarme-fantassin. 
11 ne laissait pas tes hommes souffler. Aux ma- 
lades, il demandait tous les quarts d'heure : « Ça 
va-t-it mieux? », pressé de tes inscrire sur sa 
liste de départ. 

I,;-,I,G0(V^[C 



Lui, il restait. 

II restait pour dresser la liste suivante. 

Dieu t'avait doué d'une voix grotesque : on eût 
dit que sa langue, pressée de nuire, se roulait 
dans sa bouche. Il prononçait : 

— Vous yèdes mobiliyabe ! 

L'homme, pris au piège, éclatait d'un fou rire 
oîi s'écroulait toute sa rancune. 

— Riez, reprenait-il, mais ye vous yai à l'œil 
et voua yèdes mobiliyabe. 

Quel triomphe quand il pouvait dire au capi- 
taine : 

— Y'ai trente hommes pour le proyain dé- 
part! 

Et si le capitaine répondait : « Il m'en faut 
trente-deux », il repartait en chasse, bondissait 
au bureau, fourrageait les listes, grimpait dans 
les chambrées, et, tombant au milieu d'une par- 
tie de cartes étalées sur la paille : 

— Debout, tous debout les mobiliyabes ! 

En pestant, deux hommes se levaient sur douze. 
Alors, il empoignait les autres : 

— Suiyez-moi : nous allons oir le mayor. 

Il les introduisait lui-même, parlait pour eux, 
disait : 

— Ils se foutent du monde : ils youent aux 
cartes ! 

Le major, influencé, reprenait : 

D,ni,ii"iT,Go(><^[c 



— Des farceurs ? Mobilisables ! 

Et ceux-là partis pour le feu, aux autres il don- 
nait en hâte tous ses soins. — Le quartier ré- 
sonnait de ses appels en charabia. Il semblait le 
grand maître du sort des hommes, quelque chose 
comme un secrétaire bouffon du Destin. 

Seulement, Gaspard n'avait pas paru. Avec 
Gaspard il connut le revers de la médaille hu- 
maine, la résistance, l'échec. Gaspard l'affola. 

C'est qu'il faut savoir prendre Gaspard. En ren- 
trant au Dépdt, il se disait parfaitement : » Je 
suis guéri. Dans huit jours je serai au feu. » 
Mais la manière tendancieuse, accusatrice et sa- 
tisfaite, dont l'autre vint lui servir son refrain : 
H Vous, vous yèdes mobiliyabe ! », lui parut une 
insulte et il se hérissa : 

— Ça va bien !... On verra l' major. 
Entre-temps, il retrouva Moreao, — Moreau 

qui, blessé lui-même, puis guéri, passait des 
jours entiers sur la paille k faire la « manoche ». 
Gaspard eut d'abord une joie sans bornes k re- 
trouver ce « copain », avec qui il s'était battu, et 
auprès de lui il se renseigna : 

— Que qu' c'est-il que c' dégoûtant-là? 

— T'fais pas d' mousse, dit Moreau. C'est pas 
lui qui m*fra r'voir les Boches. 

— Comment ça ? 
~- J'ai r filon. 



■ ,Go(v^[c 



— Que filon? 

-- J' suis inscrit comme métallurgisse. 

— Métallurgisse? 

— Oui, Philémon. J' Ttis Mre des pruneaux, 
comprends-tu, au lieu d'en recevoir. 

— Ah, dis donc !... ça c'est vrai qu' c'est 
r filon ! 

Gaspard s'amolliësait. 11 risqua : 

— Moi, rien k r'frire dans la mécanique. La 
mécanique et les escargots !... 

— Toi, t'as qu'à t' faire foute inapte. 

— Inapte ? Quoi c'est que c'te bête-là ? 

— Demande au grand, là-bas, qu'a des bi- 
noques. 

— L' grand maigre? 

— G't'un inapte. 

— Hé, fils... viens voir «n peu. 

Gaspard était couché sur la paille. II ne bou- 
geait pas. C'est le grand qui vint. 

— Qu'est-ce qu'il dit Moreau ? Qu' t'es inapte ? 

— Tout juste. 

— Ça veut dire? 

— Que je ne peux pas faire campagne. 

— Pis, t'sais, reprit Moreau, l'f^ère il s'y 
connaît, et' un professeur ed classes à Pantruche, 
c'est pas une patate ni un outil. S'il est inapte, 
c'est qu' c'est bon d'être inapte. 

— Vous vous trompez, je crois, sur mon 

D,ni,ii"iT,Go(><^[c 



compte, dit doucement le professeur. Mou état 
d'inapte n'est pas l'effet d'un calcul, mais d'une 
rfolité... Je soufhre d'une abominable entérite. 

— Entérite? Comment c'est l'entérite? dit Gas- 
pard. 

— C'est... douloureux. 

— Où qu' ça t' tient? , 

— Dans les intestins. 

— et une colique? 

— Oui et non. 

— Et... à quoi qu'il voit ça V major? 

— En avez-vous? dit le professeur. 

— J' sale pas... ça peut v'nir. 

— II a déjà été à la ebasse, comprends-tu, dit 
Moreau. Il en a r'çu ; il sait c' que c'est et il tient 
pas autrement à r'mettre ça. 

Gaspard ne répondit rien. Il jouait macbina- 
lement avec un fétu de paille. 

— Eh bien, dit le professeur, qu'il prenne mon 
entente: je prendrai sa place l&-bas. 

— Ob, ça va, dit Moreau, nous en fais pas un 
plat. Quand t'auras vu c' que c'est, t'aimeras 
p't 6t'e mieux tes pantouffes et ta bourgeoise. 

— Je n'ai pas de bourgeoise. 

— T'es pas marié? T'es vieux gars? 

— Eb oui ! 

— Ab ben, Ferdinand, c' que j* te fouterais des 
imp4^t8 1 

• I,;-,I,G0(V^[C 



— Moi, dit Gaspard, moi... j' sens encore i 
fesse de temps en temps. 

— Tu la sens, dit Moreau, ben cours y dire ça 
tout de suite au major I 

Oaspard réfléchit, puis il répondit : 

— J'irai... et l'aut'e cochon d'adjupette, il 
m'aura pas ! 

C'était là son vrai mobile : un mauvais amour- 
propre. Il oubliait la guerre des Boches. Il entamait 
!a lutte avec Dupouya. 

Et dès la première manche, il eut le dessus. 

Il étourdit te major, qui dit : 

— Bon... eh bien, allez, et revenez me voir. 

Il revint tout de suite, avec de nouveaux 
motifs de plaintes. Le major dit: 

— Soit... eh bien, reposez-vous. 

Il se reposa ; puis, encore la visite ; et le major 
conclut : 

— C'est vrai... Je reconnais... Inapte... 

Ah ! Pouvoir aborder Dupouya, dont la langue 
roule déjà : « Vous yèdes raobiliyabe » et lui 
annoncer en dégustant ses mots, avec des yeux 
gouailleurs : 

— M'n adjudant... j' suis inapte! 
Gaspard en eut de la joie pour trois jours. 

Pas plus de trois jours — car la vie de caserne, 
cette vie de limace, fut tout de suite insuppor- 
table à. sa nature grouillante. 



ii,.^-ihîGoo<^[c 



Culotter des pipes, bâiller, tripoter des rois, 
des reines et des valets, il fallait k Gaspard un 
assaisonnement plus pimenté, et, lâchant Moreau 
qui se compiaisail dans cette fainéantise, il dit 
au professeur: 

— Ça f plaît, toi, c't' existence? J' voulais 
avoir l' juteux, j' l'ai eu ; mais j ' m'énerve et ça 
peut pus durer. 

— Bravo ! dit le professeur. 

— Dans r civil, fit Gaspard, j' suis d'bout à 
deux heures ; j' suis aux-z-Halles k trois ; j' gagne 
du pognon, j' nourris mon gosse. Mais ici, cré bon 
Dieu, si on est inaptes, qu'ils nous renvoient 
chez nous ! 

— Je préférerais, dit le professeur. 

Et cette pfemière similitude d'idées les amena 
& se confier l'un à l'autre. 

Ce professeur était un doux, un modeste, un 
honune réfléchi, — un bourgeois. Gaspard était 
du peuple, primesautier, un brin de vanité, quel- 
quefois violent. Ils s'aimèrent tout de suite, 
parce qu'ils ne s'ennuyaient pas ensemble. 

Gaspard, qui se sentait une infériorité sociale, 
raconta d'abord son amitié avec Burette, puis 
avec Dudognon : c'était pour lui des certificats de 
ce qu'il vïJait; — car il avouait fort bien qu'à 
l'école... il n'avait su qu'essuyer le tableau noir. 

— L'instituteur, il m' râpait. Mon père, ça 

tt 
D,ni,ii"iT,Goo<^le 



r râpait d' me voir m' râper. Alors, il m'y a 
e — *.. >. =gp| 3^j,g^ pjg m'gn ^ repfiché à neuf. Il 

omme ça : « T' sais lire et écrire 7 T'en 

; r reste c'est du boniment. — L' baehot ? 
ises pour fils ed' sénateur 1... » Et moi, 
oir un peu, j' saurais pas t' faire une 
;ur du papier : j' te poserais tout d' tra 
lis dans ma tète, pour mes escargots, 
u'est d' mon fourbi, jamais, p'tit, jamais 
s une erreur ! — Pis alors pour causer, 
Is-tu, pour les mots qu'on s' sert. J'ai 
ion plus besoin d'un maît'e d'école... 
cheté des bouquins. Sous mon lit, j'ai 
thëque. Pis des livres un peu là : Victor 
lexandre Dumas, et Cyrano, V truc & 

Cyrano, j' l'ai vu six fois su l' théâtre ! 
El m' plaît ! . . . quand il cause ed' son nez, 
pis quand il va faire son compliment 
ne, qu'elle croit qu' c'est l'aut'e et qu'il 
le su la bouche, en pigeon ; pis, à la fln 

est prêt de clamecer... ah, Ib, y a des 
Lnd il crie comme ça : 

. .. . . Que j' pactise? 
, non, jamais I Ah te v'ià la sottise I 
qu'à la 6n voua m' fioherei à bas; 
)rte ! J" me bats ! J' me bali ! J' me bats, 

entendre Coquelin vous jeter ça. Il 
;ait quèque chose su l'épiderme ! 

D,ni,ii"iT,Go(><^[c 



— Je vois, disait le professeur, que tu aimes 
les belles-lettres. 

— J'aime tout c' qu'est bath, reprenait Gaspard 
d'une Toix enâammée... L' phonographe, tiens, 
ab c' que j' l'aime aussi 1' pbonograpbe !... Mais 
pour c' qu'est des lectures, les Misérabes, j' les 
ai r'ius sept fois. A m'sure, est-ce pas, j' sais tout 
c' qui va rarriver, mais chaque fois ça m'en bouche 
un coin d' voir comment qu' c'est dit. — Des 
bon'hommes comme Victor Hugo, ça, ça mérite 
d'&tre riches. Moi, j'y aurais fait cadeau d' tout 
c'quej'al, sans blague ! pasqueça... ça m'emballe, 
des types comme ça, qui trouvent des choses 
comme ça ! 

Il se taisait un Instant. L'autre était rêveur. Et 
Gaspard reprenait soudain : 

— Au lieu qu'un adjudant... ben, un adjudant, 
il crèverait d' faim d'vant moi, si j'avais un os, 
J y donnerais pas ] 

— Tu te vantes, disait doucement le professeur. 
Et Gaspard ne répondait plus. 

La bonne tenue, l'air si décent, la mesure et le 
goût de cet universitaire, donnaient à Gaspard du 
respect, en même temps que de la confiance. H 
le tutoyait, mais il ne l'appelait jamais par son 
nom tout court. 11 disait t « M'sieur Mousse », et 
11 aimait l'entendre, comme Burette autrefois, 
expliquant : « Quand on écoute des types comme 

D,ni,ii"iT,Goo<^le 



toi, après on peut causer: on a pus l'air d'une 
tourte. » 

Mais, ' tourte, ne fallait-il pas redouter de le 
devenir, entre les quatre murs de la caserne? 

La vie de ces deux i< inaptes » était lugubrement 
comique. 

Rien à faire, parce qu'inaptes. Rien qu'à comp- 
ter les minutes. L'agrégé Mousse avait une 
montre au poignet pour les compter. 

Grand, mince, cou long, tête haute, képi droit, 
on apercevait tout de suite sa maigre silhouette, 
dès qu'on pénétrait dans la cour. 11 b|iltait, il 
rasait les murs, et, derrière, Gaspard s'en venait, 
bâillant aussi, mais ta tète basse, avec cet air 
fouinard de l'homme du peuple qui fait toujours 
des découvertes par terre : un bouton, un mégot, 
une pièce de deux sous. 

L'hiver était venu : dans une caserne, il vient 
plus tôt qu'ailleurs; et les marronniers raides, 
avec leur hérissement de branches dépouillées, 
étaient à la fols lamentables et odieux. Il pleu- 
vassait deux jours sur trois ; le vent rabattait la 
fumée noire des cuisines. 

— Quelle vie ! Quelle vie ! disait Mousse. 

— Moi, j' peux pus! faisait Gaspard. 

Et ils demandèrent à parler au lieutenant. 
Le lieutenant, en passant la main dans sa barbe, 
leur dit : 



ii,.^-ihvGoo<^[c 



— Vous êtes inaptes ! Impossible de vous em- 
ployer, le règlement est là : je n'ai le droit d'em- 
ployer que des auxiliaires. 

— Alors? 

— Attendez. 

— C'est effarant ! disait le professeur. 

Dans son désespoir il alla trouver le chef. 11 
lui montra son livret : Agrégé : sait lire et écrire. 

— Alors, chef, est-ce que, clandestinement, je 
ne pourrais pas vous rendre quelques services... 
copier des états ? 

Il avait un air si misérable, que le chef répondit: 

— Si vous y tenez, moi... je m'en fous!.,. 

Il aurait embrassé le chef! 11 se mit à travailler 
avec passion, tel un homme affamé qui s'assied 
à table. Il faisait des majuscules... triomphales. 

Pendant ce temps, Gaspard s'était glissé dans 
le magasin, son ancien magasin, occupé pour 
l'instant par un myope presque aveugle qui, à 
deux mètres, confondait une marmite et un képi. 
Gaspard prit son air important et protecteur; il 
entra avec un litre de vin blanc sous le bras et il 
annonça : 

— Voilà. C'est moi qu' a habillé la compagnie 
r premier. Alors l' lieutenant il dit comme ç& 
que j' peux t'aider, et d'abord on va boire un coup 
pour faire connaissance. 

II y avait juste vingt-quatre heures que Gaspard 

i:,ni--^iT,GoO<^[c 



se chauffait au magaein et que Mousse grattait 
<Ju papier uu bureau quand, brusquement, une 
nouvelle arriva en coup de tonnerre : 

— Le général ! 

Le chef se Jeta sur l'agrégé-inapte : 

— Filez! Sion vous pinçait ici l... Cachez-vous 
aux écuries I Qu'il ne vous voie pas I II déteste ' 
les inaptes I 

Mousse se précipita dehors. Pluie, bourrasque. 
Il courut vers le magasin. Gaspard se chamaillait 
à la porte : 

— Ça va bien... J* m'en irai* mais donne-moi 
mon litre 1 

— Tu l'auras plus tard. Sauve-toi. L' général ! 

— J' te dis que j' veux mon litre I 

II réussit à l'avoir. Tous les deux, chassés en- 
semble, remontèrent ensemble dans la chambrée. 
Un caporal leur tendit deux balais : 

-^ L' général wrive 1 Alignez la paille ! 

Ils refilèrent dans la cour. Un sergent leur 
barra le ohemin : 

— Otez les cailloux superficiels. Voilà le général ! 
Ils s'enfuirent à toutes jambes et se blottirent 

enfin dans un hangar, sous une voiture, attendant 
que la crise fût passée... 

Le lendemain, comme on ne leur demandait 
plus rien, ils se sentirent de nouveau une envie 
dévorante de faire quelque chose. 



ii,.^-ihvGoo<^[c 



Gîaspard dit : 

— M'aiear Mousse, t' es paa un type qu' a des 
galons. Qu'est-ce tu fous avec le chef au bur- 
liAgue? Viens avec moi au magasin. 

— Tu crois que je p«uz? reprit Moussa. 

■^ T' as qu'à passer à la cantoche prendre trois 
litres ed blanc. 

Gr&ce & ces trois litres, il put rejoindre Gas- 
pard. Le magasinier ferma la porte & clé, et 
l'agrégé-itiapte passa une journée merveilleuse à 
plier des pantalons. Il était épanoui. II pliait, dé- 
pliait, repliait... et l'heure tournait. Elle tourna... 
jusqu'à l'arrivée du lieutenant. 

Porte verrouillée ? Gomment ? Pourquoi ? Il 
entra furieux. 

— Vous, ici!... Des inaptes!... Je vous ai 
pourtant dit..^ Allons, décampez! 

Mousse en pftlissait. 

— Que faire, mon lieutenant? 

— Encore 1... Re-po-eez-vous ! ! 
Où? 

Ils erraient, l'un suivant l'autre dans le couloir 
de la compagnib, quand une voix cria : 

-~ Eb> les bon'honnaes qui ne foutent rien ; 
Éiavonnez donc le lavabo. 

Mais une autre reprît : 

— Lavabo, tout è l'heure [ D'abord aux pommes I 
Epluchez les pommes ! 



■ ,Go(v^[c 



Ils profitèrent de ces ordres contradictoires pour 
s'éclipserune fois de plus. Et... ils se retrouvèrent 
dans la cour, — la cour au sol gluant, comme 
imbibé de soupe grasse (car c'était même dans la 
cour qu'ils mangeaient, se pressant d'avaler pour 
que l'air froid ne figeât pas trop vite leur rata), — 
la cour, la triste cour où il fallait tourner autour 
des arbres pour écbapper h l'adjudant, aux ser- 
gents, à la corvée de quartier, — la cour, dont ils 
regardaient tous les bâtiments et édicules, se di- 
sant, avec angoisse : « Où nous réfugier? À la 
compagnie? Dupouya y est en chasse. Â la can- 
tine? Bouclée. Les douches? Pas chaudes. La 
cuisine ? On nous engueulera. Les cabinets ? On 
eu sort! L'infirmerie? On veut nous vacciner dès 
que nous disons : >< C'est pour nous chauffer une 
seconde. » La lampisterie? Ah... Gaspard, si nous 
allions à la liimpisterie?... » 

C'est l'agrégé qui était tenté par la lampisterie. 
Ils s'y rendirent. Il y avait là un être bizarre et 
puant, qui empestait l'huile, l'essence et le pé- 
trole, mais accueillant, qui riait et dit : 

— V's avez qu'à m' rafraîchir la gorge, et 
v's êtes ici chez vous. Ici; y a pas d' potasse ; ça 
pue d'une odeur qu' personne y veut venir ; on 
vit d' ses rentes et c'est pépëre ! 

— Mais crois-tu que, inaptes, nous ayons le 
droit... 



ii,i^iT,Goo<^le 



— T'occupe pas. Passe-mot quatorze sous qu' 
j'aille chercher un litre. > 

— C'est vrai, dit Mousse très simplement, 
j'avais oublié. 

Le lampiste empocha, disparut, rapporta du 
vin. Il le but avec Gîtspard : l'agrégé ne buvait 
pas, ayant de l'entérite. En revanche, il fit toutes 
les lampes. Il oubliait l'heure : il était heu- 
reux. 

Au bout de deux jotirs, catastrophe. L'adjudant 
de bataillon qui, dans une autre vie, comme Du- 
pouya, avait été chien de berger, renifla et s'aper- 
cut que ce Mousse et ce Gaspard répandaient une 
horrible odeur : 

— Qu'est-ce que vous fabriquez, dites donc? 
Est-ce que vous sortiriez de la lampisterie, par 
hasard ? 

— Mon ad... mon adjudant, dit l'agrégé, ça 
nous occupe. 

— Ça vous?... Tonnerre de Dieu ! Mais à quoi 
ça sert qu'on vous ait déclarés inaptes ? Ils sont 
empoisonnants ces êtres-là! Bons à rien, et vous 
rasez un régiment: on ne pense qu'à vous deux. 
Faut toute la journée vous trouver des emplois ! 
On n'est pas en paix : c'est la guerre, sacré bon 
Dieu ! Tout le monde s'embête I 

— Personne autant que nous. 

L'adjudant aurait voulu les voir morts sur 



ii,i^iT,Goo<^le 



234 OASTARD 

place. Le3 nerfs & vif, il bredouilla ce que peosait 
le général : « Sales inaptes ! » 

Pourtant... la Providence leur réservait un 
semblant de bonheur. L'homme « d'otdinaire », 
qui charriait tes lé^mes et la viande, tomba lâa- 
lade. Vite, Gaspard et l'agrégé offrirent leurs ser- 
vices, et lé oaporal de ouisiae accepta. 

Alors, l'un en dépit de sa feBse, l'autre en dépit 
de son entérite, ils se mirent h. traîner des voi- 
tures & bras toute la matinée- Mousse était curieux 
dans une voiture à bras. Un peu maigre pour la 
largeur des brancards, il donnait mal le coup de 
reins qui faisait démarrer la guimbatde. Il suait : 
son lorgnon glissait; il s'arrêtait pour le rattra^ 
per, et Gaspard, qui poussait au cul, criait : « 

— Tu m' fais d' la peine... Laisse-moi prendre 
ça. T' as l'air d'un lapin qui voudrait traîner on 
tramway. 

Mais l'autre s'entêtait. 11 voulait s'esquinter, 
pour mteUk tuer le temps. Le boucher faisait la 
moue, parce qu'il portait avec précaution des 
poumons sanguinolents ; la charcutière avait du 
mépris, parce qu'il s'appliquait pour charger des 
saucisses. Et il s'apercevait da ces dédains, mais il 
se disait : » Dans une ou deux semaines, je serai 
moins malhabile... » 

n oubliait que les joies humainCB sont éphé- 
mërest Une semaine après... l'homme malade 



ii,i^iT,Go(><^[c 



était guéri, et le duo d'inaptes : Gaspard-Mousse 
rasait de nouveau les murs de la cour. 

Ufi matin, pâle, fiévreux, l'agrégé se présenta 
au capitaine. 

— Mon capitaine, je suis guéri.' Je veux partir 
pour le front. 

— Voye2 le major, dit le capitaine. 
H courut au major. 

— Monsieur le Major, je suis guéri. Je veux 
partir pour le froùt. 

— Pardon, dit le major. Je ne vous ai pas dé- 
claré inapte pour des prunes. Le tout n'est pas 
d'être guéri, mais de rester guéri. Revenez dans 
six semaines, et patientez. 

Il sortît de cette visite les larmes aux yeux. A 
ce moment, le vaguemestre lui remit une lettre 
de sa belle-sœur, qui commençait ainsi : 

« Moh cher Gustave., 
« Louis et moi sommes aussi patriotes que 
a d'autres ; mais nous estimons qu'un homme 
V peut faire son devoir partout où Dieu le place. 
t< j'ai tant priél... Je me figure que c'est le Giel 
« qui, voulant vous garder i> noUs et à vos élàves, 
Il vous maintient inapte. » 

Après avoir lu cela, il pensa devenir fou. 11 
parcourait la cour, marmonnant : « Dieu, que 



ii,i^iT,Goo<^[c 



les femmes sont bëtes ! Ma belle-sœur... c'est 
pourtant une femme intelligente, ma belle- 
sœur... Eh bien, Dieu qu'elle est bfite, ma belle- 
sœur! » 

Sur ces mots sacrilèges, Gaspard le rattrapa. Il 
clignait de l'œil. 

— Hé, vieux... dis donc... j'ai dégoté une com- 
bine. 

— Pas possible 1 

— Quand y aura des décès à « l'hosteau... » 

— Eb bien ? 

— C'est nous qu'on va être de piquet d'enter- 
rement ! 

— De piquet?... Ah!... Qui te l'a promis? 

— L' fourrier. 

— Mais... y a-t-il beaucoup d'enterrements? 

— Parait qu' ça donne pas mal... 

En moyenne, il mourait à l'hôpital un blessé 
tous les trois jours. Donc, tous les trois jours, on 
vit Gaspard et Mousse mettre ceinturon et baïon- 
nette et sortir de la caserne au pas, pour aller 
suivre des corbillards. — Les premières fois, ils 
furent bouleversés par les sanglots de la famille, 
la miseen terre, le discours du préfet, gros homme 
à la voix chaude, qui avait une façon poignante de 
dire : « Adieu, petit soldat!... Adieu 1 » 

— C'est trop béte, faisait Gaspard, c'est plus 
fort que moi : j' pleure comme un veau. 



ii,i^iT,Go(><^[c 



Pour Be consoler, comme en fait ils étaient 
libres après l'enterrement, Gaspard emmenait 
l'agrégé chez le bistro. An bout de quelques se- 
maines, ils connurent tous les cafés de À.... 
Et pourtant A.... a autant de cafés que de mai- 
sons. 11 y en a dix qui guettent les trains en 
face la gare, vingt autour de l'église pour faire 
concurrence au curé, et dans les deux rues 
commerçantes , ils sont alignés comme mar- 
chandes au marché, avec l'attrait mystérieux 
de leurs rideaux de vitrage, qui cachent l'inté- 
rieur au passant. Mais l'agrégé qui n'aimait pas 
boire, se morfondait autant, les coudes sur une 
table d'estaminet, que les pieds dans la sinistre 
cour. 

Lui si doux, il s'aigrissait. Lui si poli, parlait 
crûment. Et le dimanche même, quand on ne 
les tenait plus dans le quartier, quand la grille 
était ouverte, quand, avec Gaspard, il pouvait se 
dire n libre », — quelle amertume! quelle rage! 
quelle tristesse I... Où aller? Où tourner? Où 
traîner ses chaussures à clous ? — Qu'elle était 
morne, vide, lugubre, cette petite cité normande, 
parus dimanche d'hiver!... 

Il y a un ch&teau ; c'est la prison ; — une place 
d'Armes : le vent du Nord la glace ; — une ri- 
vière : mais honteuse et sale, elle tourne la ville 
et coule au dehors. 

D,ni,ii"iT,Go(><^[c 



A.... c'est une préfecture où rien ne passe, rien 
ne court, où l'on ne Toit pas le ciel en se pen- 
chant sur un pont, où tout est k l'endroit, où les 
pavés sont pointus, où il y a plus de pharma- 
ciens que de confiseurs. 

Aucun monument inutile : ni fontaines , ni 
vieille tour en ruines ; pas même une statue ; la 
gloire est aux risque-tout, la prudence aux Nor- 
mands: A.... compte quatre notaires. 

Les indigènes vous montrent un asile de fous : 
il ne renferme que deux mille maniaques sans 
fantaisie. Ville médiocre, dont les vertus pra- 
tiques ne brillent pas dans l'histoire, mats s'ap- 
prennent dans les atlas. Son nom rappelle l'ari- 
dité des études, plus que l'honneur du pays. On 
demande le nombre de ses habitants pour s'ex- 
pliquer sa raison d'être, et on guette leur raison 
d'être sur la face des habitants. 

Quand on a passé par A...., on n'a jamais rien 
à conter aux amis. 

11 ne faut pas visiter, mais traverser. 11 ne faut 
pas regarder la halle aux toiles qui n'est que 
carrée, la halle aux blés qui n'est que ronde, 
l'hfitel des Postes qui n'est que neuf. On n'ap- 
prend rien de plus que dans le Bottin, où on lit : 
Foires importantes. Commerce de grains. 

11 n'y a qu'une maison qui soit touctiante : 
maison modeste et toute petite, où l'on apprend 

■ D,ni,ii"iT,GoO<^[c 



à faire de la dentelle. Quoique les dentellières ne 
soient pas jolies, la dentelle est curieuse : c'est 
un miracle d'habileté féminine ; on sort de là 
avec de la surprise dans les yeux. 

Quand on sort de là, la ville est à gauche, la 
gare à droite. Il faut prendre à droite. 

Mais ce n'est plus permis quand on est soldat, 
surtout inapte. Et le «cafard » vous prend; et 
l'on se sent moisir, maigrir, périr ; et l'on ré- 
sume son &me dans des dialogues désespérés, 
qui commencent par un bâillement, puis : 

— Quelle heure qu'il est? disait Gaspard. 

— Huit heures dix, disait l'agrégé-inapte. 

— Et dire que c'est o' coohon de Guillaume 
qui nous vaut tout çal continuait Gaspard. Et 
il est tranquille, il bouffe du homard h l'améri- 
caine... Tandis qu' nous, qu'on est cause de rien, 
fil à la patte, là comme des gosses I... Petit, ah ! 
dis, petit... que veine si on s'rait encore dans 
r ventre d' sa mère !... 

L'autre approuvait, soupirait, reb&illait. 

— Quelle heure qu'il est? disait Gaspard. 

— Huit heures onze, disait l'agrégé-înapte. 

Le terrible est qu'au dégoût de Gaspard se mê- 
lait parfois sourdement une l&che joie de ne pas 
retourner au feu, et à l'agrégé, qui lui non plus 
ne semblait pas très prêt à se battre, car en son 
esprit il en était un peu resté au siège de Troie, 

Dm i,.i"-i ht Google 



-— à V&grégé qui pourtant pestait, piafibit, voulait 
partir, il avait dit : 

— Toi, encore, t' laisseras rien. Mais moi, mon 
salé, si les Boches ils m' font mon affaire, penses- 
tu qu' ca sera les députés qui y apporteront des 
oeufs su r plat ! 

Et alors, tout en bougonnant, il s'accommodait 
parfaitement de son sort détestable, et il patien- 
tait. 

Sa patience s'écroula tout à coup. 

Gela devait arriver : Gaspard est tout impul- 
sion. Quoique actif et quoique généreux, il sait 
bouder, s'entêter, faire la marmotte... jusqu'au 
jour où la tentation se présente et s'impose. Alors, 
la prudence qui n'est pas son fait, et la mollesse, 
cette intruse, décampent rien qu'aux battements 
de son cœur. Il s'anime, parle, agit, et il ne se 
souvient plus qu'on peut avoir peur pour sa peau. 

C'est le fourrier qui, par une phrase, le remit 
d'aplomb. Il lui dit : 

— Ceux qui retournent au front, ont droit à 
une permission de trois jours. 

— Trois jours, fit Gaspard, et pour où ? 

— Pour partout. 

— Pour Paris ? 

— Pour partout. 

— Sans blague? 

Revoir Paris! Sa «vieille», sa femme, son 

D,ni,ii"iT,Goo<^le 



mioche, la rue de la Galté. Rien que d*y penser, 
il s'en étranglait de joie. 
Il courut prévenir Mousse. 

— Mais... nous sommes inaptes! dit celui-ci, 
grinçant des dents. 

— Inaptes 1 Ah I t'es encore une « bleusaille » ; 
plsqu'ils d'mandent des bon'hommes, c'est qu'ils 
s'ront pas regardants. Quand y a pus d' grives, 
on prend des merles. Mais faut pas r'trouver 
r major ; faut s'entendre avec el bureau. 



— Passe voir quatorze sous pour un litre ed' 
blanc. 

L'argument suprême. Il entra au bureau avec 
son litre : toutes les résistances faiblirent. Le 
chef, en buvant, dit avec un air supérieur : 

— Ils y tiennent? Il n'y a qu'à les changer de 
liste. Ils seront du prochain départ ! Si ça se dé- 
couvre, on dira: <c Nous n'y comprenons rien »... 
II est bon, il fait chaud au ventre ce petit vin 
blanc-là. 

L'agrégé était en admiration. Gaspard exultait. 
II était redevenu ardent, enthousiaste, la proie 
d'une idée ; il disait : 

— Pantruche ! Après les BocheS ! Ça, ça m' va, 
ça j'accepte I J' leur ai donné qu'un bout d' fessé 
gauche ; reste ma fesse droite, j' la leur réserve 1 
Mais z'auront qu' ça ! Pantruche'' Jamais! Pan- 

u 
D,ni,ii"iT,Goo<^le 



truche paa pour Ton Gluck ! Pantruche c'est pour 
ma gueule ! 

H emmena Mousse à la cantine. Il y emmena 
tous ceux qu'il rencontrait. Il y vida sa bourse, 
gardant juste le prix de son voyj^ge. Puis, il erra 
dans la oour, faisant la nique aux camarades : 

— On va TOUS laisser là, dans Tot' oh&teau I 
V's arez pas honte d' moisir là-nedans7 Où qu' 
sont vos nerfe ? V's ètea comme des nouilles ? 

Il questionnait même ceux qu'il n'arait jamais 
TUS : 

— Eh ! toi, l'affreux, ça t' plaît comme ça 
d' pourrir ici? Ah! ben, sans blague, t'es pas 
d' la m£me fabrique que moi. Trois jours, Pan- 
b-uche, et pis roulez : Tisite aux Boofaes ; q« 
c't' exister! 

Sur ces mots, il se tourna Ters le hfttiment de 
la trésorerie, où toute la journée griffonnaient 
une cinquantaine d'hommes, parmi des monceaux 
de paperasses, dans une tiédeur douce. U reprit 
de plus belle : 

— Et c'te tume-là I Pleine d'embusqués 1 
Comment qu' ça vit ? Quelles croûtes que c'est 1 
Tiens, viens les voir, qu'on les admire! 

Et il marchait, entraînant son ami ; et il entra 
comme il disait. — H y avait une porte vitrée. Il 
s'arrdta net; puis montrant le bureau, i voix 
haute, il continuait d'expliquer : 

D,ni,ii"iT,Go(><^[c 



— Non, vise-moi ça : ça fait pitié I... Et y a le 
r père Joffre... y a I' portrait d' Joffre, là, sur leur 
mur! 

11 en croisait les bras d'indignation, et il lança 
d'un ton où il y avait de la stapeur : 

— Qu'est-ce qu'il attend pour se r'toumer ! 

H combla ainsi les heures longues de l'attente, 
et l'après-midi où on donna enfin lés titres de 
permission, il regarda le sien, et dit: 

— Trois jours... juste trois jours! Ça aurait-il 
usé leur porte-plume qu'ils m'en foutent un en 
supplément I 

C'était son habitude, comme les bons chiens de 
garde, de grogner toujours de plaisir. 

Dans le train, dès Versailles, il se mit è. la por- 
tière ; à Malakoff il était sur te marchepied ; et il 
sauta le premier de tous sur le quai de Montpar- 
nasse. 

Puis il courut jusque chez lui. 

Il arriva rue de la Galté & minuit, heureux de 
ne pas avoir prévenu. Il carillonna avec allé- 
gresse. Sa mère poussa un cri : 

— C'est toi ?. . . Oh ! c'est toi !.. . Marie, c'est lui ! 
Et Marie répondit en accourant : 

— C'est lui!... Comment, c'est lui?... C'est 
vrai qu' c'est toi ? 

11 les prit dans ses bras, les soulevant de terre, 
et il dit : 

D,ni,ii"iT,Goo<^le 



— Hein! ça s'appelle être asphyxiées!... Et 
r gosse, où qu'est 1" gosse ? 

— Ben, il dort. 

— Oh ! c' culot ! 

Il alla l'éveiller lui-même ; il le mangea de ca- 
resses, les larmes aux yeux; et pendant que sa 
mère allumait des bougies partout, pendant que 
Marie commençait du café, criant : 

— Alors, tu t'as battu? Combien qu* t'en as 
tué? Quand ta balle elle t'a arrivé, comment 
qu' ça t'a fait? 

Lui, son moutard sur les bras, répondit, so- 
lennel : 

— On va vous raconter ça, dans l'orde ! 

Et il commença le récit de sa campagne, de sa 
vie d'hôpital et de dépôt. 

— Ah ! j' vous promets qu'on s'en fait pas!... 
Et on les tient!... Et pis faut voir ces gueules 
qu'ils ont ! Des vrais cochons, ah ça c't' à voir ! . . . 
Et pis sans hl^ue, une goujaterie ! Des mufl' qui 
tirent sans vous prévenir 1 Ils regardent jamais si 
vous êtes là!... J' vous aurais bien porté d' leur 
couenne, mais c'est trop dur, c'est pas bouffable ! 
Et pis ça pue dans l'intérieur. 

Son intérieur, il le regardait de tous ses yeux. 

— Ahl la cagna! R'voir sa cagnal... C'est 
propre ici, et c'est mignon. 

Marie dit avec un sourire : 

D,ni,ii"iT,Go(><^[c 



— Qaand y a pas d'homme, est-ce pas, c'est 
plus facile... 

Le portrait de JofTre était sur le buffet. Gaspard 
dit négligemment : 

— Ça y ressembe. 

— Tu l'as vu ? 

— J'ai vu une lettre ed' son chauffeur. Il pa- 
raît qu' c'est un bon bonhomme. 

— Vrai? 

— L' cceur su la main. Poursoifs tout V temps. 
Les femmes écoutaient, admiratives. Il dit à sa 

mère d'un ton plein d'émotion : 

— Et c'te pauv'e vieille, elle louche toujours ? 
La mère répondit gaiement : 

— Et toi, toujours ton nez d' travers ! 

— Toujours... quoique j' le chauffe. Quand 
j' fume la pipe, j* la foorre dessous ; quand 1' pif 
est chaud, j' le remets d'aplomb ; et pis ça r'vient: 
tu sais c' que c'est. 

Ils riaient tous trois. Puis, lui, de nouveau : 

— Ah I Paatruche I Ah I Paname ! Ah ! r'voir 
toutes ses bricoles I 

Soudain, il se leva. 

— Et la boutique? Les escargots? 

Avec une chandelle il descendit... Et il re- 
monta mélancolique : 

— C'est la guerre... Probabe qu'eux aussi ils 
sont mobilisés... ^ 



ii,i^iT,Goo<^le 



darifl avec attendrissement. I! lui 
>nnéte figure de femme sincère et 
I savait qu'elle n* avait jamais été 

commerce ; il s'était « mis avec 
e, d'abord, le mioche était venu ; 
Lit bien : elle était soigneuse et 
colère. Un jour, il lui aratt jeté la 
; elle avait pleuré, sans répondre ; 

soi , il avait dit : « Miaule pas ! 
3 une autre! ». 

d'arrivée, après avoir bu le « jus » 
ie servir, tous les souvenirs un 
remontaient au bord de sa mé- 
'adieux de retrouver son logement 
gardait le Ut où il allait se recou- 

Et comme il embrassait le petit, 
n bras, il ee sentit soudain tant de 

pour cette brave créature, qui le 
, bien soigné, bien nourri, qu'il se 

1, vous aut'es... V'ià qu'il m' vient 
st la guerre.:, et la guerre donne 
tst pas qu' j'étais un cerf-volant, 
' sent des idées... qu'on n'avait pas 
i... Ecoute, Bibiche (c'était Marie 
ibicbe), crois-tu qu' ça s'raît pas 
ms nous manions ? 
prise. Elle fil : 



ii,i^iT,Goo<^[c 



OABPARD 847 

— Mais... mais si... 

Avec toute la candeur de son âme franche 
et simple, il reprit : 

— J'y pense comme ça... Mais pisque j'y 
pense... i' crois qu' vaut mieux: pas attendre... 
que j'y r' pense pus. 

La mère demanda, inquiète : 

— T'as-t'il peur, si t'y retournée, d'être tué? 

— Pensez-vous I Gaspard tué ! Ça m'épaterait! 
Non... mais v'iè : quand on va faire l' grand net- 
toyage, et pis qu'on va tout rarranger, j' trouvé 
qu' soi-même faudrait avoir son p'tit truc bien en 
règle. V'ià un gosse qu'est ni chair ni poisson; 
avant la guerre ça suffisait. Après, quand c'est 
qu'on aura lavé tout 1' linge sale, ça m' ferait 
d' la peine & moi qu'il soye pas légitime. 

Et s'adressant au mioche : 

— Est-ce pas, mon gosse, qu' tu veux êt'e lé- 
gitime ? 

Les deux femmes comprirent- elles bien sa 
pensée ? En tout cas, elles le regardaient avec de 
bons yeux, et la mère, drôlement coiffée ou dé- 
coiffée en tète de loup, répétait, le visage tout ému : 

— Oui, mon garçon... T'as raison, va mon gar- 
çon. 

Alors, il n'en démordit pas. Permission de trois 
jours. Rien d'autre à faire. Pas le temps de se 
remettre aux escargots. Il allait se marier. 

D,ni,ii"iT,Goo<^le 



Z4S GASPARD 

Le lendemain, dès neuf heures, il courut à la 
mairie. 

Là, on lui annonça : 

— Pas mèche en moins de cinq jours. 
Il sortit des papiers. 

— Pisquej'enai qu' trois! 

— Puisqu'il en faut cinq. 

— Alors, à quoi qu' ça sert la guerre? 
I — Fichez-nous la paix! . 

Il rentra, hors de lui. Son gosse vint dans ses 
jambes. 

— Pépé, dis, pépé, tu t' feras pas tuer, dis, à 
la guerre? 

De nouveau, il eut des larmes aux yeux, et, 
tapant la table : 

— J' veux qu'il soye légitime, na ! J' veux 
qu' ça soye un gosse légitime ! 

Et il repartit. 

Où? A la mairie, faire quand même publier 
ses bans. Oui, il avait pris son parti : de sa 
propre autorité il s'octroyait cinq jours. Et il se 
fichait de tout ! La prison ? Pouh ! Il repartirait 
directement voir les Boches. 

Rayonnant, il revînt dire & Marie et à sa 
« vieille » : 

— G't arrangé. J' suis été k la Place... Y avait 
un général... 11 m'adonne deux jours ed pus. 

Marie n'en revenait pas. 

D,ni,ii"iT,Go(><^[c 



— Y a des chics généraux ; avant la guerre on 
n'aurait pas cru ça. 

Il reprit: 

— Fallait la guerre : on savait rien en rien I 
Moi, à l'hosteau, j'ai vu des demoiselles ed la 
haute, — et leur père il d'vait avoir du foin dans 
les bottes, — ben, elles m' vidaient ma cuvette ! 
"Voai, ma cuvette! Ah, faut avoir vu ça! 

Sans l'employé de mairie, qu'il trouvait « ré- 
pugnant », il aurait cru à la fraternité univer- 
selle. 

Il se montra dans le quartier, exhibant sa 
capote trouée, exigeant qu'on t&t&t sa fesse : 
« Dites, vous sentez, l' beafleck en paoins? ». — 
Chez le père Criquenot, le patron du bar, il s'in- 
qniéta de la loi de l'absinthe. 

— Alors?... pus d' bleue? 

— Chut!... Âboule par ici! 

L'autre l'emmena dans l'arrière-boutique. Ah, 
cette noce ! Jamais il n'en avait bu une pareille. 
Aussi, en retour, il lui fit des confidences : « Y a 
mongoasequej'vas légitimer... » Il le dit encore 
au boucher, au fruitier, à sa concierge. Il était 
si fier ! 

Puis, désirant, pour le jour du mariage, payer 
un chapeau & sa femme et un autre à sa >< vieille » , 
comme il n'avait pas un sou d'avaace, qu'elles ne 
touchaientque leur allocation, et qu'on ne pouvait 



ii,i^iT,Goo<^le 



tlO GASPARD 

rien attendre des escsrgots — (bien mienx il 
parlait d'en donner, d'en rapporter au capitaine), 
— il prit «n parti héroïque : vendre ce qu'il avait 
de plus cher... aux deux sens du mot... ses 
livres... Oui, ses livres qu'il rangeait sous son 
lit et dont il disait à Mousse : « Ab, c'est bath les 
bouquins, quand c'est bien raconté ! » Eh bien, 
pour son gosse, il les tira du coin d'ombre où ils 
dormaient dans la poussière depuis le 2 août ; il 
les prit tous, tout le père Dumas, tout le père 
Hugo, et les autres ; et, ayant entassé poètes 
et prosateurs dans une voiture & bras, il des- 
cendit, traînant sa char^, jusqu'au quai des 
Grands-Augustins. Il avait le coeur gros, mais il 
. sifflait, se disant toujours : « Moi, j' veux l' légi- 
timer... » 

De cinquante volumes, il tira huit francs. Il 
manqua se faire fourrer au poste, tant il injuria 
le bouquiniste : 

— Tdte de singe I Vieille sangsue I Aie pas 
pear, on t' cédera aux Boches en échange ed 
ï'Alsace-Lorraine I 

L'autre était un juif hideux, que les injures 
n'empêchaient pas de compter ni d'éplucher mi- 
nutieusement sa marchandise. Il resta d'abord 
muet et calme ; mais Gaspard aperçut soudain, sur 
un tas de vieux livres, un petit bouquin vert : 
« Morceaux choisis d'Eschyle, annotés par Gustave 



ii,i^iT,Goo<^le 



GASPARD S51 

Mousse. » C'était de lui... de son copain. Instinc- 
tivement, il mit la main dessus. 

— Ça, toujours, c'est pour bibi. 

Alors le juif se récria. Gaspard poussa la porte: 
le juif se mit à hurler. Gaspard se sauva : le juif 
appela à son secours Dieu el la garde. 

Et Gaspard, qu'on ne put rattraper, rentra chez 
lui avec le petit livre vert. 

II l'ouvrit à plusieurs pages. Il y vit des carac- 
tères grecs, à quoi il ne comprengiit rien. Puis, il 
lut des notes comme celle-ci, qui semblaient 
pourtant en français : (< A ce vers commence la 
partie iambique des prières sur le tombeau », 
ou encore : » Puisse Zeus Alexétérios devenir le 
bien nommé pour la ville des Cadméens. » 

Il ferma le livre en se grattant la tête, et dit : 

— Faudra que j'y en cause... 

11 donna les huit francs è. ses deux femmes pour 
acheter chacune un chapeau, et il se maria le 
cinquième jour. 

Il se maria à la mairie, et aussi k l'église. Sa 
(c vieille » obtint de lui, sans gros effort, cette 
concession à ses idées. Il est vrai qu'elle avait 
dit tout de suite : 

— J'ai une tirelire. Ce que ça coûte, c'est moi 
qui le paiera. 

Mais le fait même qu'une messe coûtait quelque 



ii,i^iT,Goo<^le 



252 GASPARD 

chose remit Gaspard sur le mauvais chemin de 
ses anciennes rancunes. 
Il dit, en revenant : 

C'est pas pour dire... et j' veux rien dire... 
ue c'est pas à moi à dire... Mais l' marabout, 
st foutu d' nous... Vous prendre cinq francs 

ça, l'a vite gagné sa journée. 

Pisque c'est moi qu'a payé... dit timidement 
ère. 

Oui, oh! j' m'en balance!... Mais ça fait 

ma pauv'e vieille, faut qu' tu sois cagot ! 
irie écoutait ; elle avait presque envie de 

Gaspard reprit : 

Enfin... pourquoi qu' tu m'as donné une 
ion que j'étais pas en âge de la raisonner ? 

vieille répliqua: 

Mais pourquoi qu' tu veux pas croire au 
Dieu ? 

S'agit pas du bon Dieu. Moi, j'ai un gosse : 
ux qu' ça soye un citoyen libre. 

Âh ! hi ! Ah ! hu ! fît à ce moment le petit, 
l'accrochait à ses jambes. 

Tu vois, il comprend, il dit voui, et ça 
m gosse que j' veux pas qu'on 1' mène au 
. A quinze ans j'y dirai : choisis, t'es lib'e, et 
leux t' faire juif si ça t' plait. Mais j' te 
mseille pas... pasqu'ils ont d' trop sales 
lies ! Voilà. 



ii,i^iT,Go(><^[c 



Cette fois Marie se mit k rire, et la mère reprit : 

— Pourtant, t'as été bien soigné par les bonnes 
sœurs. 

H se dressa: 

— Oh, les sœurs... c'est pas les curés! Sœur 
Bénigne, je l'aurais eue à Paris qu'elle s'rait été 
d' ma noce. 

— Les curés c'est pareil. 

— Y en a... J'en ai vu un, qui m' vidait toute 
sa cave. 

— Tu vois? dit la mère. 

— Voui, mais l'aut'e qu'à pris cent sous pour 
la messe... 

— Parie donc d'aut* chose, dit Marie. 

Autre chose ! C'est qu'il ne pouvait pas dire ce 
qu'il pensait. 11 pensait de temps en temps avec 
angoisse : « Y a quarante-huit heures que j' devrais 
être rentré. » Alors, il recommençait de s'étourdir 
avec des discussions sur les amputés. Vantail 
mieux perdre un bras ou une jambe ? Malgré l'avis 
général, il préférait un bras. Trotter, rouler sa 
bosse, ça c'était toute la vie. Puis, une fois de 
plus, il racontait ses faits et gestes, et les efTets 
du 7â: « Si i;a fait vite! Ah, pis faut voir les 
aut'es cochons 1 Vous parlez d'une polka! » Et 
comme causer lui donnait soif, il buvait un verre 
à la santé de chaque personne qu'on rencontrait. 
II avait donc acquis une douce béatitude, quand, 

D,ni,ii"iT,Goo<^le 



avec sa <i vieille », sa femme, et « son petit » 
désormais légitime, il demanda soa billet à la 
gare Montparnasse. Au vu de sa permission, 
l'employé dit : 

— En retard ? Voua allez être foutu dedans. 
Il répondit : 

— Assez ! J' te demande pas si on t' paye pour 
ët'e un malpoli. 

Mais aa femme s'inquiétait. Alors, avec une 
bonne figure : 

— Risque j' t'esplique qu' j'ai vu un général... 
Ces perms-là, comprends-tu, c'est comme les 
billets d' bains d' mer : valabes avec prolongation. 

Il fallait payer deus sous pour passer sur le 
quai. La« vieille n.le cœur gros, se sacrifia. Elle le 
serra de toutes ses forces, bredouillant tout contre 
sa joue, d'une voix qui tremblait comme son pauvre 
cœur de mère: « Aur'voir, mon grand gars!... Au 
r'voir, mon garçon ! . . , » Et elle resta avec le petit, 
tandis que sa femme le suivait. 

Sa femme, devant le wagon, il l'embrassa lon- 
guement, tel un homme satisfait qui pense : « Elle 
est h moi. Plus d'erreur. Bien à moi. C't écrit h. la 
mairerie I » Puis, comme elle était pMe et les 
yeux inquiets, il lui dit les trois mots, qui sont 
toute la philosophie des Parisiens, peut-être même 
de notre race, — trois petits mots qui veulent 
dire : on n'est plus des gosses ; il y a des res- 

D,ni,ii"iT,Goo<^le 



sources ; tout n'est pas perdu ; tont sera peut-âtre 
gagné ; presque tout s'arrange ; la terre tourne 
tranquillement; et Dieu ne doit pas être... mé- 
chant homme ; — il y avait tout cela mêlé dans 
la cervelle de -Gaspard quand, avant ae monter 
dans le train, il dit très tendrement : 

— Bibiche... t'en fais pas f 

Lorsqu'il arriva au Dépdt avec cinquantfr^trois 
heures de retard, le fourrier s'écria : 

— Ben, mon bonhomme, qu'est-ce qui t'attend! 
Gaspard prit un air digne : 

— D'abord, de quel droit qu' vous m'tutoyez? 
Ensuite, il me sembe que j' vous oause pas... 
Étes-vous r juteux? Non? Ben alors?... 

Mais te « juteux » accourait. Il n'en dormait 
plue, Dupouya, depuis deux nuits I D'avance, il 
ruminait sou rapport. Il bafouilla : 

— Ben, ça va être yoli ! Vous, un homme mo- 
biliyabe 1 C'est le conyeil et les travaux publics ! 

Gaspard se campa : 

-~ J' m'espliquerai d'vant tes officiers. 

Le lieutenant ne tarda pas à venir. 

— Ah ! voilà le déserteur!... Et bien quoi 
donc? 

Gaspard, trfes raide, répondit : 

— J' demande à parler au capitaine. 

Le capitaine avait fait ta guerre. Un Parisien 

D,ni,ii"iT,Goo<^le 



et un ami de Puche. Alors, il n'avait pas peur du 
capitaine. Pourtant, quand il l'aborda, il ne lui 
trouva pas la bouche souriante, ni les yeux in- 
dulgents ; et il commença d'une voix confuse : 

— Mon capitaine... c'est la faute à la mairerie. 
Moi, j' leur disais pour la permission; eux ils 
m'ont dit qu' ça f 'sait rien, ou qu'alors mon gosse 
il resterait un bâtard! Et c'est ça qui m'turlu- 
pinait. J' pouvais pas r'venir avec c't' idée-là. 
Mon capitaine, j'voulais pas qu'on dise, si j'cla- 
meçais : « Gaspard, c'était un feignant, à preuve 
que son gosse il est b&tard. » Mon gosse, main- 
tenant, il s'appelle Gaspard, et si les aut'es co- 
chons ils r'commencent dans vingt ans... 

— Enfin, dit le capitaine, il y a un règlement, 
et je suis forcé de te fourrer en boite. 

— Mon capitaine, dit Gaspard, j' demande à 
r'partir tout de suite foute su la gueule aux 
Boches ! 

— Tout de suite ? dit le capitaine. Il n'y a pas 
de départs toutes les trois minutes comme k ton 
tramway de Montparnasse. Pas avant dix jours. 

— Ecoutez, mon capitaine, c'est rapport à mon 
gosse... 

— Il n'y a pas que ton gosse ! dit le capitaine. 
Il y a aussi une histoire de gendarme... II est 
arrivé un rapport. Qu'est-ce que tu as fichu en 
t'en allant? Tu as injurié un gendarme? 

D,ni,ii"iT,Go(><^[c 



— Injurié? dit Gaspard. Ah, c'te carne I... 
Dîtes, mon capitaine, j' vas vous raconter, moi, 
comme c'est arrivé. J' men allais, est-ce pas. V'ià 
qu'tout à coup j'aperçois un guignol derrière 
moi. . . 

— Veux-tu employer des mots corrects ! 

— Donc... j' l'aperçois et j' presse el pas. Mais 
l'aut'e il fait pareil. J' l'entendais qui bottait, qui 
bottait... Moi, je r connaissais pas : étaitril d' ma 
famille? J'me dis: <( Philibert, c' client-là, il 
croit qu'il en tient un: il va voir! » Quoi, c'est 
vrai, j'avais rien à me r'procher... Alors, j'me 
mets & tricoter. Il tricote aussi, il m' rattrape, et 
il m' dit: « Pourquoi qu'vous courez? » J'dis: 
(1 Pourquoi que j' cours? Pasque j'suis pressé. « 
Alors il dit : « Qu'est-ce que vous avez h être 
pressé? » J'dis: « Qu'est-ce que j'ai? Ben, j'ai 
que j' suis en retard. » Alors il m' dit comme ça : 
" Vous m' faites trotter d' puis la place d'Armes : 
v's avez plutôt l'air ed vous enfuir. » — « M'en- 
fuir, que j'dis, pourquoi que j' m'enfuirais ? » 
Là-dessus, il m' dit : « Ben, est-ce que vous avez 
une permission? » J' lui dis : « Si j'ai une per- 
mission ? Probabe que j'ai une permission. » 
Alors il m' dit : « Gomment qu'ça s' fait q'vous 
la montrez pas, si vous en avez une ?» — 
« Gomment qu'ça se fait que j'ia... » 

— Dis donc, fit le capitaine, te payes-tu ma 

« 

I,;-,I,G0(V^[C 



ïs celle du gendarme? Tu l'as fait mar- 

loi ! Puis, de fl! en aiguille, ht ës arrivé 

•e que tu aimerais mieux être Boche que 

le ! 

m capitaine, voilà... 

aez ! Tu vas d'abord ilht en botte. Après, 

rrons. 

t ferme et net. 11 eut h peine le temps de 

L main de bùh ami Mousse qui lui, revenu 

e, semblait navré de cette aventure. On 

t Gaspard à la prison, et il y cou4ba. Il 

t le lendemain : il avait une mine ef- 

. Ses cùmpagnonâ racontèrent qu'il avait 

ne partie de k nuit, répétant : 

a pus d' justice! J'véux pas qu'ua seul 

gosses que j'aurai il soye légitime ! Ils 

ms des b&tards, pisquc dans c' sale pays, 

'un enfant il soyâ légitime, faut qu'el 

ouche en prison ! 

[e capitaine, touché de lui voir pareil 

:ui annonça : 

spard, tu ne feras pas tes huit jours... 

i. On demande vingt volontaires pour 

arante-huit heures : en es-tu ? 

j'ensuis! cria Gaspard. 

3rs, pendant deuï jours, tu aideras au 

. Tu vas m'habiller mes bleus. 

mpris ! Ça, ca m' connaît. 

D,ni,ii"iT,Go(><^[c 



Mais à ce moment, Dupouya parut. Il tenait le 
rapport, et U avait une petite flamme dans les 
yeux, Gaspard fronça les sourcils. — Oui... c'est 
que dans le rapport il était encore fortement 
question de Gaspard. Plainte de la Préfecture de 
Police. 

Le capitaine devint rouge de colère. 

— Allons, à Paris maintenant ! Avec un agent! 
Plus de gendarme : tu t'es dédommagé sur un 
agent ! 

— Àh, mon Capitaine, ça, pour le coup, alors 
ça c'est malheureux ; pasque çacTune histoire... 
Ecoutez voir, mon capitaine: j'arrivais à Mont- 
parnasse avec ma vieille, mon gosse et fiibiche... 
Bibiche, c'est ma femme qu'j'appelle fiibiche... 
ËnBn, dans la porte, j' m'arrête à r'gardef une 
dernière fois la place. V'ià un flic... 

— Je t'ai déjà prié d'employer des mots Conve- 
nables ! 

— V'ià un... un chose, quoi, qui m'dit : « En- 
trez, sortez, mais restez pas là. » Alors... j'ai 
peut-èt'e eu tort, — je r'connais, j'ai peul-êt'e eu 
tort, — mais j'y ai dit : <( Ça va bien, garde les 
laïus pour el temps d'paix. Tu vas tout d'mème 
pas commander à un poilu! » Là-dessus, il est 
d'vcDu d' la couleur ed mon képi, et il m'a 
d'mandé : nom, prénom, matricule, âge de ma 
mère... J'y ai donné tout, flatté qu' ça l'intéresse. 

i:,ni--^iT,GoO<^[c 



Pisj'yaidit : « Pouilleux, va!... Moi,j'ted'Diande 
pas toQ nom : j' sais bien qu' c'est « face moche », 
ni c'qne tu fais, pasque t'as jamais rien foutu... » 

— Tu lui as dit ça? 

— Ah, j'y ai dit ! 

— Et tu jubiles à le raconter ! Allez, allez, 
retourne en boîte, dit le capitaine. Illico. Demi- 
tour! 

— Mais... habiller les bleus... risqua Gaspard. 

— En boite ! Rondement ! 

Il avait repris son teint en s'expliquant avec le 
capitaine : il le reperdit dès qu'on l'eut ren- 
fermé. II avait juste eu le temps d'apercevoir 
Mousse, qui se traînait comme une ftme en peine. 
— Mais on tira Gaspard de sa prison au bout de 
vingt-quatre heures au lieu de quarante-huit, le 
départ des volontaires étant avancé. 

Le capitaine le fit venir : 

— Tu pars tout de suite. Es-tu content? 

— Tout de suite? Sans blague !... Mon capi- 
taine vient avec nous? 

Cri du cœur. Le capitaine le comprit. Il lui 
serra la main avec force, lui souhaitant bon cou- 
rage, puis : 

— Tu viendras me revoir, quand tu seras 
équipé. 

Gaspard avait oublié sa prison ; il exultait. 
Mais... il n'avait pas quitté le bureau qu'une 

I,;-,I,G0(V^[C 



note arriva du commandant-major, accompagnée 
d'un rapport de la Douane sur le soldai Gas- 
pard, qui, à son retour de permission, ayant été 
surpris porteur d'un litre d'alcool, » s'était mon- 
tré incorrect et brutal envers les douaniers. » 

Ah, cette fois, le capitaine n'en revenait pas ! 
Il dit : it Mais il a le diable au corps ! » En gros 
sur la feuille il écrivit : a Parti pour le front », 
puis il s'écria ; 

— Le sauvage! Faites-le décamper tout de 
suite; qu'il ne reste pas une seconde de plus à 
la Compagnie I 11 finirait par passer au Conseil. 

— Ye le lui ai dit, remarqua cauteleusement 
Dupouya. 

— Et je ne veux le revoir sous aucun prétexte t 
dit le capitaine. Qu'il me foute le camp 1 

On transmit à Gaspard cette décision ; il en fut 
atterré. Justement il était tout prêt : musette 
pleine, sac chargé, fusil sur l'épaule; il allait se 
présenter. Alors il se contia à Moreau, pour qui 
il avait quelque dédain maintenant, mais quand 
on part, tant de choses s'oublient. Et il lui dit 
donc : 

— Conte voir, mon pote... L' piston 1' est co- 
lère. J' comprends. Je r'connais : j'ai fait des 
blagues, des sales blagues; mais... ça m' fait 
quèque chose d' men aller comme ça, pasqu'au 
fond... c't'un bon vieux, qu'a pas dû avoir la 



ii,i^iT,Goo<^le 



trouille devant les Boches... Alors, j' vas t'dire, 
poteau : j' voulais, au moment de 1' quitter, 
comprends-tu... en souvenir... y laisser des escar- 
gots qu' j'y ai rapportés d' Pantruche, d' chez 
nous, quoi... du gros Bourgogne, quèque chose ed 
bath... Les v'ià... prends..., et tu y donneras, 
veux-tu. Tu y diras : « Vous fâchez pas, ça vient 
d' la noce à Gaspard, qui vous r'mercie d' l'avoir 
espédié comme ça... » Voilà... Et pis tu m'écri- 
ras, hein, si... s'il a rigolé... Ça m' Frait plaisir 
si... s'il a rigolé... Moi, tu vois, j' pars, j' rigole... 
Et mon copain, M'sieur Mousse, qu' est un vrai 
copain, — ah ça, vieux, tous les deux on est co- 
pains, — hen r'garde-le : il rigole aussi... Qu'est- 
ce tu veux, c'est comme à la fête : Messieurs les 
Boches, prenez vos places et vos billets... et dans 
cinq minutes on r'commence ! 

lis quittaient la caserne à vingt cette fois : ce 
n'était plus le grand départ pour la guerre ; c'était 
un petit renfort pour une compagnie du front. 
Seulement, avec Gaspard, même une poignée de 
vingt hommes prend tout de suite belle allure. 

Il était au premier rang, k côté de son troisième 
grand ami, et de nouveau il s'en allait vers la ba- 
taille, d'un pas bien cadencé, avec un air gogue- 
nard. — Mousse, qui ne savait pas se donner une 
attitude, écoutait curieusement battre son cœur 
en marchant, et il s'étonnait que cette petite ville 



ii,i^iT,Goo<^le 



médiocre, où il venait de vivre tant de journées 
lamentables, devînt soudain pour lui quelque 
chose d'important, qu'il avait presque peur de ne 
revoir jamais. 

A la gare, un commandant attendait pour em- 
barquer la petite troupe. La tête expressive de 
Gaspard retint ses yeux, et c'est à lui qu'il dit : 

— Ah ! les volontaires? Rien que des braves, 
des chics Français ! ^ 

— Nous, dit Gaspard (il était devenu rouge de 
plaisir], on est rien que des copains et on veut les 
avoir! Alors on les aura, et on s' fra tuer, et 
massacrer, et on s'en fout ! 

— Vive la France ! fit le commandant. 

— Vive la France ! reprirent les hommes. 
On les installa dans deux compartiments de 

troisième, et le commandant disparut. Gaspard, en 
déposant son fourniment, laissa tomber de son 
képi une petite photographie. 

— Tu perds ta femme et ton mioche, lui dit 
tranquillement Mousse. 

Ce mot impressionna Gaspard. Il répondit : 

— J' les perds... mais j' les retrouverai. 

— Pis, si t' les r'trèuves pas, dit quelqu'un, y 
aura que d'mi-mal, pisque t' as raconté comme 
ça au commandant qu' ça t' plairait de t' faire 
zigouiller. 

Gaspard dressa la tête. Est-ce qu'on lui repro- 



ii,i^iT,Goo<^le 



chait son élan patriotique?... N'avait-il pas, en 
fait, un peu fanfaronné?... Que pensait « M'sieur 
Mousse » qui, lui, était instruit, sentait finement 
les choses... et ne disait plus rien? 

Bref, il éprouva le besoin de concilier tout haut, 
devant les camarades, ses sentiments un peu 
contradictoires : désird'être un vaillant, et crainte 
peut-être d'y rester. Alors, il confia bonnement, 
en brave cœur qu'il était : 

— L' commandant, comprends-tu, c'est un mec 
du métier... Ben, s'iiesthath, faut pas être rosse... 
Et... et moi j' crois qu' ça y plait d'entendre des 
trucs comme ça! 



ii,i^iT,Go(><^[c 



Après vingt heures de ballottements, de som- 
nolences lourdes et de réveils empâtés, Gaspard 
et ses compagnons débarquèrent dans un vague 
pays gris, froid, brumeux, où une pluie fine les 
enveloppa tout de suite. Sur le quai boueux d'une 
petite gare trempée, un gros territorial qui mon- 
tait la garde leur dit : 

— Ah, des gars qu'ont 1' filon! Vous v'nez-t-il 
du Dép6t? 

— Pis après? fit Gaspard. 

— Ben, r aurait mieux valu y rester. 

— Essence de betterave, dit Gaspard... Four- 
neau économique... 

Et le regardant sous le nez : 

— Pourquoi qu' t' es navet comme ça? 

— C'est bon, c'est bon, fit l'autre ; tu verras. 

— Pis, qu'est ça peut m' foute ! dit Gaspard. 



■v,Go(><^[c 



— C'est r bois d' la Tuerie, t' sais ici; on en 
sort pas, on y est vite frits. 

— Et pis... et pis qu'est ça peut m' foute ! dit 
Gaspard. 

— Allons, assez causé. Par quatre, et en avant, 
dit le sellent. 

Le vent rabattait la pluie dans les yeux. On 
entendait tonner le canon. Mousse ne disait rien ; 
il se sentait l'âme gelée. La petite troupe longea 
un bois tout étoufTé de brume, les pieds collant à 
des paquets de feuilles mortes, puis elle déboucha 
sur une route plus large, et du brouillard, sou- 
dain, surgirent des artilleurs avec leurs chevaux, 
leurs caissons, leurs canons. — Les cbevaux au 
long poil pataugeaient dans les mares ; l'eau des 
ornières giclait sous les roues lourdes; et les 
hommes, dans leurs grands mant«aux de guerre 
qui pendaient sur la croupe des bêtes, étaient tout 
éclaboussés de boue, avec des têtes fauves de 
brutes éreintées. — Pour encrotter vingt fantas- 
sins, il suffit d'un canon qui sache s'y prendre. 
Après le passage de deux batteries, Gaspard et sa 
bande avaient l'air échappés d'un marais limo- 
neux. Ils criaient aux autres : 

— Tas d'abrutis, su vos perchoirs 1... 

Et les autres passaient, indifférents, raides et 
figés, ayant l'air tout d'une pièce avec les che- 
vaux et les caissons, silhouettes massives dans 



ii,i^iT,Go(><^[c 



cette grisaille de brume, forts, carrés, lourds et 
tristes, et traînant leur ferraille qui grondait sur 
la route. A cdté, qu'est-ce qu'un petit groupe 
d'hommes à pied, qui s'en viennent faire la 
guerre avec de minces fusils? lis le sentirent. 

lis marchèrent un quart d'heure en silence, et 
ils arrivèrent devant des ruines de maisons qui, 
même écroulées, gardaient un nom de village. 
Quelques murs restaient debout, les pièces étaient 
devenues des cours, et il j avait des entassements 
de pierres écrasées, noircies et rougies, avec des 
poutres qui surgissaient comme des bras levés 
pour dire : « Au secours I » — Au secours de 
quoi? C'était fini. Ecroulement et mort. Rien ne 
vivait plus. — Pourtant, on eût dit que des pierres 
remuaient, qu'il en sortait des formes noires, 
qu'il surgissait des hommes de ce vaste écrasement. 

— Quoi qu'on voit? dit quelqu'un. 

— C'est des poilus, dit Gaspard. 

— Qu'est-ce qu'ils fabriquent là-dedans ? de- 
manda Mousse. 

— Ils cantonnent, parbleu, expliqua le sergent. 
Et on va faire comme eux. 

Il arrêta ses hommes devant un pan de mu- 
raille, avec une fenêtre qui ne fernaait plus rien 
et une persienne qui pendait. Il dit : 

— C'est là. Suivez... 

Ils tournèrent le mur et, parmi de grosses 



ii,i^iT,Goo<^le 



pierres, ils virent un trou dans le sol, avec une 
échelle qui dépassait. 

— Allez-y, un à un, sans vous casser les abatis. 
Mousse demanda : 

— Est-ce l'entrée des enfers? 
Le sergent répliqua : 

— C'est la 10™' compagnie. 

De ce trou, il montait une odeur fétide de vieille 
pipe, de mangeaille et de suint, et en s'y enfour- 
nant on se trouvait dans une cave où Qottait un 
faux jour de soupirail, parmi des formes sombres, 
accroupies ou couchées. 

Ce ne fut qu'un cri ; 

— Tiens, d' la bleusaitle ! 

Un cri plutôt grogné que poussé; et Gaspard, 
reniflant le mauvais air, dit tout de suite : 

— Ça fouette là-n'dans... Y a-t-il au moins 
quèque mec qu' est d' la rue de la Gwté? 

— Hop ! Par ici, mon gars ! 

Et un bonhomme immense surgissait d'un coin 
d'ombre. Ils se serrèrent d'abord la main en riant. 
Puis, Gaspard essaya de distinguer mieux cette 
tète qui lui faisait si joyeux accueil, et il reprit, 
l'œil méfiant : 

— Toi, d' la me d' la Gaîté? 

L'autre, qui avait une bouche sans dents, per- 
duç dans du poil jaune, répondit, en l'ouvrant 
toute grande : 



ii,i^iT,Go(><^[c 



— Mon gars, y a point d'erreur : j' suis d' tout 
près du canfd. 

— Du canal? 

— A côté d' la Fernande. 

— La Fernande? 

Il lui mit la main sur l'épaule : , 

— Tu t' fous d' moi. D' quel patelin qu' t' es? 

— Ben pardi, j' sis de L... 
Alors, Gaspard le singea : 

— Ben, pardi, i' sis de L...! Sacrée andouille, 
et c'est ça qu' tu nommes la rue d' la Gaité !... 
Saucisson & pattes !... Dire que c't électeur! 

Mousse s'était assis déjà. Gaspard vint s'étendre 
auprès de lui. Il y avait par terre une paille 
humide et terreuse. 

— Ça m'a plutôt l'air vaseux, dit Gaspard. 

— M'sieur sort p't-être d'un lit d' plume, dit 
une voix. 

— T'en fais pas ; tu vas en baver ! dit une 
autre. 

— Ah pis, ca va bien, j' men fous ! reprit Gas- 
pard. 

Il se tut. On entendait trois hommes qui jouaient 
aux cartes : « Trente, — trente-deux, — je passe, 
— trente-cinq, trente-huit, — ah ! la bête brute ! 
quarante, j' te laisse... quel veau mort-né! » 
Dans le silence, le bruit d'un filet d'eau, qui 
s'étranglait par le soupirail, rappelant la saison 

lr„l,G0(V^[c 



270 UASPABD 

d'hiver, et Mousse avait froid dans les os. H dit 
blement : 

On va crever ici... 
spard reprit : 

Pauv' mère ! Si tu voyais Ion fils... 
is II dit : 

Quand c'est qu'on bouffe ? 

grand paysan & la barbe jaune revint mon- 
;a tête, k la fois farouche et avenante : 

On a becqueté, mon gars, 
îpard fit avec colère : 

Quand c^est qu'on a becqueté? Gtand mahaut ! 
oi qu'tu t'méles? Moij'ai bouffé un biscuit, 
rends-tu, et qu'est-ce tu veux que j' foute 

biscuit dans l'estomac, un jour ed flotte? 
uvernement il m' possède ; mais faut qu'il 
>urrisse, ou sans ça j' fais du pétard ! Les 
itres, sois tranquille, ils sont gras : ils 
!nt pas des os. 

Veux-tu un bout de chocolat? lui dit Mousse 
I voix calme. 

J' veux la nourriture au gouvernement! 

sergent, qui était sorti, redégringolait dans 
M par l'échelle, et il crîa : 

En tenue là dedans; faut du t-enfort. 

Où ça? 

Là-bas, pardi. On va attaquer. 

>rs, on entendit un grognement qui se traî- 

D,ni,ii"iT,Go(><^[c 



n&ît, des soupirs, des jurons, des : « Moi j' suis 
malade... Mol aussi... Mol j' bouge pus, j'attends 
1ê3 marmites Ici. » 

Puis tous, un à un, ils s'apprétfere&l quand 
même, et, s'injuriant les uns les autrfeS, Millant, 
chargés, pesants, ils grimpèrent l'échelle qui cra- 
quait sous leurs lourdes chaussures. 

— Mais nous, fit Gaspard, nous on arrive, on 
n'y va pas ? 

— Tiens, fit \e servent, Vous êtes exempts de 
vous faire ouvrir en deuï ! 

— S'agit pas d' ça. On a rien bouffé. 

— Allez, allez, dehors, et tout de suite; vous 
me faites l'effet d'un tire-au-Qanc. 

— D'un quoi? fit Gaspard. Ah ça!... ça, répète 
pas ça... p&sque (a... non t' sais, ça, tout sergent 
qu'l' es... 

— Aussi, pourquoi que vous rouspétez? 

— J' rouspète pas. J' d'mande à bouffer ! 

— Et qu'est-ce que j'ai, moi, ^ vous donner k 
bouffer? Vous voulez't-il mes pattes d'épaule? 

— Oh ! Ça Va bien, nous la fais pas à l'adju- 
dant. 

— Gomment que vous dites?... Ah ça.. .canon... 
répétez pte ça... parce que (a, tout Parisien que 
vous êtes... 

Bjjj!... Rang^!... 

— Gré Dieu ! 

D,ni,ii"iT,Goo<^le 



Une marmite... sur le TtUage... & cinquante 
mètres. L'oreille de Gaspard retrouvait tout à 
coup le terrible bruit de la guerre, et Mousse, qui 
montait l'échelle, resta figé par la violence de 
l'éclatement. 

Dehors, les hommes n'avaient pas l'air émus. 
Plusieurs bourraient des pipes. 

— En route ! fit le sergent. 

Ils étaient une cinquantaine, des pieux à la 
main. Ils se mirent tant bien que mal quatre par 
quatre, et ils suivirent d'un pas lent, dans la 
boue. 

Bjjj 1... Vvvv! Bong 1 Rangg ! 

Encore une. A cent mètres, la chaussée de la 
route explosa dans toute sa largeur. 

— Mais... mais on est foutus, dit Gaspard. 

Et il regrogna encore ; « Pauv' mère, si tu 
voyais ton fils ! » 
Quelqu'un dit ; 

— T'en fais pas : on va prendre el boyaii. 

Trois pas dans un champ, où les pieds enfon- 
çaient jusqu'aux chevilles, et l'on descendit entre 
deux sillons, dans un mince couloir où l'on en- 
fonçait jusqu'aux genoux. Ce n'était plus de la 
terre, mais de la vase, et le boyau, plus haut 
qu'un homme, était si étroit que le sac et le fusil 
s'accrochaient. 

— V'ià mon flingue bouché ! dit Gaspard. 

D,ni,ii"iT,Go(><^[c 



GASPARD 273 

— Zut, dit Mousse, mon képi dans l'eau. 

— Allez-vous avancer, la bleusaille ? fit un 
poilu derrière. 

Avancer ! On piétinait dans une pâte gluante, 
dont il fallait, à chaque pas, ressortir. Le pied 
glissait ; la main s'agrippait aux parois : elle 
aussi s'enfonçait dans la boue. Le fusil tombait 
de l'épaule : la main boueuse le rattrapait et 
l'emplàtrait. En moins de cinq minutes, armes 
et vêtements, l'homme tout entier était empâté, 
englué, et ces cinquante soldats qui se suivaient 
& la file avec tant de peine, dans une crevasse de 
terre inégale et tortueuse, avaient l'air de lutter 
pour que le champ ne se refermât point sur eux. 
Des coudes, des pieds, des mains, des reins, de 
la tète, ils étaient comme des pétrisseurs de boue, 
enlisés puis se désenlisant, n'acceptant point 
d'être enterrés, geignant, pestant, se décollant 
et émergeant, hommes devenus taupes ou vers 
de terre dans une tombe où, vivants, ils ram- 
paient, se raccrochaient, bourbeux, fangeux, dé- 
sespérés, mais volontaires. 

Le boyau débouchait à la lisière d'un bois tout 
déchiqueté, où il n'y avait plus que des branches 
mortes, des troncs ouverts, des moignons d'arbres; 
mais c'était un abri suffisant pour que l'on pût 
se montrer. — Les hommes se hissèrent à la 



ii,i^iT,Goo<^le 



Et k peine s'étaient-ils dégagés du boyau qu'ils 
croisèrent une compagnie qui sortait des tran- 
chées. 

Ah 1 ceux-là, ils étaient plus boueux encore, 
avec des têtes plus ravagées, d'une peau terreuse, 
les yeux agrandis et pleins d'un vague effare- 
ment. Et ils avaient aussi des pieux pour ap- 
puyer leur misère, mais forts pourtant, ils por- 
taient tout ~un bagage souillé, maculé, déterré. 
Ils s'en venaient d'un champ aux sillons argi- 
leux, où l'on voyait une rangée de croix avec des 
képis dessus, et on eût pu se dire que c'était la 
relève des morts, qui s'étaient tout à coup dressés, 
et qui remontaient de leurs fosses, lugubres et 
l'œil fatal, avec de la terre plein la barbe. 

Gaspard dit : « Cré Bon Dieu ! » 

Mousse était trop essouflé pour rien dire. 

Ce sol visqueux et gras, qui les tirait par les 
pieds, s'enfonçait tout à coup en un vaste en- 
tonnoir, où croupissait une eau jaun&tre. Les 
hommes s'arrêtèrent ; et le sergent commanda : 
'( Allez... emplissez les bidons. » 

— Sans blague ? dit Gaspard. 

Mais les autres parurent encore plus surpris 
de son étonnement. Son voisin, qui avait une 
mine blafarde et brouillée, pleine de poils héris- 
sés, lui dit : (' C'est peut-être que m'sieur l' baron 
boit toujours d' l'eau filtrée ? » 

D,ni,ii"iT,Go(><^[c 



GASPARD 275 

Gaspard fit, en secouant deux blocs de boue : 

— Et ta sœur 1 

Puis il plongea son bidon dans la mare, et 
Mousse fit comme lui. 

Mousse se sentait dans un étrange état. Il n'a- 
vait plus envie de bâiller comme au Dépôt, maïs 
les muselés crispés d'angoisse, il lui semblait 
certain qu'il marchait à la mort. Hiver, brouillard, 
un pays trouble et envasé, le tout couleur de 
terre, l'eau et môme les visais. De la boue,' 
tout en boue ; elle vous couvrait jusque sur 
l'ftme. 

Quand il redescendit dans un second boyau, 
qui les amena à une tranchée de première ligne, 
il eut l'impression nette d'un dernier enfonce- 
ment dont il ne sortirait plus. L'eau, de nou- 
veau, rentrait dans ses chaussures, l'eau froide 
qui, lui glaçant les pieds, lui saisissait tout le 
corps, et il entendit Gaspard qui redisait encore 
et simplement : « Gré Bon Dieu l » 

La tranchée où ils s'arrêtèrent, et au-dessus de 
laquelle des balles filaient en chantant, n'était ni 
plus abritée, ni plus sèche que les boyaux où, 
dans la fange et la glaise, ils venaient de faire 
leur chemin, toujours peinant, et se rattrapant 
sur un sol qui fuit, entre deux murs qui glissent. 
— Il y avait pourtant un parapet de pierre et 
ime banquette de boue. Les hommes s'y assirent; 

D,ni,ii"iT,Goo<^le 



276 GASPARD 

ils avaient de l'eau jusqu'aux chevilles et ne di- 
saient rien. 

Gaspard était entre Mousse et le grand paysan, 
dont la bouche ricanait : 

— T' as peur qu'on va t' faire neyer, mon 
gars? 

— Ah... cré Bon Dieu! répondit Gaspard. 
Deux hommes avaient été désignés pour la 

garde des créneaux. Les autres, en silence, fu- 
maient, bâillaient, s'enfonçaient bien sur la ban- 
quette qui tournait le dos à l'ennemi ; et quelques- 
uns, de leurs mains boueuses, tiraient d'une 
poche un morceau de boule, qu'ils se mettaient à 
mastiquer de leurs mâchoires lasses mais tenaces. 

Une marmite vint tomber tout près, avec un 
bruit mou, celle-là, comme si la terre gluante 
l'étoufTait tout de suite. Gaspard, la tête dans ses 
mains, crachait dans l'eau où ses pieds clapo- 
taient. 

Mousse se r&cla les doigts avec son couteau de 
poche, puis il sortit de sa capote un bout de pa- 
pier et un crayon, et il se mit à écrire fébrile- 
ment. 

Gaspard le regardait. Il dit : 

— T'écris? 

— Oui, reprit l'autre, c'est pour toi. 

— Pour moi? 

— Ecoute : j'ai idée que je n'en reviendrai pas. 

D,ni,ii"iT,Go(><^[c 



— Ah?... . 

— SI toi tu reviens, mets ça dans ta poche, et 
par amitié, porte-le à. Paris, à l'adresse ci-dessus. 

— Chez ta poule ? 

— Non... un ami. 

— Ah?... 

— C'est une petite question littéraire que je 
ti^ns à régler, dit Mousse. 11 s'agit d'une édition 
de Sophocle... 

— De quoi? fit Gaspard. 

— De Sophocle. Je te raconte ça ; ça ne t'in- 
téresse pas. 

— Pourquoi ? J' suis pas une tourte ! 

— Non, mais... 

— Bon, ça va hien ; ferme ça ! 

Il se tourna de l'autre côté. Mais il avait pris le 
papier et il le glissa dans te fond de son képi, où 
il y avait déjà le portrait du gosse. De l'autre côté, 
le paysan qui s'emplissait la houche de pain, 
soupira : 

— Moi,... c' qui m' soucie, tiens voir, c'est ma 
maison. 

Une marmite sifflait en l'air. Gaspard leva son 
nez curieux, puis demanda: 

— Qu'est-ce qui t'a arrivé 7 Ta femme a accou- 
ché d'un rhinocéros ? 

— Non, mais c't' une femme... etellesait point. 

— Elle sait point quoi ? 

D,ni,ii"iT,Goo<^le 



— Point y faire. 

— A quoi 1 

— Ëir m'écrit que 1' père Placide il y a pris 
quarante sous pour sa vache qu'elle y menait. 

— Pourquoi qu'elle y menait? 

— Bé, à son taureau ! 

— Et alors, c'est d' l'argent qu' tu voulais 
m' donner? 

— Te r donner, mon pauv'e gars ! Oui, j' suis 
prêt d'te r donner! Et les poulains, qu'est qu' 
c'est qu'ils d' viennent? 

— C't'à moi qu'tu demandes ça? 

— C'est qu'un poulain, mon gars, c'est c' qu'il 
y a d' pus casuel. 

— Moi, j' men fous ! 

— Tu t'en fous, tu t'en fous, et pis t' es comme 
tout r monde I Cent sous c'est ben cent sous. 

— Et un croquant c'est un croquant. 
Gaspard se tourna du cbté de Mousse et il dit : 

— Àh, ces Normands, que saligauds ça fait 
avec leur « bonne argent ! » Ils mordent là 
d'dans comme dans une poire blette! 

Puis, contemplant toujours ses pieds dans l'eau, 
les remuant pour les dégeler, il ajouta encore et 
toujours : 

— Cré Bon Dieu 1 

Des balles. Des marmites. Eclatements. Effri- 
tements. Et les quarts d'heure s'écoulaient, grain 

D,ni,ii"iT,GoO<^[c 



Si grain, au sablier désespérant de cette vie nou- 
velle, stupéfiante, effrayante, où des hommes aux 
idées vagues, aux corps souffrants, attendaient 
dans le brouillard, la froidure et la boue, que le 
Destin décidât de se montrer plus clément. — 
Sous leur front, il passait confusément des images 
de chez eux, mais leur chair était gelée, et gourds, 
dans leurs capotes raidies, ils roulaient des 
pensées mornes et gauches, ne sachant pas au 
juste pourquoi ils pâtissaient, maugréant, jurant, 
gelant, mourant, par discipline, par habitude, 
comme tout le monde.,. 

Un jour de brume d'hiver, est en soi si mortel, 
que lorsque la nuit tombe, l'homme s'en effraie 
à peine. Gaspard mit sur sa tète sa couverture 
mouillée; et Mousse, qui tremblait de froid, se 
serra contre lui. — La tranchée, toute la nuit,. re- 
mue autant qu'au jour. Les hommes dorment, 
ronflent et geignent, mais ils grelottent et se 
cherchent l'un l'autre. Assis ou accroupis, pelo- 
tonnés, ramassés, genoux serrés, coudes au corps, 
comme s'ils voulaient retenir leur tiédeur qui 
s'en va, ils se pressent contre le voisin, d'une 
épaule qui mendie : fraternité physique, émou- 
vante et la plus sincère. 

Le petit jour qui revient sur ces grelottements, 
c'est l'heure blafarde, plus sinistre que toute 
l'ombre des nuits. À cet instant-tà, on ne s'étonne 



ii,i^iT,Goo<^le 



pas de mourir ; il semble que le voile de la 
mort vous frôle les yeux. L'estomac vide et la 
bouche tremblante, on reçoit l'ordre de se tenir 
prêt à l'attaque et de mettre baïonnette au ca- 
non. Le petit cliquetis des armes vous donne 
froid. Dans l'air blême, elles brillent lugubre- 
ment. Et quand on s'appelle Mousse, on se tait; 
on songe qu'en sautant la tranchée, on va sans 
doute faire un bond prodigieux dans l'autre monde. 
Mais quand on est Gaspard, du revers de sa main 
on s'essuie simplement la moustache glacée de 
givre, et on répète son éternel : « Cré Bon Dieu ! » 

C'est un refrain. 

La tranchée, lorsqu'on croît vivre sa dernière 
minute, elle est dure à escalader pour les reins. 
Puis, il y a la surprise de n'être plus enfoui ; on 
se trouve plus grand qu'on n'est ; et, serrant son 
fusil, les doigts crispés, on marche gravement, 
avec des yeux qui cherchent les balles. Elles 
arrivent tout à coup, balayant toute la largeur 
de l'air, et quelques hommes s'effondrent, sans 
un cri; mais leur chute en avant est suspendue 
par l'arme, qui glisse et se fiche en terre, en sorte 
que le soldat tombe dessus, arrêté, empalé, dans 
une étrange et effrayante attitude, — mort et 
presque debout, vivant demi-abattu, horrible à 
voir comme tous les cadavres qui n'ont pas l'air 
au repos. 



ii,i^iT,Go(><^[c 



Mousse, dès que les balles chantèrent, redit à 
Gaspard f 

— Hein... tu n'oublieras pas ma lettre?... 

Et presque aussitôt des marmites commen- 
cèrent d'éclater autour d'eux. L'ennemi était à 
trois cents mètres ; ils le virent surgir de terre, par 
petits paquets d'hommes qui se rejoignaient, for- 
mant une muraille en marche. On allait donc se 
joindre, se heurter, entrer les uns dans les autres. 
Les Français, malgré les balles, serrèrent les 
rangs. 

Le mur allemand devenait plus noir et plus 
proche. 11 s'éclairait de quelques trous, des sol- 
dats qui tombaient. On distinguait maintenant 
les casques à pointe. On ne tirait plus, et les 
hommes, sans un cri, marchaient toujours gra- 
vement des deux côtés. — Mais... quand les deux 
troupes furent proches de cinquante mètres, 
comme si quelqu'un d'en haut les dirigeait, on 
les vit s'incliner, l'une à droite, l'autre à gauche, 
en un mouvement tournant qui semblait là 
comme une entente, ou plutôt une terreur pa- 
reille de s'aborder sans s'être vus. 11 fallait se 
tftter d'abord, se regarder, prendre le temps de 
se haïr ; ils faisaient comme les chiens qui se 
flairent et tournent, avant de se sauter à la gorge. 

Seulement, sur ce calme tragique s'abattirent 
de nouvelles marmites, qui déchirèrent, mu- 

D,ni,ii"iT,Goo<^le 



tilèrent, emportèrent des morceaux de champ 
et d'hommes. 

L'une d'elles jeta violemment sur le sol Gas- 
pard et Mousse. 

Quand l'épais nuage noir de sa puante fumée 
fut dissipé, Gaspard, hébété, tenta de se remettre 
debout. Il retomba et il fit : 

— Ah!... Ma jambe!... Cré Bon Dieu! 

Sa jambe droite, au-dessous du genou, était 
brisée, molle, et pendait, la culotte arrachée et 
sanglante; et il regardait, stupide, tandis que 
les camarades, en se h&tant, tête en avant, épaule 
haute, passaient sans prendre garde. 

11 appela d'une voix creuse : 

— Mousse... où qu' t'es ? 
Une voix répondit : 

— L'est là, par terre... L'a 1' crâne ouvert, 
comme un vol-aii-vent !... 

Gaspard tressauta : 

— Quoi... l'est foutu? 

La voix reprit, en ronchonnant : 

— Probabe qu'il a laissé ça ïà. 

Gaspard ne se sentit plus le courage de rien 
dire. — Il perdait du sang, qu'il regardait couler 
et faire une tache noire sur le sol. Français et 
Boches s'assassinaient ; on entendait des cris 
sauvages. Une nouvelle marmite siffla, s'abattit, 
éclata ; le champ s'ouvrit, puis il se souleva, et 

D,ni,ii"iT,Go(><^[c 



GASPARD 883 

nne énorme vague de terre vint s'abattre molle- 
ment sur le corps de Mousse. On ne le vit plus. 
Les canons allemands l'avaient tué ; ils l'enter- 
raient. La mitraille lui avait fait une horrible 
blessure : aussitôt elle lui creusait une tombe, l'y 
étendait et le recouvrait, La terre le reprenait, 
sans que la main de l'homme aidftt. La guerre le 
frappait, mais elle le gardait. Le repos tout de 
suite, après ta mort. Pas de corps palpé ni de 
poches fouillées ; pas de plaintes ; pas de phrases. 
Soldat Mousse: disparu... 
Gaspard se mit & geindre : 

— Ah!... Ah! Guillaume!... Si je 1' tenais 
c' cochon-l& ! 

Deux brancardiers s'approchaient qui le prirent 
vivement, l'un sous les reins, l'autre par les ais- 
selles. 

— Te raidis pas ; laisse-toi porter. 
Il dit : 

— Voui... voui, v'a êtes des poteaux; mais si 
je 1" tenais. . . ah ! c' cochon-là ! 

Sur un brancard & roues, malgré les marmites 
qui s'écrasaient autour d'eus, ils le roulèrent 
jusqu'à une route, où d'autres infirmiers se char- 
gèrent de le conduire à l'ambulance. — Elle était 
installée parmi des maisons en ruines, dans une 
grande cave de ferme crevée d'obus. 

On y descendit Gaspard qui commençait à 

D,ni,ii"iT,GoO<^[c 



2U GASPABD 

soutbir de sa jambe et qui, brusquement, se sou- 
levait de donlenr sur la toile du brancard. 

Deux majors s'approchëreuL Ils dirent tout de 
suite; 

— Oh! toi, mon pauvre vieux... faudra couper. 

— Couper ? répéta machinalement Gaspard. 

— Oui, il faudra couper là, dit le premier 
major. 

— Je ne crois pas : il vaut mieux couper là, 
dît le second major. 

— Pourquoi là ? dit le premier major. 

— A votre ^ise, coupez là 1 dit le deuxième 
major. 

— Non, non, ça m'est égal. Coupons là... dit 
le premier major. 

Gaspard les regardait de tous ses yeux, faisant 
une affreuse grimace et crispent les poings. Pais 
il laissa aller sa tête en murmurant une fois de 
plus : 

— Ahl... Cré Bon Dieu! 

Sa campagne d'hiver avait juste duré vingt- 
deux heures. 



ii,i^iT,Go(><^[c 



L'hiver avait été cruel pour Gaspard. Le prin- 
temps lui fut léger. 

11 le vit naître et s'épanouir dans le vaste parc 
de M. le Marquis de Clerpaquec, dont le ch&teau, 
sur le flanc de M..., domine toute la verte cam- 
pagne normande. Verte et blanche et rose, quand, 
aux premiers jours de mai, pommiers et poiriers 
sont en fleurs ; et M... est une petite sous-préfec- 
ture curieuse et charmante, perchée, tassée, si 
drôle sur son gros pftté de terre qui domine le 
pays. — On ne s'est pas battu depuis la Ligue dans 
ces herbages frais, dont le sol est riche et gras ; 
et Gaspard, amputé, pensa tout de suite que la vie 
en Normandie avec une jambe, était beaucoup 
plus douce qu'en Argonne avec deux. 

Il se trouvait en convalescence chez le Marquis 
de Clerpaquec, un homme vieux, riche, attendri, 
qui avait mis son billard, un salon et une véran- 
dah h t& disposition de la Croix-Rouge, disant : 

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288 OASPADD 

— Envoyez-moi ceux qui sont remis... pour 
qu'ils se remettent. 

Il avait les cheTeux pommadés, de petits favoris 
courts, le teint rose, la voix aigrelette. Il était pro- 
pret et comique. Et il s'amusait, ce marquis, à 
bien nourrir et à gftter quelques soldats du peuple, 
dont la bonne humeur et l'argot le faisaient rire. 

Mais souvent,les soldats riaient encore plus de 
lui. Quand il était rentré dans ses appartements, 
ils s'exclamaient entre eux : 

— L'est crevant, dis, 1' vieux frère ! 
Et Gaspard ajoutait: 

— Quel acrobate ! 

Gaspard, è M..., avait divisé sa vie. 

A l'heure du lit, à l'heure des repas, il était 
occupé chez le marquis & refaire sa santé, et il la 
refaisait bien. 

Puis, il sautait sur ses béquilles, et grftce à 
elles, de son seul pied, il traversait d'un trait la 
petite ville jusqu'au Café des Hirondelles, au 
coin de la place d'Armes. 

L&, il s'installait, buvant et parlant, et il com- 
mandait, il conseillait, il recevait, il trônait, il 
régnait. Ce Parisien avait conquis cette province. 

Au début, on s'était apitoyé sur sa mutilatipn; 
mais il paraissait si joyeux, il montrait un tel 
oubli des horreurs de la guerre, disant : « Un bras, 
ça m'aurait embêté, pasque les mains, c'est batb 

D,ni,ii"iT,GoO<^[c 



pour farfouiller partout ; mais uue jambe ! C'est 
si bête i^u pied ! » — enfiu, il portait sou malbeur 
avec une telle aisance, qu'on négligea bien vite 
de le plaindre, pour s'égayer seulement de ses 
propos gaillards. — Cette bonne bumeur, au reste; 
n'avait rien de surprenant; l'homme est admi- 
rable de résistance. Vous le tuez à demi : il jouit 
de son reste. Vous lui coupez une patte : est-ce 
cela qui l'empâcbe de se frotter tes mains? II 
marchait: il apprend à sauter. Il s'adapte, s'ar- 
range, il vit! Vivre, c'est l'essentiel. Et tant 
qu'on vit, il faut être content de vivre, aimer 
le soleil et les rieurs. 

Gaspard avait donc choisi le Café des Hirondelles 
parce que c'est le plus gai de M..., un petit café 
tout en vitres, à l'encognure d'une place. Le jour, 
la place l'éclairé ; le soir, il éclaire la place. Le 
jour, on est bien dedans ; le soir, on ne passe pas 
dehors sans griller d'entrer. 11 est pourtant 
bien provincial, mais il a le charme d'une chose 
vieillotte, avec ses colonnes habillées de glaces, 
ses frises couleur crème oîi l'on voit l'Amour 
qui lance des flèches, son billard usé, son 
Bottin taché, et ses deux chats noirs, égoïstes, 
voluptueux et ronronnants, qui marquent, par 
l'impassibilité de leurs prunelles dorées, tout le 
mépris qu'on peut avoir des hommes, de leurs 
boissons et de leurs paroles, 

D,ni,ii"iT,Goo<^le 



Gaspard ne se laissa pas troubter par ces ani- 
. maux supérieurs. 

H entrait tous les jours en chantant ; 

Elle s'a cassé sa jambe de bois, 

Sa jambe de bois, 
En montant d'saus les chVaux d' bois, 

Elle a cassé se jambe, 
Sa jambe, 

Sa jambe de bois I 

Le patron, qui était un limonadier habile dans 
son commerce, Normand roublard, aux petits yeux 
bridés, accourait en riant, empressé et flatteur: 

— Ah, voilà m'sieur Gaspard ! Toujours gai, 
m'sieur Gaspard? Ça va bien, m'sieur Gaspard? 
Qu'est-ce qu'on vous sert, hein, m'sieur Gaspard? 

— Un vermouth-cassis, un!... Et présenté par 
Mam'selle Annette ! 

M"' Annette, il ne se cachait point pour dire tout 
haut qu'il la trouvait de son goût. C'était la petite 
bonne du café : vingt ans à peine, blonde, niaise, 
mais des lèvres fraîches et le trottinemeat drAle. 
Gaspard la regardait servir et soupirait: 

— Nom d'une pipe ! J'en jouerais bien un air I 
Elle ne venait jamais près de lui sans qu'il lai 

parlât, la chatouillât, lui prît les mains, les bras, 

la taille. Et alors, le patron riait d'un rire jaune. 

Non qu'il fût spécialement pudique, le patron ; 

D,ni,ii"iT,Go(><^[c 



mais il était prudent ; on lui avait confié cette 
fille-là; il ne voulait pas d'histoires. La nuit, il 
l'enfermait à double tour. Le jour, il n'aimait 
point qu'on lui fît des ^galanteries trop pressantes. 

Gaspard, lui, subissait une crise printannière. 

Un mois avant, h l'hôpital, il avait vu sa femme, 
sa Bibiche. Il en parlait dans des termes assez 
peu amoureux ; il disait : 

— Oh ! j' l'aime bien, mais ell' m' poisse!... 
J'espère qu'elle r'viendra pas d' si tôt. Elle peut 
pus m' voir sans pleurer. Et « mon pauv'e loup » 
par ci, et « mon poulet » par là, et « si c'est pas 
affreux comme ils t'ont arrangé !... » Ah I j' l'ai 
envoyée paître!... Elle' cherche tout 1' temps la 
jambe qu'y est pus ; j'y ai dit : « regarde au moins 
l'aut'e, pisqu'il en reste une ! » J' t'en fiche ! Mon 
tit loup, mon pauv'e tit loup, hi hi!... Qu'est-ce 
qu'on va dev'nir, hi hi!... Ton métier, hi hi!... 
l'est fichu, hi hi !.,. » Qu'est ça peut m' foute à 
moi ; y en a-t-il pas six cent mille des métiers ? 
J' peux pus bouger, ben j' s'rai ministre : on les 
balade dans des landaus. 

Et appelant « Mam'selle Annette ! », il conti- 
nuait : 

— Mam'selle Annette, j' veux divorcer... Veux 
vous épouser... Tous les deux, on rigolera tout 
r temps ! 

Puis il chantait : 

19 

. I,;-,I,G0(V^[C 



Il m' dit des bétiaea, 
Des mots qui me grisent ; 
Il va m' embrasser : 
Qu'est-ce qu'il va b' passer? 

M"' Armette riait, regardant les autres. Alors, 
il envoyait des baisers bruyants, jusqu'à ce qu'elle 
se tournât vers lui. — Le patron arrivait pour 
changer la conversation : 

— Ainsi, m'sieur Gaspard, vous ne souffrez 
plus de votre jambe ? 

— Ma jambe! Faut pas m' raser avec ma 
jambe; elle m'a assez fait endéverl La carne! 

— Etait-elle très abîmée? 

— Ah! une saleté, une infection! J' me dé- 
goûtais 1 Quand V major il m'a dit : <i Acceptez- 
vous qu'on la coupe? », j'y ai dit: « Mais mon 
bonhomme, si mon eustache il avait été r'passé, 
j'aurais fait ça d'puis longtemps sans toi ! » C'est 
pas d' la blague, c'était du poison & balader 
c'truc-là, et j' me disais: ((Est-ce qu'ils vont 
m'Ia laisser jusqu'à la Saint-Glin-Glin ? » 

A ce souvenir, il avait une moue rageuse; 
mais soudain il éclatait de rire : 

— L' plus bossant, c'est 1' chérurgien qui 
s'amène un jour près d' mon pieu, 1' bec enfa- 
riné : >( Dites voir, brave jeune homme (s'il vous 
en donnait du brave « jeune homme! ») votre 
jambe, ça vous fàcherait-il, au lieu d' la faire 

D,ni,ii"iT,GoO<^[c 



ii,i^iT,Goo<^le 



Les chats noirs, effrayés, filaient de chaque 
côté de sa jambe. 

Il revenait à sa table. Il commandait : 

— Un aut'e vermouth-cassis, an ! 

Puis il racontait sa vie dans son second hô- 
pital à l'huissier et au bijoutier qui sirotaient des 
cafés chauds, les yeux bridés par le plaisir. 

— Ah ! les amis, c' qu'on était bath ! Autant 
d' cadeaux qu' d'heures su 1' cadran : tabac, 
crottes à la crème, cosoiétique pour moustaches. 
Moi, dans mon lit, je m' bidonnais. Quand j' les 
voyais s'amener, j' disais: « Ça biche! Core du 
bénef ! » J' faisais semblant d' pîoncer, pis j'ou- 
vrais l'ceil; j' poussais un soupir. Aux soupirs, 
les dames elles résistaient pas. Elles disaient 
comme ça: «Mon pauv* l'ami, quoi c'est qu' 
vous avez envie ? » J'avais qu'à dire. Hop ! ça 
s'amenait, pis servi chaud. Et alors, comme 
visites, un défilé qui s' posait là I Des dames 
avec des gants, des généraux, des boo'hommes 
ayant des crachats jusque su l' ventre, pis l'évêque, 
le préfet, des journalisses... Ah! les journalisses, 
c' qu'ils m'ont fait rigoler! Ils m' faisaient des 
bobèches J' bigotes d'vant Saint- Antoine : « Gom- 
ment qu' ça va, monsieur? Vous souffrez-t-il, 
monsieur ? Racontez-nous ça, monsieur. » Ëtalors, 
si la plume elle ronflait sous ma dictée!.. Moi, 
j'avais cru qu' pour être célèbre fallait qufeque 

D,ni,ii"iT,Goo<^le 



chose ed plus q«' les aut'es ; pas la peint 
d' quèque chose ed moins ! 

Il goûtait son vermouth, s'essuyait h 
tache, criait : 

— Patron, il sent rien vot'e truc ; 
pas m' servir ça comme pour une tite ] 

Le patron, crispé par une grimace, réj 
« Voilà... je viens... » 

Gaspard haussait les épaules : « Sacré p 
et poursuivait : 

— Après l'hosteau, on m'a mis en 
au château {tiens, c'est des vers c' que j 
c'est mignon !) Là alors, on est heureux 
des lentilles dans l'eau ! C'est la vie é[ 
flante. J' me crois millionnaire: un lit 
personnes, des savons qui sentent l'actr 
des r'pas... ça des r'pas qu'on en voudrait 
minant. Quant au marquis, c't' une vii 
deme, mais l'est bon zig comme pain 
L' matin, il vient nous voir au pieu. Il dil 
ça en bavant: «Alors?... Alors?... » . 
mon moignon; j'y fais: i< Ben alors... al< 
a pas encore repoussé c'te nuiti » et il : 
s* tordre comme une titefolle. Ahl c't' uni 

Gaspard, par ses récits verveux, devini 
dans M... La clientèle du Café des Hit 
s'augmentait. L'huissier amena le juge ( 
le bijoutier amena le marchand de grain 



ii,i^iT,Goo<^le 



patron, rayonsant, commença à devenir moins 
sévère sur la vertu de la bonne... 

Mais un dimanche, Gaspard se fit photographier 
avec elle. Le photographe mit la carte postale 
dans sa devanture. — Alors , le limonadier 
s'alarma. Si la mère d'Ânnette, qui venait le 
jour du marché vendre des œufs, découvrait sa 
fille avec un soldat!... Il eut peur pour la répu- 
tation de son café. 

Que faire ? Il réfléchit et trouva. Il envoya 
ta carte postale à la femme de Gaspard, avec ces 
simples mots anonymes: « Le militaire fidèle ». 

L'effet ne se fit pas attendre. Bibiche courut à 
la mairie du XIV" demander un quart de place 
pour aller voir son mari blessé, et elle débarqua 
dans M... sans avoir prévenu. 

Elle était plus triste que furieuse. Elle avait 
envie de pleurer. Elle sentait sa vie finie; dans 
sa jugeotte toute simple, elle le croyait déjà 
marié avec une autre, et elle venait voir, s'as- 
surer, pour écrire à la « vieille » qui gardait le 
gosse à Paris, affolée et gémissaate. 

Bibiche se présenta d'abord chez le marquis. 
On la renvoya au petit café. 

Elle entra, timide. Son mari était là, qui tour- 
nait le dos, pérorant. 

Un petit homme mal fait, poilu, lippu, bourru, 
l'œil douteux derrière un loi^on fumé, avachi 

D,ni,ii"iT,Go(><^[c 



sur la molesquine de la banquette, déclarait, les 
mains aux poches : 

— Vous savez... il faut se méfier... n'est-ce 
pas. Les Allemands sont méconnus... Ce sont des 
gens très intelligents, n'est-ce pas... 

Assis sur le dos, tête renversée, bombant le 
ventre, il avait l'air de s'étaler com plaisamment 
dans une impartialité supérieure. — On se tut 
un instant. Personne n'avait remarqué Bibiche. 
Le bijoutier et le marchand de grains étaient in- 
terdits. Le bijoutier avait eu son fils tué en Bel- 
gique : il pâlissait d'entendre vanter les Boches. 
Mais la réplique ne lui venait pas. 

Gaspard, sur son seul pied, sauta d'un mètre. 
Il avait l'air de marcher sus à l'autre, qui, avec 
une moue pédante, reprenait ; 

— Ce n'est point parce qu'ils sont nos ennemis. 
Il ne faut pas être aveugle, n'est-ce pas!... Nous 
ne leur venons pas h la cheville... Ils vendaient 
des produits excellents, n'est-ce pas... 

Alors, Gaspard en se penchant lui dit dans les 
yeux: 

— Quoi qu' vous êtes pour causer comme ça? 
L'autre se redressa : 

— Est-ce à moi que vous parlez 7 

— J'ai idée. 

— Eh bien, soyez donc poli, n'est-ce pas. Je 
suis le juge de paix! 

D,ni,ii"iT,Go(><^[c 



— Juge de paix, ça j' m'en fous. C'est pas c' 
que j ' TOUS d'mande. Pourquoi qu' vous êtes eu 
civil à l'âge que vous avez ? Alors ? V's en foutez 
pas une miette, pendant qu' lesaut'es ils jouent 
au jeu de massacre ? 

— Ça par exemple, n'est-ce pas!... Si je suis 
réformé... 

— Réformé? Et vous causez comme vous 
causez! Ben citoyen, faudra voir, quand j' s'rai 
là, k pus servir des boniments d' femme saoule I 
J' suis des z'Halles, moi, comprenez, et j' sais c' 
que c'est qu' la viande de porc. 

— Avez-vous fini de me regarder comme ça? " 

— J' te gobe !... Et quoiqu' tu soyes le juge 
de paix, j' te répète : faut pus laïusser su la 
marchandise aux Boches sans la connaître; Moi, 
j' la connais, fiston : j'ai eu mon compte ; et 
j' comprends qu' ça gfine pas monsieur, mais 
faut pas m' raconter qu' c'est d' l'artlque pari- 
sien, tout c' qui s' fait d' bath et d' bien torché ! 
Ou alors... alors j' t'empoigne par la peau du 
ventre ! 

— Militaire!... militaire I .. . firent le bijoutier 
et le marchand de grains effrayés. 

— Qu'est-ce tu fais!... Qu'est-ce tu fais! cria 
Biiîiche. 

11 tourna la tête, stupéfait de cette voix, et il 
resta hébété, balbutiant : 



ii,i^iT,Go(><^[c 



GASPARD 297 

— C'est-ilque j'rêve?,,. Non mais... noo mais 
sans blague ? 

Bibiche était devenue très rouge. Elle bre- 
douillait : 

— Oui, c'est moi... Oui, me v'ià... Oui, j'étais 
trop soucieuse !... 

Et le juge de paix en profitait pour gagner la 
porte, lançant au patron : 

— On ne peut plus se rafraîchir chez vous, 
n'est-ce pas ! Il n'est plus permis de parler, tant 
que l'Europe, n'est-ce pas, n'aura pas réglé l'in- 
cident qui la divise ! 

— Le quoi? Le quoi? rugit Gaspard. L'inci- 
dent I Mais il veut donc que j'y bouffe les foies I... 

Il recourait après lui. Il fallut le caimer, l'as- 
seoir, le faire boire. 

Le patron était mécontent, révolté. En voyant 
la femme de Gaspard, il avait vite enfermé An- 
nette. En voyant Gaspard menaçant, il craignait 
pour ses glaces et sa clientèle ; et essuyant une 
table, il maugréait dans le nez de l'huissier : 

— Cette guerre-là ne nous rapportera rien de 
propre I Tous les gens ne vont penser qu'à se 
battre!... Ah, monsieur Mulot... vous qu'avez 
de l'ftge et savez causer, si vous pouviez faire 
comprendre à celui-là... que j'aimerais autant 
qu'il fréquente plus ici... je vous donnerais votre 
café gratuitement pendant un mois ! 

D,ni,ii"iT,GoO<^[c 



— Gratuitement, reprit i'haissier, mais c'est 
une affaire ! 

— Seulement faut plus que je le voie ! 

— C'est h étudier. 

11b cessèrent de parler bas, parce que Gaspard 
de nouveau tempêtait. 

— Et me v'ià affublé d'ma femme! Si c'est 
pas malheureux ! Elle a un logement, un enfant, 
elle déserte tout et saute dans l' train, et pour 
quoi faire? Pour v'nir pleurer dans mon gilet 
d' flanelle I... 

— J'ai pas envie d' pleurer... gei^ait Bibiche. 

— Avec ça ! Tu vas r'commencer tes raison- 
nements que j' suis bon à rien, que j' gagnerai 
peau d' balle... au lieu d' comprendre que j' frai 
déjà moitié moins d' dépense chez les pédicures ! 

Puis, soudain, il songea h la bonne et il dit, 
méchamment : 

— J' parie qu't'ea v'nue inspecter par ici?... 
J' parie qu'on t'a mouchardé quëque chose?... 
Ben pisque c'est ça... tiens, pisque c'est ça... d'a- 
bord tu paieras mes vermouth -cassis, pis bon- 
soir; arrange-toi; moi j'rentre dans mon ch&teaul 

Il fut tout de suite dehors, et il filait, filait, 
courant sur ses trois pattes, jambe et béquilles. 

Bibiche, en larmes, dut mendier un lit k le 
concierge du marquis, qui lui donna celui de son 
fils, parti au feu. 

D,ni,ii"iT,Go(><^[c 



Gaspard l'apprit : il sortit le lendeinain 
porte du potager, sans que sa femme l'ait 
il arriva au Café des Hirondelles. Plus de 
La bouche mielleuse, le patron lui annon 
maintenant Annette était en place chez soi 
frère, à A.... 

— A A....? dit Gaspard, c'est bon, j'y 
Et le Toità parti pour la gare. 

— Cours vite, dit le limonadier à sa 1 
cours prévenir Màme Gaspard. N'y a ni 
dans une demi-heure ; qu'elle se dépéch< 
rattrape ! 

La femme se hftta. Bibiche se remit à p 
Puis, comme la concierge de M. de Cler 
l'engageait aussi & se défendre et à se i 
elle s'élança à son tour dans la directioi 
gare. 

Elle arriva à bout de soufÛe. Gaspard éi 
le quai : il causait avec le chauffeur. Le 
feur disait : 

— Combien qu' t' en as tué ? 
Il répondait : 

— J'sais pas; ai pas compté, mais z'i 
pas r temps d' faire des p'tits. 

Bibiche s'approcha résolument, et, le 
par sa capote : « J'ai à t' causer. » 
Ilôt: 

— Non?... Encore toil 



ii,i^iT,Go(><^[c 



Alors, elle éclata. Ses yeux roalaient, sa poi- 
trine battait, et elle se mit & crier : 

— Tu TES la voir ? Ben t' iras pas ! C'est moi 
ta femme et j' t'empêcherai ! Menteur 1 Sournois ! 
Monsieur... vous croiriez pas, monsieur!... 

Et elle se mit à raconter la chose au chauffeur. 
Un homme d'équipe s'en venait, qui écouta : elle 
recommença pour lui, avec tous les détails. 

Et Gaspard... Gaspard la regardait simplement. 
Cette rage inattendue chez une femme d'ordinaire 
sans défense, l'avait cloué sur place. Puis, une 
idée démoniaque lui poussait sous le front, et il 
dit d'un ton tranquille : 

— Ben, t' en as, toi, des besoins d'te faire d'ia 
mousse! Pourquoi qu'tu chiales comme ça, au 
lieu d' me dire les choses?... J' suis pas v'nu 
prendre el l' train; j'suis v'nu voir un ami. 

— Ofa, dit Bibiche, fais pas c't' air-là mainte- 
nant ! Fais pas c't' air-l& ! 

Alors, il eut un petit rire de goi^e en haussant 
les épaules ; puis, sans rien ajouter, le plus na- 
turel du monde, pas honteux, sifflotant, il se 
dirigea vers la sortie de la gare. 

Bibiche suivit. On croisait des voyageurs. Ex- 
près, elle continuait de crier ; 

— T' as qu'une jambe, mais ça t' suffit pour 
aller au vice ! A ton âge, si c'est pas honteux ! 

Ils remontèrent toute la rue très vite, car il 



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sautait devant elle, et voulait l'essouffler. 'Mais 
de lui voir la langue muette, la colère de Bibiche 
en croissait, et elle répétait, pour être entendue 
des boutiquières : 

— Trompeur ! Fraudeur ! Courir les jupons 
quand on est marié, quand on a un enfant I 

Lui' n'avait pas l'air d'entendre : il faisait 
« bonjour » aux femmes. 

Ils rentrèrent au cbàteau. Bibiche s'écroula 
sur une chaise, chez la conciei^e. 

— Ah, vous l'avez... vous 'le tenez? bredouillait 
celle-ci. 

Jusqu'au soir elles discutèrent sur la perfidie 
des hommes, tout le mal que fait la ^erre, et 
la nécessité pour les femmes de se défendre, 
coûte que coûte. 

Vers huit heures, un soldat convalescent, qui 
venait chaque soir tailler une bavette avec la 
concierge, raconta, en se tenant les côtes (il ae 
connaissait pas Bibiche), que Gaspard » avait 
chipé la clé du potager et venait de partir pour 
la gare : il découchait; il allait & Â.... où une 
petite femme l'attendait ». Et il avait dit : u Que 
quelqu'un de vous aille donc le dire à la concierg;e ; 
ça la fra rigoler. » 

La concierge bondit : 

— C'est trop fort! 
Bibiche balbutiait : 

D,ni,ii"iT,Goo<^le 



— Oh ça... ça!... , 

Il lui venait des larmes. Mais elle ne se sentait 
plus de force pour lutter. Deux fois le même 
jour! U«e faire? 

— Y retourner ! dit la concierçe. Faut pas se 
lasser, pas plus que lui! 

— et effrayant ! . . . c'est terrible ! faisait Bibiche 
d'une Toix lamentable. 

' Et elle repartit pour la gare. 

11 faisait une soirée douce et étoilée. Gaspard 
goùtait-il le charme de l'heure ? En tout cas, il 
s'en allait cette fois lentement, car sa femme le 
rattrapa. 11 ne se sauvait point, comme un homme 
fautif qui cherche à se dérober; il faisait joyeu- 
sement taper ses béquilles sur le pavé. Ce détail 
augmenta la confusion de Bibiche. Elie n'osa l'a- 
border. Elle le suivit à vingt pas. Elle pensait: 
« Faut que j' soye sûre c'te fois... Faut même 
que j' le laisse monter dans son train... Sans ça, 
il m' mentirait encore. » — Et c'est elle qui rasait 
les murs. 

Il entra dans la gare, prit un billet, monta dans 
un wagon de troisième. Puis, tout seul, il se mit 
à rire, parce que depuis le tournant de la grand' 
route il avait aperçu sa t'emme, et qu'il était en 
train de réussir un projet diabolique. 

Il se disait : « C coup-ci, elle va vouloir m' pin- 
cer k A.... t B Alors, il s'attendait à ce qu'elle prït 

D,ni,ii"iT,Go(><^[c 



le train, comme lui. De ses yeux de loup qui 
guettaient dans l'ombre, il eut lajoie de l'entrevoir 
sur le quai ; elle venait, elle montait. 

— Ah dis donc 1 

11 s'en donna une claque sur la cuisse de plaisir. 

Puis, lorsqu'on ferma les portières, il descendit 
vite à contre-voie, jetant d'abord ses béquilles sur 
le ballast; il laissa filer le train; et tranquillement 
il rentra au château, où il s'endormit du sommeil 
du juste. 

Le lendemain, de bonne heure, il se présenta 
chez la concierge. Il avait une ligure de bon gar- 
çon aimable ; il dit doucement & cette femme, 
stupéfaite de le voir ; 

— Bibiche... elle est pas là, s'il vous plaJt? 
L'autre balbutia: 

— Euh... c'est-à-dire... 

11 fit tout de suite des yeux sévères : 

^ C'est- il qu'elle découcherait?... C'est-il 
qu'elle m' f'rait des traits? Non mais..., oh, 
mais... I)en z' allons voir ça par exemple... 

Il sortit, sans s'attarder à rien dire de plus, et 
il redescendit jusqu'à la gare où, fumant sa 
bouffarde, il attendit en paix le premier train 
de A.... 

Bihiche eu descendit sens dessus dessous. II 
lui barra le chemin carrément. 

— Te v'ià! Vraiment te v'ià! Et d'où qu' tu 

D,ni,ii"iT,Goo<^le 



viens? Et qu'est-ce t'a fait? Ah, tiens, ah tiens, 
s'pèce de trompeuse, vipère à pattes ! 
Les voyageurs s'arrêtaient pour écouter : 

— On est mariés I On épouse une femme qu'est 
mère ed famille I On y achète des meuhles t Et 
v'ià comment qu' ça vous traite ! Ça fraude la loi 
du mariage ! 

11 serrait Bibiche par le bras, et, la poussant 
devant lui, il haussait le ton. On les suivait. Sur 
la route il dit : 

— Si ça vaut la peine d' s'être fait démolir par 
les Boches pour retrouver ça chez soi ! Êt'e amputé, 
pis ét'e cocu ! 

Il en crachait de fureur. 

Les gens rassortaient sur leurs portes, comme 
la veille, quand ils remontaient, et que Bihiche 
était hors d'elle ; mais les boutiqutëres maintenant 
faisaient « Ah !... Oh !... >• et elles s'indignaient 
presque, et... Bibiche, égarée, se mit à sangloter 
sans pouvoir rien dire. 

— A ton âge, faisait encore Gaspard; quand 
t'as déjà cuit les trois quarts de ton pain ! Quand 
t'as presque du ventre et les doigts d' pieds en 
tire-bouchon, tu trompes ton homme, et tu cours 
les galants ! 

Et il quêtait des regards approbateurs, et les 
femmes faisaient écho, murmurant; « Ça, c'est 
vrai... oh, c'est vrai... » 

D,ni,ii"iT,Go(><^[c 



fiibiche, de honte et de rage, pleura *'' 
journée. Par deux fois la conciei^e lui fit 1 
tilleul. 

Mais vers la fin de l'après-midi, le convi 
bavard et colporteur d'histoires, vint t 
une nouvelle si» stupéfiante, que le cha 
Bibicbe du coup s'envola. 

— Savez pas? Y a un Américain qu't 
voir Gaspard ! 

— Un Américain ? dit la conciei^e. 

— Un type rasé, avec des bottines jaun< 

— Mais il venait pour Monsieur le Mari 

— Il v'nait pour Gaspard 1 11 y a dit co 
qu'il savait du marquis qu'il était débrc 
avec du bagout, et qu'alors, pisqu'il av 
patte ed' moins, s'il voulait, il l'enrôlait 
maison, qu'est une maison d' jambes arl 
Ah! alors!... Gaspard, qui pourtiint s'ép 
il en bavait des ronds d' chapeau!... p 
t's savez pas combien qu'il 1' paiera : dî 
un peu... 

— Combien? fit Bibicbe dont la res 
s'arrêtait. 

— Trois cents ^ancs par mois ! 

— Oh? fit Bibicbe. 

— Non? fit la concierge. 

— J' vous r dis, et lui aussi va vous 1 
Et s'il est heureux ! Pis alors, il dit qu' c' 



ii,i^iT,Go(><^[c 



la guerre, et l'a pas tort, pasque maintenant, 
pour lui, c'est la ■bonne vie ! " 

La bonne vie ! Bibicbe écoutait, le cœur battant. 
Et elle ne se sentait plus fâchée du tout, mais 
admirative, et tremblante d'espérance, n'ayant 
qu'une idée: oublier, demander pardon, a'humi- 
lier. Trois cents francs ! La femme d'un homme 
qui gagne trois cents francs ! 

Elle attendait Gaspard. 11 vint, très sAr de son 
effet. Mais il avait l'air de ne s'adresser qu'à la 
conciei^e. 

— Alors?... On vous a dit?... C'est pas mal, 
hein, ça peut aller? 

Il ajouta, l'index sur la poitrine : 

— Ce p'tit-là, quoique 1' gouvernement il ait 
supprimé l'absinthe, il y r'gardera pus pour un 
apéritif. 

Bibiche, qui rougissait de sa propre bassesse, 
murmura : 

— Oh, lu sais t' débrouiiier, ça, t'as toujours 
bien su... Trois cents francs ! 

— Pis deux pour cent su chaque guihole 
vendue, fît Gaspard d'un air important. Âh, 
r bonhomme! J'avais envie d' l'embrasser su la 
bouche... Pis il m'en a montré une, qu'il avait 
dans une valise : si c'est bath h. voir ! Au genou, 
y a un levier, tu fonctionnes ça, et ça fait toc ; 
pis dans 1' pied, une bascule t'nue par un cat- 

D,ni,ii"iT,GoO<^[c 



chouc. Faudrait un sale caractère pour s plaindre 
avec ça. 

Bibiche le regardait, ouvrant des yeux d'esclave. 
Lui ne la regardait toujours pas ; mais il dit en- 
core, et très simplement: 

— Alors, voilà ; c'est fini d' la convalo. L' bon- 
homme il a combiné ça avec el marquis ; on 
rentre demain à Pantruche... Et après-demain... 
tu peux commencer à beurrer tes épinards!... 

Cette fois, il la regardait, et elle en avait les 
prunelles humides, de penser que c'était bien elle 
que Gaspard remmenait, qu'il n'était plus ques- 
tion de la bonne, que tout le mal de la guerre, en 
somme, était réparé, et qu'on allait recommencer 
à vivre ensemble, rue de la Gatté, avec des sous 
dans les tiroirs. Et elle songea : '< Sa vieille, ell' 
doit avoir raison : y a un bon Dieu... » 

Rue de la Gaité, une lettre attendait Gaspard, 
une lettre à bordure noire, d'un papier coquet, 
dont il pensa tout de suite : 

— Ça... ça doit encore être d'un millionnaire. 
Il l'ouvrit: c'était de M*"' Burette. Par exemple ! 

La veuve de son premier ami, & qui il n'avait 
jamais eu le courage d'écrire, pour lui dire... 
justement il ne savait pas quoi lui dire. Bu- 
rette, trop souvent avait parlé de sa femme 
eu termes amoureux et attendris. L'autre, tout 

D,ni,ii"iT,Goo<^le 



secoué par les détails horribles de sa mort et 
de la bataille, s'était dit après : >< J' peus pas... 
J' peux pas y raconter tout ça i » Mais mainte- 
naut, c'était elle qui mendiait des détails. Elle 
disait savoir d'un sergent que Gaspard, Gaspard 
seul, s'était occupé de son « cher mari ». Quand, 
où, comment pourrait-elle le voir ? D'avance elle 
le remerciait et elle lui donnait les deux mains. 

Ah ! comme il fut ému par cette simple lettre ! 
Il la relut dix fois ; il en admirait l'écriture fine ; 
il disait, la passant à Bibiche et à sa mère : 

— Pauv'e tite femme : elle doit ôt'e mignonne 
quand même !... Ça, Burette, il 1' disait... il l' di- 
sait chaque fois qu'il en causait... Alors, y a pas, 
il faut que j'y aille... Mais comment y raconter 
ça? 

11 se revoyait sous un feu terrible, portant son 
ami qui gémissait. 11 le voyait se roulant à terre ; 
il le voyait tout blême des sueurs de l'agonie. 

— ^ Ça fait rien, dit-il encore, il faut que j'y 
aille! 

Il avait aussi h voir un M. Farinet, professeur 
à la Faculté des Lettres, à l'adresse de qui il traî- 
nait une lettre du malheureux Mousse depuis 
trois mois déjà. 

Bref il devait, lui sorti de la tourmente, s'ac- 
quitter d'une dernière dette envers la mémoire de 
deux camarades de combat, à qui il ne pansait 

D,ni,ii"iT,Go(><^[c 



jamais, sans que son cœur se gonfl&t de haine 
contre les Boches. 

Il profita de son dernier jour de liberté. 

Comme il faisait un après-midi de juin, à la 
fois triomphal et tendre, il dit à sa vieille, à 6i- 
biche et au gosse : 

— V's allez pas rester à moisir dans vot'e ca- 
gibi? Fait bath dehors, amenez-vous avec moi. 
Quand j' monterai, vous resterez su tes bancs. 

Les deux femmes acceptèrent. Il leur semblait 
que c'était une promenade glorieuse d'accom- 
pagner leur mutilé, qui s'en allait, fidèle b. ses 
promesses, raconter aux parents et aux amis des 
« copains » comment ils étaient tombés. 

On se dirigea donc en cortège vers la petite rue 
Nicole, près de l'Observatoire, où habitait M. Pa- 
rinet. — On prit le tramway. Une vieille dame 
tint & payer pour Gaspard, disant : 

— Ça portera bonheur & mon fils, là-bas, dans 
les tranchées. 

— Oh ! faut pas vous en faire ! dit Gaspard. 
L'arrivé que c' qu'il arrive. 

— Oui, mais quand est-ce que qs. finira 1 sou- 
pira la vieille dame. De là-haut le bon Dieu ne 
nous voit donc pas ! 

— L' bon Dieu, dit Gaspard, j' crois qu'il est 
mort, d'puis r temps. 

— Mort, dit la vieille dame, mais il est étemel ! 



ii,i^iT,Goo<^le 



porte, comme s'il avait peur d'un soldat chez lui. 
11 dit encore de la même voix pointue : 

— Vous, c'est la jambe qu'on vous a coupée? 
Puis, brusquement : 

— Est-ce que, là-bas, vous aviez des poux? 

— Abl... y en avait qu'en avaient... 



ii,i^iT,Go(><^[c 



ii,i^iT,Goo<^le 



II faisait chaud ; c'était loin ; Gaspard, faubourg 
Saint-HoDoré, entra avec tout son monde dans 
un bar, où étaient assis déjà d'autres soldats. Il 
se rafraîchit et parla de la guerre. Puis il dit à sa 
mère et à Bibiche : « Restez là ; J'en al pour un 
quart d'heure. » Et il les laissa. Sur ses béquilles, 
il se lançait à chaque pas comme une balançoire 
entre deux portants. H était comique et satisfait. 

Il arriva chez M"" Burette k la fin de l'après- 
midi, entre chien et loup, à l'heure où les femmes 
qui sont jolies prennent une grâce plus tou- 
chante. Leurs yeux nous semblent plus profonds; 
leurs traits ont la douceur des demi-teintes ; et au 
lieu de penser ; » Voici la nuit qui tombe », tout 
homme, môme marchand d'escargots, se dit confu- 
sément : « Comme cette femme a du charme !... » 

M°" Burette était une grande brune : les brunes 
semblent toujours plus en deuil que les autres. 
Elle avait une de ces peaux mates qui conviennent 
aux douleurs contenues, de longs cils comme pour 
retenir les larmes, et les cheveux abondants, qui 
cachaient les oreilles et se tordaient en un lourd 
chignon sur la nuque, lui donnaient un air à la 
fois las et angoissé. 

Elle entr/, fît un petit salut, et, les yeux secs, 
mats d'une voix blanche, elle dit tout de suite : 

— Monsieur Gaspard... c'est vous I... Que je 
suis heureuse !... Comme vous êtes bon !... 



ii,i^iT,Go(><^[c 



Il balbutia ; 

— Oh t madame... pensez voir, madame... 

Il la trouvait tout de suite jeune et gentille, et, 
sentant qu'il allait lui parler de ce qui, à coup 
sûr, lui ferait le plus battre le cœur, il lui venait 
une tendresse que la mort d'un ami n'expliquait 
pas tout entière. 

Elle fit d'un ton navré ; 

— Vous aussi, je vois que vous avez souffert... 

— Oh, moi!... dit-il. 

— Asseyez- vous. . . Êtes-vous bien là?... Prenez 
le fauteuil... 

Et il répétait : « Pensez voir, madame... Non... 
non... non... j' suis très bien, madame. >i 

Elle s'assit en face de lui. Et elle reprit d'une 
bouche qui tremblait : 

— Alors, monsieur... comment mon mari 
est-il mort? 

Gaspard tournait son képi dans ses mains. Deux 
serins pépiaient derrière, dans une cage. Gaspard 
pensait pour la dernière fois : « Comment... 
comment y raconter ça? » Et il commença presque 
machinalement : 

— Madame, voilà : c'est pas histoire d' vous 
dorer la pilule, ni d' vous conter des boniments... 
mais vot'e mari, qu' était mon camarade, et mon 
meilleur camarade, eh bien, madame, j' vous 
r dis, l'est mort en brave, et pis sans sourciller ! 



ii,i^iT,Go(><^[c 



Elle fit : « Ab? » Elle était un peu étouffée; 
elle roulait nerveusement son mouchoir dans sa 
main. 

— Dites, monsieur, où a-t-il reçu sa balle ? 

La question était nette. Plus de détours pos- 
sibles... Mais soudain, le cbut de Gaspard lui 
suggéra la trouvaille que sa cervelle cherchait 
en vain. Et tranquille, il répondit : 

— Là, madame, t't' à fait comme ça... 
L'index sur le front, il approchait la tête comme 

pour qu'elle vît mieux. Elle parut fort surprise ; 

— Au front ? Son sergent m'a écrit : au ventre. 

— Au ventre ! Ah ça, madame, c'est malheu- 
reux d' dire des choses pareilles ! Qu'est-ce qu'il 
en sait 1' sergent? Y a qu' moi, madame, qui l'a 
vu; y a qu' moi ! 

Elle reprit vivement ; 

— Ça, il me l'a écrit. 11 a même ajouté : 
« Monsieur Gaspard était an frère pour votre 
mari. » 

Gaspard eut un trouble léger. 

— Oh ! est-ce pas... c'est qu' Burette c'était 
un bon copain : chaque fois qu'on distribuait un 
coup d' vin... 

Elle l'interrompit : 

— A-t-il souffert? 

H haussa les épaules presque joyeusement ; 

— Souffert 1 Pensez voir 1 11 a tombé d'un coup 



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GASPABD 315 

comme ça... v'iaa! tel qu'on voit su les cartes ' 
postales; un héros, quoi, j'vous dis. Moi, j'étais 
à côté, madame ; il a poussé un p'tit cri d' souris, 
pis ça a été tout. 

Alors, elle fit encore ; « Ah?... Ah? » ; ses yeux 
se mouillèrent; et en même temps sa figure 
s'éclaira, puis, se mouchant, elle dit d'une voix 
coupée : 

— Il n'a pas eu le temps... de vous parler de 
moi? 

Gaspard reprit avec vivacité : 

— Si, sil... oh sil... mais avant, est-ce pas... 
Il m' disait toujours : « Si j'y reste, Gaspard, tu 
diras à ma p'tite femme combien qu' j'ai pensé h 
elle. » 

— Il vous disait ça ? 

— Et c'était vrai, c'était pas du chiqué... Pis 
alors y a encore ça qu'est arrivé, madame; comme 
il v'nait d' tomber, est-ce pas, un obus il s'en est 
v'nu péter tout contre. 

— Mon Dieu!... Alors? 

— Alors, ça a levé une masse de terre, et ça 
l'a enterré net, d'un coup... C'était quèque chose 
ed voir ça !... On n'avait pas eu l' temps d'y tou- 
cher : on voyait pus rien; l'était disparu, tran- 
quille c'te fois, avec tout son bagage, fusil, ma- 
dame, et r sac et les affaires que vous aviez pu 
y donner. 



ii,i^iT,Goo<^le 



316 GASPARD 

Elle se leva et lui tendit les deux mains, comme 
dans sa lettre. 

— Monsieur Gaspard, je comprends ce qu'é- 
crivait mon mari : vous êtes un cœur d'or!... Je 
veux... je vais vous chercher sa photographie. 

Elle passa k cdté. Gaspard se leva et se regarda 
dans la giace. Et sa propre image avait l'air de 
causer avec lui et de lui dire : « Mais... satané 
type, c'est la mort de l'autre que tu lui as racontée 
lèL? » Et le vrai Gaspard répondait paisiblement : 
u J' m'en doute, parbleu!... Mais elle, est-ce 
qu'elle ira y voir? L'autre, l' était vieux garçon ; 
alors histoire perdue ; à qui qu' ça profiterait qu'il 
soye bien mort? » 

La bonne entra. M°'° Burette revenait aussi. 
Elle fit à sa domestique : 

— Marie... Marie... Monsieur est un militaire 
ami de Monsieur... Monsieur a eu une bien belle 
mort, Marie... Il est tombé une balle au front. 
Puis, un obus a éclaté, et Monsieur Gaspard dit 
que la terre, en se soulevant, l'arecouvert comme 
une vague... 

Sa voix tremblait, mais elle était très digne. La 
bonne hocha la tête : 

— Ainsi!... Ah, voyez donc, madame! Ainsi!... 
Et il y eut un long silence, où l'émotion faisait 

battre ensemble les cœurs de ces deux êtres si 
différents, — ce marchand d'escargots, homme du 



ii,i^iT,Goo<^le 



peuple aux inventions si généreuses, et cette 
jeune femme si fière d'une belle mort inventée. 
Seuls, les serins qui ne comprennent rien à 
l'honneur ni aux misères humaines, pépiaient tou- 
jours avecjoie ; et ils avaient l'air de dire sottement : 

— Même en cage, couic-couic, la vie vaut 
mieux que la mort, couic-couic, couic-couic. 

Quand il sortit de chez M<"< Burette, Gaspard 
avait les yeux hrîllants. 
Sa mère lui demanda : 

— Alors?... T' as pu y raconter tout d' même? 
Il dit : 

— J'y ai fait avaler avec une sauce à moi. 
Puis, il emmena sa famille aux Champs-Elysées, 

où se traînait une fin de beau jour. Tout semblait 
doré : la chaussée, les arbres, les promeneuses. 
Et Gaspard, dans l'air pur de cette soirée char- 
mante, se sentit heureux soudain d'avoir fait tout 
ce qu'il devait faire pour son pays, pour ses amis, 
et d'être avec sa v/eille, son gosse, sa femme. 
Pauvre vieille qui l'avait mis au monde, élevé, 
qui avait tant trimé toujours, restant si bonne, 
tout émue pour un rien, — et sa Bibiche dont il 
aimait les yeux tendres, et les petits cheveux 
blonds qui frisaient sur l'oreille. — Seulement il 
avait aussi comme un regret cuisant que tout ne 
fût pas réglé, que la guerre durât encore et que 
des hommes se fissent tuer, partout, toujours. 

D,ni,ii"iT,GoO<^[c 



Ua manchot criait : Intransigeant.. > Liberté. 
11 dit : 

— RieD d' neuf, non 7 Les Russes ils r'culent, 
voui?... Ah ! quand c'est... quand c'est qu'on 
leur-z'y foulera la vraie pile 1 

Bibiche soupira. Et le gosse, haut comme une 
botte, reprit, singeant son père : 

— Quand c'est?... Quand c'estî... 

— Dis donc, toi, crapaud, dit Giaspard,tfliche& pas 
t' foute de moi, ou j' vas t' faire rougir le derrière. 

— Afa ! Ah ! Avec quoi t ricana le gosse. 

— Non, mais sans blague ! 

Il accéléra la cadence de ses béquilles et il vou- 
lait rattraper le moutard qui trottait devant lui. 
De son seul pied, il essaya de l'atteindre, mais le 
mdme se remit à rire et lui fit la nique. 

Sacrebleu ! De quoi riait>il 7 Gaspard cria : ' 

— Bibiche, calotte-moi ça, pis jusqu'au swig! 
La grand'mère dit : 

— Oh 1 Iaisse*le, laisse-le donc... 

— Bibiche, calotte-moi ça! 

Bibiche calotta. Et le petit de hurler. Alors Gas- 
pard roulant encore des yeux de colère : 

— Sale mioche, va, il commence k m' taper su 
la croquignole 1 L' est tout d'mâme vicieux c' gosse- 
là ! Ah ! r morveux, ça vient d' naître, ça vous a 
encore d' la coque su l' nez, et ça veut 1' faire %. 
la pose I 

D,ni,ii"iT,Go(><^[c 



— Ob, à la pose !... dit la grand'mère. 

— Parfaitement, à la pose, pasqu'il a ses deux 
pattes, tandis qu' moi j' suis pus qu' trois quarts 
de poilu ! Mais lui, lui... qu'est-ce qu'il est? Un 
têtard, un rien du tout!,,. R'garde-moi c't'air, 
comment qu* ça marche 1 Ça voudrait peut-èt'e 
apprendre à son père à faire un enfant ! 

Le petit ne pleurait plus. Il dressait là tête, ra- 
geur et impertinent. Les deux femmes ne disaient 
rien. Us tournèrent tous quatre à lavenue 
Alexandre IIL 

Gaspard, en avançant, regarda son pied, son 
unique pied, et il dit k mi-voix : 

— Nous, on s'ra fait esquinter, pis ces gosses- 
là qu'auront l' profit, ils nous grimperont d'ssus ! .. . 

Mais entre les deux Palais il respira largement; 
et, tout haut cette fois, il reprit d'une voix mâle : 

— Seulement, ça fait rien. Eux, ils hérite- 
ront, ils s'engraisseront, ils boufferont que d' la 
dinde truffée, mais les Boches... ben les Boches, 
c'est toujours nous qui leur aura tanné la peau!... 

Et, levant le nez, il avait l'air de s'expliquer 
iièrement avec le dôme glorieux des Invalides. 



ii,i^iT,Goo<^le 



— IMPRIHBRIB HICHBI.S FIt.S 
6, 8 et lO^ue d'Alexandrie. 



■ ,Go(v^[c 



ii,i^iT,Go(><^[c 



ii,i^iT,Goo<^le 



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i lUC. BERKELEY LIBBAmÊs 

■15 — 



■IIIIHIIIII ^ 



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UMVERSnY OF CALIFORNIA UBRARV 




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